CROYANCES

Stérilité et croyances : ce qu'il faut savoir

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Le métier de sage-femme

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Depuis le 15 octobre 2020, un outil d’aide à la décision partagée dans le traitement du fibrome utérin est disponible sur la toile. Il est le fruit d’un partenariat entre l’Agence régionale de santé d’Île-de-France, l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris et l’association de patientes Fibrome info France. Son objectif : la prise en charge précoce des femmes porteuses de fibromes pour éviter de devoir pratiquer l’hystérectomie1 (bien d’autres options thérapeutiques existent) et vivre le long calvaire que j’ai dû traverser voici quelques années2.

Cette nouvelle rubrique "Soins, Rites & Croyances : comprendre les croyances et les rituels pour mieux prendre soin" a pour but une meilleure compréhension des traditions culturelles et des rites religieux pour l'amélioration des soins prodigués par les soignants, quels que soient leur lieu et leur mode d’exercice, afin d'éviter de regrettables impairs aux conséquences parfois fâcheuses. Cet espace est animé par Isabelle Lévy, conférencière - consultante spécialisée en cultures et croyances face à la santé, elle est l’auteur de nombreux ouvrages autour de cette thématique. N'hésitez pas en enrichir cet espace en adressant vos expériences, vos réflexions ou vos questionnements à la rédaction d'Infirmiers.com. Merci d'avance.

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La stérilité peut donner lieu au pire, à la répudiation ou au divorce ; au mieux, à l’adoption d’un ou plusieurs enfants...

Si les fibromes utérins peuvent être un frein à la fertilité, l’hystérectomie met un terme définitif à tout projet d’enfant. Alors que pour les cultures comme pour les religions, la procréation est le but majeur de l’union physique du couple (strictement dans le cadre du mariage). L’injonction biblique est sans appel : Croissez, multipliez et remplissez la terre (Genèse 1, 28). En retour, la promesse d’une place réservée au Paradis. Ne se trouve-il pas aux pieds des mères, selon la Bible et le Coran ? Quant aux femmes sans enfant, elles endurent souvent les affres de l’Enfer sur notre bonne vieille Terre. Quelles que soient les croyances, la stérilité féminine est vécue comme une véritable malédiction, la sanction d’une faute commise par la jeune femme ou un proche3, la rupture d’un interdit cultuel4 ou la conséquence d’un mauvais sort jeté par une personne malfaisante5. La tradition populaire attribue immanquablement l’origine de la stérilité du couple à la femme, jamais à l’homme. Par contre, elles recommandent aux hommes de s’abstenir de toutes relations sexuelles avec une femme pendant ses périodes de règles : ils risqueraient de contracter l’impuissance éternelle.

Des mets symboles de fécondité

Dans les régions méditerranéennes, au menu du repas nuptial est servi inconditionnellement un plat à base de poisson pour favoriser la fécondité du jeune couple. Pourquoi ? Le poisson compte parmi les nombreux symboles de la fécondité en raison de son nombre impressionnant d’œufs pendant le frai. De même, la figue qui dénombre des dizaines de graines dans sa chair. Quant à l’œuf lui-même, il est le symbole par excellence de la résurrection6 (et de la renaissance) pour toute la chrétienté. Pour le catholicisme, tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie7. Il n’est pas rare que des couples respectant strictement ce principe s’abstiennent définitivement de rapports sexuels en cas de stérilité féminine ou de ménopause alors qu’il considère comme sacré le plaisir sexuel et qu’il doit être recherché entre les époux (donc unis par les liens sacrés du mariage) à tous âges, y compris lorsqu’ils sont inféconds. Il en est de même dans les trois religions monothéistes.

Pour rompre la malédiction advenue malgré les précautions prises, le couple entreprenait mille démarches orchestrées par le prêtre des lieux : oraisons, exorcismes, messes, jeûnes, pèlerinages, aumônes envers les pauvres et prières adressées à la Vierge Marie ou à des saints aux noms évocateurs, tels que Saints Phallier ou Foutin

Exorciser le démon de l'infertilité

En France, il y a quelques décennies, lors de la célébration d’un mariage dans une église, les familles veillaient à ce que nulle personne malveillante ne noue une aiguillette ni ne jette un mauvais sort sur les époux en prononçant dans leur dos des paroles maléfiques ou récite à rebours un verset du Psaume Miserere. La pratique était si courante dans les campagnes que de nombreux mariages se célébraient dans la plus stricte intimité familiale, voire en pleine nuit. Ce fut le cas de nombreux mariages royaux. Pour rompre la malédiction advenue malgré les précautions prises, le couple entreprenait mille démarches orchestrées par le prêtre des lieux : oraisons, exorcismes, messes, jeûnes, pèlerinages, aumônes envers les pauvres et prières adressées à la Vierge Marie ou à des saints aux noms évocateurs, tels que Saints Phallier ou Foutin, favorisant, croyait-on, fécondité aux femmes et virilité aux hommes. Pour accompagner leurs actes à leurs paroles, les comparses n’hésitaient pas à ingérer un breuvage préparé à partir de raclures de leurs statues arborant un organe sexuel bien imposant.

Celui qui a eu des enfants n’est pas mort. Proverbe maghrébin

Favoriser la fécondité

Enfanter. Bien plus qu’un désir, une nécessité pour perpétuer le lignage de sa famille à travers les générations à venir comme pour (re)vivre au-delà de la mort : celui qui a eu des enfants n’est pas mort assure le proverbe maghrébin. En Kabylie, des femmes musulmanes nouent des fils de laine provenant des morceaux d’étoffe de leur vêtement aux branches des arbres pour favoriser leur fécondité, d’autres déposent en offrande auprès des racines un récipient en terre cuite dans lequel elles ont bu une recette à base de plantes bénéfiques pour la reproduction. Ce rite peut être rapproché de celui pratiqué par les femmes hindoues : dans les temples, autour du lingam - représentation phallique du dieu Shiva plantée dans la terre – elles disposent des offrandes (fruits, fleurs, argent…). La terre n’a-t-elle pas la capacité de donner la vie ? Elle a donné naissance au premier homme (Adam) et permettra la résurrection des morts le jour du Jugement dernier8 pour les trois monothéismes ; celui de la renaissance des êtres pour l’animisme prescrivant d’enterrer le placenta du nouveau-né au pied d’un arbre pour qu’il grandisse et qu’à l’âge adulte il donne naissance à une belle descendance. Pour le judaïsme, c’est un devoir pour l’homme de procréer et de fonder une grande famille9. Agir autrement volontairement serait commettre un meurtre et réduire l’image de Dieu10. Est donnée aux couples la possibilité de divorcer après dix ans de mariage infécond pour tenter leur chance de devenir parents avec un autre partenaire. Elle n’est pas toujours suivie dans les faits.

Kefala

Le Coran n’encourage pas l’adoption mais la kefala. Cette procédure permet à un adulte (stérile ou non) de se voir confier la garde d’un mineur jusqu’à sa majorité par suite d’un abandon ou d’un accord passé avec ses parents biologiques pourvus d’une nombreuse progéniture. Le père adoptif ne donnera pas son nom11 de famille à l’enfant adopté afin de préserver son éventuelle filiation légitime et son héritage. Lorsque cet enfant sera en âge d’engendrer, il pourra transmettre le nom de son père. On peut aisément conclure que cette pratique sous-entend que tout enfant naît d’un père reconnu. Toute relation sexuelle étant prohibée hors mariage dans toutes les religions, on comprend pourquoi le cas inverse ne peut être envisagé. La kefala est courante dans les pays arabes comme dans de nombreuses régions d’Afrique. Elle offre à des adultes le plaisir d’élever des enfants, la joie de se faire appeler "papa" et "maman", de soulager des parents d’une famille nombreuse et parfois même de soigner leur stérilité. Il n’est pas rare que ces couples stériles se retrouvent parents biologiques après une kefala. Les mystères de la nature sont souvent impénétrables en matière de maternité. À moins que cette maternité simulée n’ait permis de conjurer le mauvais sort.

Dans l’Afrique animiste, impossible d’accéder au stade d’ancêtre si on n’a pas donné naissance au moins à un enfant

Rendre les femmes fécondes

En pays Bambara, on dit de la femme stérile qu’elle est un homme ! Dans l’Afrique animiste, impossible d’accéder au stade d’ancêtre si on n’a pas donné naissance au moins à un enfant : impossible pour l’âme de migrer après la mort dans le corps d’un de ses descendants pour renaître. C’est pourquoi se marier avec une femme déjà mère est très prisé : ainsi est-on assuré qu’elle soit bien féconde. Pour les autres, elles tentent de soigner leur stérilité en buvant de l’eau d’une source réputée miraculeuse, en prenant des bains de siège où des herbes ont macéré, en réchauffant leur matrice avec des bains de vapeur, en se frottant à des arbres (leurs racines se ressourcent dans la terre des ancêtres), en mangeant fruits et légumes réputés pour rendre les femmes fécondes (le coing, la figue, la grenade, les fèves, les pois chiches…). Sans oublier prières aux dieux et offrandes aux ancêtres. Le prêtre de la tribu n’hésitera pas à sacrifier un animal sur l’autel pour que leurs vœux soient exaucés. Selon un proverbe hindou, il vaut mieux être boue que femme stérile. Tout est dit : pour l’hindouisme, le corps féminin fécond honore sa famille surtout lorsqu’il donne naissance à un fils. Le jour venu, il dirigera la cérémonie funéraire de ses parents, ce qui leur permettra d’espérer des renaissances avec de beaux karmas. Par son statut de mère, la femme hindoue est assurée d’échapper à de mauvais traitements physiques et à des humiliations morales, à la répudiation, voire à la polygamie. L’hindouisme autorise le mari à prendre une seconde épouse si la première se révèle infertile. La première restera au foyer pour assurer tout le reste de sa vie les tâches ménagères les plus dégradantes de la maisonnée. Évidemment, l’usage n’autorise pas l’épouse de se chercher un nouveau compagnon pour devenir mère si son époux est stérile. Pour éviter de tels extrêmes, la médecine Ayurvédique propose nombreux remèdes : boire des tisanes à base de plantes médicinales dont les recettes ont été concoctées par les dieux eux-mêmes, s’asseoir sur une peau de vache (animal sacré par excellence), pratiquer le yoga, respecter le végétarisme… ou prendre un bain dans les eaux sacrées du Gange. Aujourd’hui encore, des femmes n’hésitent pas à y recourir.

Actuellement, la médecine propose de nombreuses thérapies pour combattre la stérilité. Toutes ne sont pas acceptées par les religions ou les cultures, particulièrement le don de gamètes ou les fécondations in vitro

Débattre avec un référent religieux

Les bouddhistes apprécient de consulter un astrologue pour choisir la date et l’horaire propices de leur mariage comme de la naissance de leur futur enfant. Bien évidemment, la fécondation sera assurée si les prédictions des astres coïncident avec la période d’ovulation de la femme. En Chine, une progéniture strictement féminine est assimilée à une forme de stérilité et est perçue comme une véritable catastrophe. En l’absence de descendance mâle pour entretenir le culte des ancêtres, les parents décédés sont censés devenir des âmes errantes. Comme dans l’islam, le bouddhisme prévoit la répudiation de la femme stérile ou l’adoption d’un enfant issu d’une famille proche. Pourquoi ? Pour que l’enfant adopté puisse connaître et fréquenter ses parents légitimes, pour ne pas prendre en charge un enfant d’une autre religion… La mixité au sein des familles n’est pas de bon augure sous toutes les latitudes. Pour favoriser sa fécondité, le couple chinois choisit pour son lit conjugal une couverture de couleur rouge où sont brodées les physionomies de plus d’une centaine d’enfants, garçons et filles, en pleine santé. Par contre, il ne faut aucunement en couvrir le lit d’un(e) célibataire : sa recherche de l’âme sœur se révèlerait infructueuse. Actuellement, la médecine propose de nombreuses thérapies pour combattre la stérilité. Toutes ne sont pas acceptées par les religions ou les cultures12, particulièrement le don de gamètes13 ou les fécondations in vitro14. Si quelques réticences survenaient chez les consultants en raison de leurs croyances, le médecin n’hésiterait pas à leur proposer d’en débattre avec leur référent religieux (de ville ou de l’hôpital) ou leur thérapeute traditionnel (marabout, par exemple).

Notes

  1. En France, deuxième intervention chirurgicale chez la femme après la césarienne
  2. Sang & Encre, Fauves Éditions, 2019
  3. Lors de la vie actuelle ou d’une vie antérieure pour l’hindouisme, le bouddhisme ou l’animisme
  4. Éloignement de la pratique religieuse, irrespect d’un rite ou d’un jeûne, pèlerinage non effectué…
  5. La jalousie et l’envie sont interdites par les religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam)
  6. D’où l’origine de la profusion d’œufs pendant la célébration des Pâques chrétiennes
  7. Humanae Vitae, Lettre encyclique du Pape Paul VI du 25 juillet 1968 sur la transmission de la vie par les époux dans le cadre de leur vie conjugale
  8. D’où l’obligation d’inhumation (et non de crémation) par les religions monothéistes même si le catholicisme ne l’exige plus de nos jours
  9. Au moins un garçon et une fille afin de remplacer son couple dans la génération suivante et plus pour croître et multiplier
  10. L’homme et la femme ont été créés selon l’image divine
  11. Donnez-leur le nom de leur père : c’est plus équitable auprès de Dieu ; si vous ignorez leur père, qu’on les tienne pour vos frères en religion ou pour vos clients (Coran 33, 5)
  12. Pour en savoir plus, Guide des rites, cultures et croyances à l’usage des soignants – Estem / Vuibert, 2013
  13. Il ne permet pas d’éviter toute éventualité d’inceste à venir, interdit par les législations comme les religions
  14. Selon l’Église catholique, il ne peut exister d’enfants sans relations sexuelles comme il ne peut exister de relations sexuelles sans désir de procréation. Aussi, le Vatican s’oppose catégoriquement à toute technique artificielle d’assistance médicale à la procréation. La fécondation et l’acte sexuels ne peuvent être séparés, l’enfant à naître ne serait pas le fruit d’un acte d’amour entre ses parents biologiques mais d’une manipulation de laboratoire. Pour autant, des fidèles restent favorables à l’insémination artificielle et à la fécondation in vitro si recours aux gamètes des conjoints

Isabelle Levy, conférencière - consultante spécialisée en cultures et croyances face à la santé, elle est l’auteur de nombreux ouvrages autour de cette thématique.
@LEVYIsabelle2

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