ETHIQUE

Patients triés par religion : quelle valeur reste-t-il aux soins ?

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Ethique et soin

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Le 6 avril dernier, nous apprenions dans la presse le « grand retour » de l'apartheid, 22 ans après sa disparition ! Non pas dans un pays, un régime ou une politique mais dans une dimension que tout soignant s'est voué à protéger : celui des soins.

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Dans vingt ans, que deviendra cette enfant si elle grandit dans une société où les soins sont soumis à une ségrégation ?

Qui aurait cru qu'au 21ème siècle il serait envisageable d'évoquer les notions de « ségrégation » et de « séparation » dans le prendre soin, l'aide à autrui, la prise en charge de la maladie ? Quelle(s) valeur(s) reste-t-il au soin si celui-ci est soumis à une forme « d'apartheid » ? Tant de questions qu'il est légitime de se poser en prenant connaissance de cette « information » révélée le 5 avril dernier par une radio publique israélienne. Une enquête menée auprès des grands hôpitaux du pays dénonce en effet une pratique devenue «  monnaie courante », semble-t-il,  consistant à séparer les patients juifs, musulmans et chrétiens à leur admission. Une prise en charge inédite, du moins nous l'espérons, en santé contemporaine...

Il est naturel que ma femme ne souhaite pas être couchée à côté de quelqu'un dont le bébé pourrait vouloir tuer notre fils dans vingt ans.

Vingt ans

Les maternités étant largement concernées par la polémique que cette information a suscité immédiatement, le député israélien Bezalel Smotrich a été interpellé à ce sujet. Il est naturel que ma femme ne souhaite pas être couchée à côté de quelqu'un dont le bébé pourrait vouloir tuer notre fils dans vingt ans, a-t-il rétorqué.

Vingt ans... C'est largement suffisant pour que ce bébé devienne un jour une « Myriam », infirmière remarquable, infirmière remarquable s'empressant de porter secours à des hommes et des femmes de divers horizons, à jamais liés par la barbarie dont ils ont été victimes le 13 novembre dernier. Vingt ans... C'est tout ce qu'il faut pour qu'un « Lassana Bathily » grandisse dans le respect de l'autre et devienne « un héros malgré lui » en sauvant des otages détenus par un terroriste dans un commerce « Hyper Cacher ». Tant de belles choses peuvent être accomplies par ce bébé dans vingt ans... Mais, certainement pas en évoluant dans une atmosphère ségrégationniste avant même d'avoir quitté la maternité, un lieu dans lequel il devrait être à l'abri de tout jugement de valeur. Dans un tel contexte, quelles chances lui reste-t-il de grandir dans le respect de l'être humain et du « prendre soin », deux concepts supposés être appliqués par les soignants qui l'ont mis au monde ? Car en effet, dans un hôpital [les origines], la religion, la couleur de peau, l'orientation sexuelle et les opinions politiques n'ont pas d'importance (…). Tout le monde est humain., rappelle le ministre israélien Naftali Bennett. Pour l'heure, une question se pose inévitablement, et pas uniquement dans cette situation-ci : jusqu'à quel point la religion a-t-elle sa place (ou pas) dans les soins ? Notamment à l'hôpital, un établissement, par définition laïque, où la neutralité est sensée régner...

Une ségrégation qui le se limite pas à l'aspect religieux…

Cette tendance séparatiste dont peuvent être victimes les patients va bien au-delà du conflit israélo-palestinien puisqu'elle s'observe aussi en Europe. En effet, suite à une grave chute, le 5 mars dernier, une patiente belge originaire de Froidchapelle en Wallonie, a dû se rendre urgemment à l’hôpital d’Overpelt, en Flandre. La femme était en effet à proximité de l'établissement de soins. Là, on lui a demandé si elle était Wallonne, avant de la faire patienter plusieurs heures et de finalement lui montrer la sortie. On m’a fait une radio. J’avais ce qu’on appelle une spiroïde, c’est-à-dire que mon humérus était cassé à plusieurs endroits, et l’infirmière m’a dit, pas vraiment officiellement, qu’on devrait m’opérer, témoigne la femme de 63 ans. Mais le chirurgien est venu me voir et m’a directement demandé « Vous êtes Wallonne ?. Je n’ai pas compris ce que cela pouvait changer, ce n’était pas logique. Quand j’ai dit que oui, il m’a dit Alors on va vous mettre un bandage au bras, et c’est tout. Et de poursuivre : allez vite dans un hôpital wallon !. C'est en effet ce que lui aurait suggéré le chirurgien, avant d'abréger prématurément la prise en charge de cette patiente.

Dans un hôpital [les origines], la religion, la couleur de peau, l'orientation sexuelle et les opinions politiques n'ont pas d'importance (…). Tout le monde est humain.

Quand laïcité rime avec liberté et neutralité

Pour Isabelle Lévy, auteure de « Menaces religieuses sur l'hôpital », la réponse est sans équivoque. Respecter les croyances ou les pratiques religieuses du patient ne doit pas aller à l’encontre de sa vie ni de son intégrité physique ou morale. Autrement dit, il faut distinguer ce qui est du domaine de la consultation de ce qui est du domaine de l’urgence. Un patient peut émettre le souhait d’être examiné par un médecin femme mais, s’il y a urgence, de longues discussions qui mettent en jeu sa vie ne peuvent être acceptées. Un argument loin d'être unanimement accepté puisque la Fédération hospitalière de France (FHF) révèle dans un rapport de 2015 que 40 % des hôpitaux rencontrent des problèmes d'ordre religieux avec les patients (et 28 % avec leurs personnels). Alors, pour répondre à ces « préoccupations croissantes », il y a deux mois, l'Observatoire de la laïcité a édité un guide a l'attention des professionnels hospitaliers. Dans ce  document, il fait une importante distinction entre les personnels des établissements publics de santé et les patients. Pour l'Observatoire, les premiers ont en effet un devoir de neutralité, tandis que les seconds ont droit au respect de leurs croyances et doivent être mis en mesure de participer à l'exercice de leur culte, sous réserve des contraintes découlant des nécessités du bon fonctionnement du service et des impératifs d'ordre public, de sécurité, de santé et d'hygiène. C'est en cela que le service public [français] garantit la liberté religieuse des patients et permet aux usagers de pratiquer leur religion durant leur séjour à l’hôpital. En un seul mot, il s'agit de la laïcité. Un principe de valeur constitutionnelle qui offre à chaque individu admis à l'hôpital la liberté de rester en accord avec ses croyances, dans une atmosphère non conflictuelle, tout en y séjournant aux côtés d'autres personnes partageant d'autres convictions, sans risquer d'être jugé, catégorisé, offensé ou endoctriné. A contrario, lorsqu'un soignant se positionne en professionnel, une seule démarche éthique devrait prévaloir : celle du « prendre soin ». Mais pour que ce soit possible, ici ou ailleurs, il est un devoir auquel tout soignant doit répondre, ainsi que l'établissement de soins dont il dépend, et ce, quels que soient son pays et ses convictions : celui de la neutralité…

Le service public [français] garantit la liberté religieuse des patients et permet aux usagers de pratiquer leur religion durant leur séjour à l’hôpital.

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Gwen HIGHT  Journaliste Infirmiers.comgwenaelle.hight@infirmiers.com@gwenhight

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Commentaires (1)

shadow058

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7 commentaires

#1

interrogation

Bon article et intéressant dans le contexte actuel. Malgré tout un point n'est pas mentionné. J'ai déjà rencontré le cas d'un refus de soins pour une femme issue d'une culture différente de la mienne car je suis un homme. Son mari s'est mis devant elle et a émis le même souhait. Seul problème, dans la fonction publique on en choisit pas qui va nous soigner et chose très très rare, nous étions que des hommes ce jour là (3 médecins, 2 internes et 5 infirmiers).
Malgré tout il fallait qu'on la voit rapidement au vu des symptômes et du courrier de son médecin. Alors même si nous gardons notre neutralité et respectons les cultures ou religions de chacun, il est parfois compliqué de faire notre travail.