CROYANCES

Soins palliatifs et fin de vie : quelle est l’éthique des religions ?

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Ethique et soin

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Dans la communauté soignante, si l’opposition formelle des religions au suicide assisté et à l’euthanasie est notoire, leur refus de tout acharnement thérapeutique est méconnu, comme l’accès aux soins palliatifs1 pour soulager les souffrances physiques et psychologiques des malades en fin de vie, sous certaines conditions.

Le soignant [...] doit garder la juste distance par rapport à la souffrance des autres pour pouvoir la voir et pour pouvoir les aider. Hafid Ouardiri

Si les religions monothéistes refusent formellement l’acharnement thérapeutique, elles insistent sur la nécessité de soulager les souffrances de tout ordre du patient en fin de vie. Pour se faire, tous les moyens possibles doivent être mis en œuvre, enfin presque.

Le double effet des soins palliatifs selon Thomas d’Aquin

Les soins palliatifs cherchent à améliorer la qualité de vie des patients et de leur famille confrontés aux conséquences d’une maladie potentiellement mortelle. Ils procurent le soulagement de la douleur et des autres symptômes gênants de fin de vie. Ils ont à cœur de proposer un soutien aux patients pour les aider à vivre aussi activement que possible tout en considérant la mort comme un processus normal. Ils n’entendent ni accélérer ni repousser la mort. Ils intègrent les aspects psychologiques, spirituels et sociaux dans les soins prodigués aux patients. Ils utilisent une approche d’équipe, ils offrent un soutien aux familles et aux proches concernés. Ils ont indéniablement amélioré la prise en charge de la fin de vie. Dans les soins palliatifs, l’usage des morphiniques répond à des critères précis. Telle est la définition des soins palliatifs de la Fédération protestante de France2, à laquelle elle associe la "doctrine du double effet" de Thomas d’Aquin dans le maniement des morphiniques. Celle-ci explique dans quelles circonstances il est permis de commettre une action ayant à la fois de bonnes et de mauvaises conséquences (c’est-à-dire un double effet : soulagement de la douleur d’un côté mais de l’autre risque d’effets secondaires comme l’arrêt respiratoire, pouvant mener au décès). La doctrine du double effet énonce plusieurs conditions nécessaires pour qu’une action puisse être moralement justifiée alors même qu’elle comporte de mauvais effets :
- L’action elle-même doit être bonne ou moralement neutre,
- le bon effet doit résulter de l’acte et non du mauvais effet,
- le mauvais effet ne doit pas être directement voulu, mais doit être prévu et toléré,
- le bon effet doit être plus fort que le mauvais effet, ou bien les deux doivent être égaux

La véritable compassion ne se manifeste pas dans l’élimination du malade mais dans son accompagnement.
Comité  protestant  évangélique pour la dignité humaine3.

L’Homme n’a pas de vocation à la souffrance

Dans une déclaration commune, Mgr André Vingt-trois, Archevêque de Paris, et David Messas, Grand Rabbin de Paris, après avoir rappelé le commandement biblique tu ne commettras pas de meurtre, insistent sur l’interdiction divine de ne pas chercher à hâter la mort du malade, et des malades de ne pas attenter à leurs jours, ni de demander l’aide d’autrui dans cet objectif. S’ils soulignent leur opposition très ferme à toute forme d’assistance au suicide et à tout acte d’euthanasie, celle-ci étant comprise comme tout comportement, action ou omission, dont l’objectif est de donner la mort à une personne pour mettre ainsi fin à ses souffrances, ils s’inscrivent pour l’accès aux soins palliatifs des patients gravement malades ou agonisants pour porter remède à leurs souffrances physiques et psychologiques. Si le médecin dispose pour seul moyen d'un traitement ayant pour effet secondaire d’abréger la vie, ils reconnaissent le recours à un tel traitement comme légitime sous certaines conditions : qu’il y ait des raisons graves d’agir ainsi, des souffrances intenses qui ne peuvent être soulagées autrement, et que l’éventuel effet secondaire d’abrègement de la vie ne soit en aucune façon recherché. L’objectif poursuivi en administrant ce traitement est alors uniquement de soulager de fortes souffrances, non pas d’accélérer la mort.

Sans rien renier de nos convictions religieuses et du respect dû à toute vie humaine, il nous paraît juste, après les démarches requises, de ne pas entreprendre de traitements médicaux qui ne pourraient améliorer l’état de santé du malade, ou n’obtiendraient un maintien de la vie qu’au prix de contraintes ou de souffrances disproportionnées, ou dans une situation extrême. […] Le fait de ne pas entreprendre (ou de ne pas maintenir), pour un malade déterminé, tel ou tel traitement médical, ne dispense pas du devoir de continuer à prendre soin de lui. Juifs et catholiques, nous jugeons qu’il est de la plus haute importance de chercher le moyen et la manière les plus adéquats d’alimenter le malade, en privilégiant dans toute la mesure du possible la voie naturelle, et en ne recourant à des voies artificielles qu’en cas de nécessité. […] L’alimentation et l’hydratation par la voie naturelle doivent donc toujours être maintenues aussi longtemps que possible. En cas de véritable impossibilité, ou de risques de "fausse route" mettant en danger la vie du malade, il convient de recourir à une voie artificielle. Seules des raisons graves dûment reconnues (non-assimilation des nutriments par l’organisme, souffrance disproportionnée entraînée par l’apport de ceux-ci, mise en danger de la vie du malade du fait de risques d’infections ou de régurgitation) peuvent conduire dans certains cas à limiter - voire suspendre - l’apport de nutriments. Une telle limitation ou abstention ne doit jamais devenir un moyen d’abréger la vie4.

J’ai vu des personnes qui n’avaient pas pu se parler de toute leur vie et qui, dans un seul geste, un seul regard, un seul mot, le dernier, se disaient tout ce qu’elles avaient retenu. Comment pourrions-nous priver quelqu’un de cela ? C’est pour tous ceux qui pensent qu’il est trop tard que je veux affirmer que ce temps d’accompagnement est primordial dans chacune de ces secondes.
Joseph Sitruk, Grand-rabbin de France

Eviter l’acharnement thérapeutique

De même, l’Église orthodoxe privilégie les soins palliatifs pour le patient souffrant en fin de vie.  Il est devenu plus efficace et plus serein, surtout quand la décision a été prise, en équipe, dans le respect de la dignité du malade, d’éviter toute forme d’acharnement thérapeutique et de préparer psychologiquement et spirituellement le malade si sa capacité réceptive le permet. Ce mode d’accompagnement vers la fin de la vie s’articule, notamment, sur l’apaisement de la souffrance morale par la présence humaine et si possible spirituelle au chevet du malade et sur la lutte contre la douleur physique y compris jusqu’à l’endormissement de la conscience. Si la fin de la vie est marquée par la maladie, les souffrances et l’angoisse, elle peut aussi être une voie pour avancer vers Dieu. Elle est alors une période essentielle qui doit être pleinement vécue. On ne peut l’interrompre avant terme par une euthanasie pas plus qu’on ne peut la prolonger artificiellement par un acharnement thérapeutique […]. La souffrance peut être assumée jusqu’à une certaine limite. […] Mais elle ne peut pas être recherchée pour elle-même. Parler de son aspect "rédempteur" risque d’induire un raisonnement conduisant à une forme de mortification totalement étrangère à la pensée orthodoxe5.

L’usage des analgésiques pour alléger les souffrances du moribond, même au risque d’abréger ses jours, peut être moralement conforme à la dignité humaine si la mort n’est pas voulue, ni comme fin, ni comme moyen, mais seulement prévue et tolérée comme inévitable. Les soins palliatifs constituent une forme privilégiée de la charité désintéressée. À ce titre, ils doivent être encouragés.  
Catéchisme catholique, 2279

La position de l’islam est relativement proche de cette conception. Les soins […] palliatifs […] sont une nécessité, voire une obligation, pour tous les musulmans (toutes cultures confondues). Ainsi il est licite de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour soulager […] le patient de sa maladie. Le médecin ainsi que le personnel paramédical doivent faire tout ce qu’ils peuvent pour soigner, soulager et accompagner. Dans le cas où le soin ne fait pas la preuve de son utilité, alors il ne faut pas l’effectuer pour éviter […] "l’acharnement thérapeutique". L’entourage affectif […] du patient est très important et l’islam recommande de toujours dire du bien et de positiver l’avenir lorsque l’on visite un malade. Le prophète Mohamed nous recommande la "visite des malades" tout en nous mettant en garde de ne pas trop nous attarder pour éviter de l’indisposer et d’entraver le travail de […] ceux qui sont en charge de lui prodiguer des soins. […] La bonne coordination avec [la famille] ainsi que le rapprochement avec le malade doivent être favorisés. […] La souffrance est un sentiment de solitude extrême ; et ce sentiment peut être soulagé par ce qui est de l’ordre de la solidarité, de la compassion, de l’écoute et du respect. Voilà l’attitude qu’un être humain, qu’il soit médecin, infirmière, infirmier, parent ou proche […] du patient, doit avoir autour de cette problématique de la souffrance. Il faut écouter et entendre, partager mais non prendre car c’est un risque, en particulier pour le soignant, car il doit garder la juste distance par rapport à la souffrance des autres pour pouvoir la voir et pour pouvoir les aider. Les soins palliatifs ne se limitent pas au malade mais ils s’étendent à […] la famille et aux proches6.

Se soucier des mourants, vieillards, handicapés, malades, pauvres… est une préoccupation commune des religions pour que chacun puisse vivre en fraternité et en dignité. Si les soins palliatifs sont l’une des composantes de l’accompagnement en fin de vie des corps souffrants, on ne doit pas ignorer l’accompagnement spirituel. Dans les établissements de santé, la présence de l’aumônier relevant de la religion du patient sera recherchée si toutefois celui-ci la sollicite ou sur le témoignage de ses proches.

L’approche holistique des soins palliatifs, qui prennent en compte la personne malade en fin de vie dans sa globalité, physique, psychique, sociale, relationnelle, spirituelle, dans le cadre d’un accompagnement personnalisé, permet d’humaniser toute la période qui précède et entoure le décès.
Fédération protestante de France, Commission Ethique et société

Notes

      1. La Journée mondiale des soins palliatifs est célébrée chaque année le 11 octobre
      2. Interpellations protestantes sur la prise en charge de la fin de vie : soins palliatifs, euthanasie et suicide assisté. 26 janvier 2019
      3. Rapport Euthanasie et religions, www.ch-avignon.fr, Strasbourg 24 janvier 2011
      4. Le soin des malades en fin de vie. Déclaration commune juive-catholique, Mgr André Vingt-trois, Archevêque de Paris, David Messas, Grand Rabbin de Paris, 26 mars 2007
      5. Accompagnement fin de vie et Eglise orthodoxe, Dominique Beaufils, médecin, chirurgien des hôpitaux, membre de la SFAP, et diacre l’Eglise Orthodoxe
      6. Point de vue de l’islam, Hafid Ouardiri, Médecine & Hygiène, Revue internationale de soins palliatifs, 2013/4 Vol. 28, p. 221 à 223


Conférencière
Consultante spécialisée en cultures et croyances face à la santé
@LEVYIsabelle2

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