ETHIQUE

Le manque de contrôle vous panique ?

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Ethique et soin

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Cette horrible sensation que vous n’y arriverez jamais, que c’était mieux avant et que demain risque d’être pire qu’aujourd’hui, vous la connaissez si bien, elle habite votre quotidien. La profession d’infirmier n’apprend pas le goût du risque ni du chaos, au contraire, elle prépare au contrôle et à l’ordre. Planifier, anticiper, surveiller sont mères de sécurité et l’antidote des mauvaises surprise. La vraie vie, elle, nous attend tous les jours au coin du bois pour nous confronter au désordre et à l’infaisable… l’amor fati de Marc Aurèle et la méditation pourraient se révéler de merveilleux outils « soignants ».

Manifestation du symptôme : quand tout part en sucette

infirmière méditation plage

Amor fati et méditation pour une éthique de l’esprit soignant

Le sentiment de perte de contrôle émerge quand un désordre bouscule et s’oppose au désir de maîtrise et fait que le monde ne tourne plus comme nous aimerions le voir tourner. Le fantasme qui consiste à contrôler notre corps, nos émotions, nos amours, nos emmerdes est nourri par une culture contemporaine de rentabilité et de performance. Le contrôle ! Tout est dit : alors régime minceur, sérénité, domination amoureuse et zéro contrainte parce que c’est moi qui commande… Et puis la vraie vie nous rattrape pour nous expliquer que ça ne se passe pas tout à fait comme ça. Ce sentiment angoissant, le soignant le subit quand l’organisation des soins le déborde : 3 entrées en même temps, 12 sonnettes en attente, une contre-visite non prévue, et le cadre qui s’y met parce qu’on attend Mme Désiré au bloc… Par où faut-il commencer ? Difficulté à faire des priorités, tout devient urgent et important.

Étiologie : le gouvernement de la peur et l’épaisseur de l’ego

Les procédures dégradées fleurissent dans notre unité de soins. Rien de tel qu’un collègue non remplacé pour plomber la journée. La pression dès la prise de poste n’augure en général qu’une journée ou une nuit de merde ! Alors on se met en apnée pendant 8h ou plus en attendant simplement que ça s’arrête et en espérant qu’on ne se vautre pas dans une faute professionnelle. Dans ces cas-là, le sentiment de ne plus contrôler grand-chose nous rattrape et nous fait évoluer dans une forme de brouillard qui nous empêche de voir distinctement tout ce qui devrait pourtant être vu clairement. Curieusement, le sentiment de non-contrôle nous pousse à vérifier plusieurs fois ce que nous avons fait ou ce que nous avons à faire. En temps normal, une fois suffirait, mais là, la peur s’invite à la fête et nous perdons un temps fou quand il conviendrait d’en gagner. La peur, voilà notre ennemi le plus puissant et le plus générateur de comportement de défense et le besoin contrôle est celui qui répond spontanément le mieux pour éviter les intrusions des émotions déstabilisantes, envahissantes et paralysantes. Il faut bien dire que cette peur est largement entretenue par les injonctions hiérarchiques qui demandent obéissance et soumission. La part de créativité salvatrice des équipes de soins est ainsi annihilée ou du moins bien bridée et nous nous contentons de répondre au standard de ce que l’on attend de nous pour éviter de passer pour le vilain petit canard.

Notre ego reste aussi l’un des écueils  majeur de ce malaise. Il refuse le plus souvent de céder du terrain à notre propre nature. Il est aux manettes du contrôle, c’est lui qui accroche les contraintes et tente de les asservir. De ce fait, il nous met en surtension avec le monde extérieur alors que le mieux à faire serait de se mettre en accord avec nous-même. Tant que nous contrôlons notre environnement, notre ego n’est pas bousculé, mais dès que la situation nous dépasse un peu, il se vexe et son complexe de toute puissance est mis à mal. Ainsi, la surtension s’installe et la tentative de contrôle s’organise mais se heurte à nos propres limites. Nous essayons alors d’écoper frénétiquement une embarcation qui prend l’eau et qui coule inexorablement. Curieusement nous préférons tous la liberté au contrôle, néanmoins nous mettons tout en œuvre le plus souvent pour privilégier les attitudes inverses, nous sommes des êtres de paradoxes. Malgré notre idéal, le contrôle nous sécurise et la liberté nous fait peur, alors nous substituons la sécurité pour pallier la peur et par ce biais, nous substituons le contrôle à la liberté.

La peur, voilà notre ennemi le plus puissant et le plus générateur de comportement de défense et le besoin contrôle est celui qui répond spontanément le mieux pour éviter les intrusions des émotions déstabilisantes, envahissantes et paralysantes.

Traitement : Amor fati et méditation à petits pas, une philosophie pile poil pour les soignants !

Les situations professionnelles stressantes et génératrices de burnout sont de plus en plus fréquentes, elles demandent que nous mettions en œuvre des dispositifs efficaces et capables d’agir en même temps sur nous-mêmes et sur l’environnement. Pour ce faire, nous pouvons enclencher une révolution générale, c’est un moyen radical qui nécessite toutefois que nous soyons nombreux à avoir besoin de la même chose au même moment. Très honnêtement, je crois plus sage de commencer par une révolution intérieure et compter d’abord sur soi-même.

Le meilleur remède du monde est naturel, bio à fond, gratuit et se trouve immédiatement accessible puisqu’il ne dépend que de vous-même : le calme mental ! Ce calme mental s’obtient par la pratique de la méditation. Vous pouvez l’appeler calme mental, pleine conscience, mindfulness, peu importe. L’essentiel de cette pratique réside dans la méditation, une pratique orientale ancestrale qui n’a jamais vraiment abouti en occident malgré des rapprochements philosophiques très ténus avec le socle culturel grec et plus précisément avec celui des stoïques comme Marc Aurèle, Épictète, Sénèque, Cicéron… Ces derniers pensaient que pour accéder au bonheur, il ne faut pas lutter en vain contre ce qui ne dépend pas de nous, mais au contraire l'accepter pour ne pas s’épuiser pour rien. Le stoïcisme est donc une recherche du bonheur qui part du postulat que ce qui trouble l’homme c’est l’idée qu’il se fait des choses et que c’est bien sur ces dernières qu’il convient d’agir. Plutôt que de vouloir contrôler le monde, il vaut mieux contrôler son esprit car ce dernier est à notre portée. Cette philosophie comme la méditation orientale est basée sur le détachement et la tempérance. Notre âme ne peut accéder au bonheur que si elle se retrouve au calme : ni dans l’excès, ni dans le défaut mais dans une posture vertueuse de la juste mesure.

Nous retrouvons dans le bouddhisme tibétain des similitudes fortes avec l’Amor Fati que décrit Marc Aurèle « l’amour du destin », qui n’a rien à voir avec le fatalisme, bien au contraire car l’amor fati permet de comprendre que le monde réel est un bien en soi. Par conséquent, alors que tout le malheur de l’homme est de se sentir étranger sur cette terre, l’Amor Fati et la méditation lui permettent de se réconcilier avec la réalité.

Plutôt que de vouloir contrôler le monde, il vaut mieux contrôler son esprit car ce dernier est à notre portée.

Les effets secondaires : le risque d’accéder au bonheur et à une posture éthique

La méditation permet de revenir à l’instant présent : une concentration précise sur ce que je fais, avec qui je le fais, pourquoi et comment je le fais (savoir profiter du moment avec et pour le patient même si ce moment est court mais lui donner toute l’intensité qu’il mérite). La méditation permet de choisir nos combat et nous concentrer sur l’essentiel, ici et maintenant (savoir déléguer, savoir distinguer l’urgent et l’important, savoir se focaliser). La méditation permet de ne pas nous laisser parasiter par ce qui ne dépend pas de nous et donc de nous détacher facilement (ne pas me laisser envahir par les émotions provoquées par les agressions que je reçois et qui ne me sont pas destinées personnellement). La méditation permet de se mettre dans un rapport juste entre soi et soi et entre soi et le monde extérieur (savoir accepter ce que l’on ne peut pas changer permet de dépenser notre énergie sur ce que l’on peut changer). La méditation est un acte de bienveillance envers soi-même et par conséquent susceptible d’avoir des effets secondaires en termes de disponibilité pour autrui.

La méditation permet de se mettre dans un rapport juste entre soi et soi et entre soi et le monde extérieur...

Posologie : ni trop, ni trop peu, mais c’est en forgeant que l’on devient forgeron

Certaines institutions ont déjà compris qu’il fallait littéralement prendre soin des soignants, elles sont rares. Encore une fois, sachez compter sur vous-même et n’attendez pas qu’on vous le propose. J’invite les soignants qui pratiquent déjà la méditation et ses bienfaits à la partager avec leurs collègues. Fédérons-nous pour lancer des séances de méditation, des séances de méditation philosophique et les faire valider par nos institutions. Prenons soin de nous ! Il ne serait pas surprenant que ce qui fait du bien aux soignants puisse faire du bien aux patients et aux institutions… La méditation ne s’invente pas et il convient d’être correctement guidé par des personnes rompues à cet exercice. Il existe plusieurs sortes de courants mais les plus sérieux viennent de la philosophie bouddhiste, où s’en inspirent, car la source de leur pratique remonte à plus de 2500 ans. Toute acquisition d'un savoir-faire nécessite un entraînement. « C’est en forgeant que l’on devient forgeron » nous dit Aristote. Si l'on consacre un certain temps, chaque jour, à cultiver la compassion ou toute autre qualité positive, il est concevable que l'on puisse atteindre des résultats semblables à ceux que l'on obtient en entraînant son corps. Pour le bouddhisme, « méditer » signifie « s'habituer » ou « cultiver ». Matthieu Ricard s’est prêté à des recherches autour de la médiation et des neurosciences :

Les recherches en cours indiquent par exemple que l'activité cérébrale des sujets méditant sur la compassion est particulièrement élevée dans le lobe préfrontal gauche, une région du cerveau liée aux émotions positives. La compassion, le fait de se soucier du bien-être des autres, est donc associé aux autres émotions positives comme la joie et l'enthousiasme. De plus, les zones impliquées dans la planification des mouvements et de l'amour maternel sont, elles aussi, fortement stimulées. Pour les contemplatifs, cela n'a rien de surprenant, car la compassion engendre une attitude d'entière disponibilité qui permet le passage à l'acte.

Prenons soin de nous ! Il ne serait pas surprenant que ce qui fait du bien aux soignants puisse faire du bien aux patients et aux institutions…

Devenez ce que vous êtes : votre propre soignant. Prenez soin de vous car ce n’est qu’à cette condition que vous serez totalement disponible à autrui. Cette compétence ira augmenter considérablement votre champ de conscience et libérera un potentiel insoupçonné sur la capacité à apprécier et partager le moment présent. La prière stoïque de Marc Aurèle nous livre l’essence de sa philosophie à méditer :

Qu’il me soit donné le courage de changer ce qui peut être changé
La sérénité d’accepter ce que je ne peux pas changer
Et la sagesse de distinguer entre les deux.

Creative Commons License

Cadre supérieur de santéDocteur en philosophiechristophe.pacific@orange.fr

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Commentaires (4)

CrisP

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49 commentaires

#4

c'est ça !

Merci chère Augusta , Moutarde et Execho,

Vous exprimez avec beaucoup de justesse ce besoin de se préserver. Cette expression signe aussi, sous votre contrôle, le vrai besoin de se mettre en accord avec soi-même et au calme si possible.
"se recentrer sur soi" Augusta, prendre soin de soi Moutarde, respirer et rigoler avec les copines Execho, autant de recettes qui permettent de survivre et de trouver un truc qu'on cherche tous, un peu de plaisir, ou de non douleur en tous cas...
Prenez soin de vous et portez vous bien,
bien à vous,
Christophe Pacific

execho

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188 commentaires

#3

Freud

Outre une aversion toute personnelle (physique en fait,mais c'est pas bien je sais) envers Mattieu Ricard,on peut s'interroger sur son aversion à lui contre freud et la psychanalyse,et du coup ses leçons "Plaidoyer pour l'altruisme..." me gavent.Par contre,c'est certain,il ne faut pas confondre sa responsabilité personnelle et les aléas toxiques ,car là c'est le pétage de plomb assuré.On respire,on rigole avec les copines et on court à sa permanence syndicale,,c'est mieux.Ou bien,on change de crémerie comme dirait Moutarde.Le tout pouvant être expérimenté plusieurs fois et alternativement dans une seule vie.

moutarde

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494 commentaires

#2

Pas que soi...

En effet.

Pour être respecté, il faut avant se respecter et respecter l’autre.
Pour assurer et avoir de l’assurance, il faut croire en soi et s’assurer ou se réassurer.
Pour prendre soin de l’autre, il faut avant tout prendre soin de soi.
Il faut accepter d’être ce que nous sommes : un individu dans sa globalité et pas seulement une fonction dans un cadre donné.

Maintenant, on ne maîtrise pas parfaitement tout et tout le temps notre environnement de travail humain, social, sociétal, politique, économique et bien personnel.

Et il peut arriver que nous jouions notre survie physique et psychologique : l’autre ou moi.

Alors il faut faire des choix temporaires ou définitifs.

Sinon les choix sont faits pour vous.

augusta

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67 commentaires

#1

Soi et d'abord soi....

Une nouvelle fois merci Mr Pacific pour ce bel écrit.
Pourquoi culpabiliser de se sentir débordé?
Comment attendre de l'autre (personne ou institution) qu'il prenne soin de nous?

Je pense aussi que l'équilibre est d'abord à trouver en nous et que cela passe par une meilleure connaissance de soi.
Lâcher prise, se recentrer sur soi et simplement se poser me semblent effectivement une nécessité. En tous les cas quelque chose vers lequel on doit aller.