ETHIQUE

Percevoir ce qui se voit à l’intérieur…

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Compétences infirmières

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L’exercice qui suit, tend à mettre à jour l’expertise d’un regard analytique spécifique : celui de la profession infirmière. Si nous regardons le monde chacun à notre façon, il en résulte que nous le traduisons aussi chacun à notre manière. L’hypothèse proposée ici, sera que l’infirmier(e), construit son regard par une forme d’acculturation entre des propensions naturelles bien spécifiques, son histoire de vie et ce qu’il va accepter d’intégrer de sa culture professionnelle pour interpréter le monde.

Percevoir ce qui se voit à l’intérieur…

Ce tableau d’Edgard Degas intitulé "Intérieur" peut être regardé, apprécié, et analysé de façons multiples. Quid de l’œil du soignant…

Faisons ensemble cet exercice qui consiste à regarder ce tableau d’Edgard Degas peint en 1868. Degas est plus connu pour ses danseuses en tutu et ses jockeys avant la course. Mon tableau préféré d’Edgar (je l’appelle même Eddy dans nos discussions intimes), se nomme Intérieur, il est très différent de ce que l’on connait de lui mais il réussit avec ce tableau une vraie prouesse de complicité avec ses spectateurs. Ce tableau est nommé quelquefois par un titre très différent, mais nous en parlerons en fin d’article.

Juste regarder…

En première intention, regardez juste ce tableau. La première émotion se traduit toujours en termes de j’aime ou j’aime pas ou à la rigueur d’un pfff ! ça me fait que dalle…. Si vous faites partie du troisième groupe, pas d’inquiétude, vous n’êtes pas encore perdu pour l’humanité et nous allons approfondir l’analyse. Tentons maintenant d’aller plus loin et de comprendre pourquoi on aime ou pas ce tableau et ce qui s’y passe.

Ceux qui aiment

Ceux-là vont certainement être saisis par l’élégance de l’intérieur, les coordonnés de couleur entre la tapisserie et l’abat-jour, la structure des lignes entre le plancher, les barreaux du lit et les bandes de couleur sur le tapis du tableau, le clair-obscur et les contrastes entre les personnages, bref toute l’architecture technique qui fait émerger une ambiance et une harmonie certaine. Toujours ceux qui aiment vont aussi pouvoir avancer l’idée que ce tableau raconte une histoire dans laquelle ils peuvent entrer facilement. Cet argument va sûrement rejoindre l’argument du deuxième groupe : ceux qui disent ne pas aimer.

Ceux qui n’aiment pas

Ces derniers vont rapidement utiliser l’argument émotionnel qui est renvoyé par ce qui se passe dans le tableau. Ceux qui n’aiment pas ce tableau, n’aiment pas en fait ce qui se passe à l’intérieur et évacuent volontiers l’harmonie technique des couleurs, les coordonnés, la structure parfaite et les compétences du peintre. C’est ici justement le génie du peintre qui fait oublier les difficultés d’exécution pour transporter directement le spectateur à l’intérieur de son tableau. Je fais donc l’hypothèse que les soignants auront en majorité la propension d’être dérangés par cette scène d’intérieur. Ce dérangement n’est pas un hasard en soi, il s’agit d’un dérangement bien spécifique car il vient chercher le professionnel soignant dans un exercice qui lui est habituel : le constat du tragique.

Ce qui se voit à l’intérieur, se perçoit de façon multiple de l’extérieur. Et le regard soignant affine la lecture de l’œuvre…

Décrire votre propre scénario…

Je vous propose donc maintenant de décrire votre scénario. Ce que vous y voyez. Ensuite je vous propose plusieurs possibilités pour les confronter à votre scénario :

  1. Cette femme vient d’être surprise en flag d’adultère par son mari qui la toise avec mépris.
  2. Cette femme vient d’être abusée sexuellement et son violeur contemple son œuvre dans une posture de pouvoir.
  3. L’homme vient d’annoncer une mauvaise nouvelle à cette femme.
  4. Cette femme se prostitue et son proxénète est venu violement chercher son dû.

Pour affiner le tableau, je vous livre quelques détails plus ou moins visibles :

  • Le chapeau de l’homme est posé sur la commode du fond (un haut de forme), son manteau et son écharpe sont posés sur le pied de lit.
  • Le corset de la femme est par terre.
  • La lumière et l’ombre, les postures, les lignes du tableau permettent des contrastes symboliques, lesquels ?

Le regard soignant procède d’une catharsis

Cette catharsis (en grec : purification, séparation du bien et du mal) procède d’une mécanique bien huilée et explique le rapport entre le spectateur et le destin tragique de ceux qui ont cédé à des pulsions. Ce tableau a un autre titre, il se nomme aussi le viol. Mais il semble qu’Edgar D. n’ait jamais voulu donner ce titre et qu’il fut donné par le public… Avouez que le titre Intérieur est bien plus subtil !

En vivant ces destins dramatiques par procuration, les spectateurs sont censés séparer le bien du mal et prendre en aversion les passions qui les ont provoquées. Pour que cette catharsis soit possible, il faut que les spectateurs puissent se projeter en imitation des protagonistes du tableau. La catharsis est profondément liée avec l'identification du spectateur au personnage. C’est ici, dans cette catharsis, que le spectateur va se purifier en séparant le mal du bien par une mise à distance (prise de recul, mise en œuvre d’une démarche éthique). La catharsis est alors considérée comme une "expérience affective" lors de laquelle l’activité intellectuelle du spectateur est épuisée.

Ce qui touche le soignant

On comprend donc que le soignant soit happé par le constat de vulnérabilité et que la femme devienne sujet de compassion et d’empathie. Le scénario privilégié du soignant tendra à mettre le focus sur la femme et son affliction, quitte à imaginer le pire, car c’est dans cet esprit que la communauté soignante se construit, en mettant son pouvoir au service de la vulnérabilité d’autrui. Peu importe qu’elle soit adultère, prostituée ou simplement affligée par une mauvaise nouvelle. Ce qui compte pour nous, c’est l’obligation de répondre me voici comme nous y invite Emmanuel Levinas dans son éthique de la sollicitude lorsqu’un patient a juste besoin que l’on ait le souci de lui. Le regard soignant est sensible à la vulnérabilité d’autrui et va induire une mécanique de sollicitude par une volonté de prendre soin de l’être vulnérable. Il s’agit d’une mécanique éthique qui s’oppose à la paralysie du tragique et va tout mettre en œuvre pour ouvrir des possibles et permettre à autrui de rester en mouvement. Répondre présent à autrui pour viser son soulagement et ne jamais lui nuire, c’est bien ce qui nous porte, nous Soignants.

Note

  1. Catherine Naugrette, De la catharsis au cathartique : le devenir d’une notion esthétique, Tangence,‎ 1er janvier 2008, p. 88.

Edgar Degas, Intérieur dit aussi Le Viol, vers 1868-1869. Huile sur toile, 81 x 116 cm. Philadelphie, Philadelphia Museum of Art. Collection Henry McIlhenny

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Cadre Supérieur de Santé
Docteur en philosophie.
christophe.pacific@orange.fr 

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