FORMATION

Une filière à développer : l'e-santé

Dans toutes les structures sanitaires et médico-sociales les applications informatiques sont omniprésentes pour la gestion administrative et des ressources humaines et de plus en plus pour la production des activités de soins et du dossier patients. Les infirmiers multiplient les usages d’internet avec le développement des applications pour smartphones et tablettes. Les sites internet santé sont également de plus en plus consultés par les Français.

Comment les professionnels de santé et les infirmiers en particulier, sont-ils formés aujourd’hui et préparés à cette évolution dont le rythme s’accélère ?

Quelles compétences informatiques et internet pour contribuer au développement de la e-santé ?La Direction des Systèmes d’Information de Santé (DSIS) au sein de la Direction Générale de l’Offre de Soins (DGOS) et l’Agence des Systèmes d’Informations Partagés de santé (ASIP), relayés par les Agences Régionales de Santé (ARS) développent différents projets de e-santé : le programme Hôpital numérique, le projet du Dossier Médical Personnel (DMP), les projets de télémédecine …

En quoi ces projets concernent et impliquent les infirmiers ? Comment les infirmiers sont- ils formés et préparés à ces évolutions du système de santé et aux nouvelles pratiques de télémédecine et télésanté ?

A partir de l’analyse de la problématique actuelle de la formation initiale et continue des infirmiers, nous proposerons quelques pistes visant à favoriser le développement des compétences des infirmiers au système d’information, à l’usage de l’informatique et internet afin de mieux se préparer à contribuer aux projets de développement de la e-santé.

Depuis 2005, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a publié des recommandations pour développer la compétence Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) considérée comme l’une des 5 compétences essentielles pour la formation des personnels de santé du 21e siècle.

Quelle place pour la formation aux TIC dans les IFSI ?

- Une place limitée pour la formation aux TIC dans le nouveau référentiel de formation.

Le nouveau référentiel de compétences des infirmiers de 2009 n’a pas intégré cette compétence qui constitue pourtant une compétence transversale indispensable pour les infirmiers. Le référentiel de formation mis en œuvre depuis la rentrée 2009 prévoit seulement au 1er semestre l’UE Méthodes de travail et TIC d’une durée de 25 h avec notamment « L’initiation à l’informatique et aux logiciels de base (Word, Excel..) et la recherche sur Internet » et une validation de cette UE par la réalisation et la présentation d’une fiche de lecture en traitement de texte !

La lecture des discussions des étudiants sur le forum d’Infirmiers.com à propos des contenus et modalités de déroulement et validation de cette UE est éloquente !

Un décalage considérable apparaît donc aujourd’hui entre les compétences métiers exigées par les infirmiers/es qui ont à travailler au quotidien avec les TIC et la formation proposée dans les IFSI.

- Une insuffisance d’équipements informatiques et d’accès à Internet.

Les sondages effectués auprès des Ifsi mettent en évidence des chiffres d’un poste pour 50 à 75 étudiants alors que les régions qui financent aussi les Ifsi annoncent des chiffres d’un poste pour 1 à 5 lycéens. Au-delà des postes informatiques, les connexions internet posent aussi problème, car si les postes des formateurs et les 10 à 20 postes informatiques disponibles en salles multimédia sont le plus souvent connectés à internet, peu de salles de cours et de TD sont connectées à internet et disposent de possibilités de connexion par la Wifi. Les formateurs et les étudiants ont donc un usage limité à internet lors des cours, ou bien n’ont pas assez de prises pour brancher leur portable.

Certaines régions ont pris des initiatives en matière d’équipement des Ifsi et les conventions passées avec les universités ont permis depuis 2010 d’accélérer l’usage du numérique. Actuellement, la mise en ligne des cours numérisés des universitaires sur des plateformes dédiées et accessibles aux étudiants infirmiers via internet se multiplient. Les étudiants peuvent ainsi télécharger leurs cours ou assister aux cours à distance par visioconférence ou voir en asynchrone les vidéos.

Mais la vétusté des postes informatiques, les verrouillages de certains sites ou les versions obsolètes des navigateurs disponibles sur les postes de travail rendent quelquefois difficiles l’accès et la lecture de certaines ressources numériques : images, vidéos ou animations. Cela ne peut suffire à la formation.

- Les difficultés de personnels dédiés aux services informatiques et à la maintenance.
Lorsque les postes et les connexions internet existent, la maintenance du système s’avère aussi souvent difficile car les Ifsi majoritairement gérés par les hôpitaux publics dépendent des Directions des Services Informatiques (DSI) pour leur serveur, la gestion de leurs équipements et logiciels informatiques. Les Ifsi sont rarement autonomes pour la gestion de leur système d’information, l’accès à un serveur, le choix des logiciels spécifiques, l’accès à des logiciels métiers en démonstration ou le téléchargement de logiciels pédagogiques (y compris les logiciels libres et gratuits) qui seraient forts utiles pour enrichir les pratiques pédagogiques lors des travaux dirigés assurés par les formateurs.

- Le niveau de compétences des formateurs a l’usage des TIC est aujourd’hui très hétérogène.
Nombre de formateurs affirment être autodidactes ou n’avoir bénéficié que d’une initiation à l’informatique. Le nombre de formateurs qui ont investi et développé des compétences informatiques dans le domaine de la e-santé et de la e-formation reste limité. Selon leur ancienneté dans la fonction de formateur ils n’ont jamais utilisé de logiciels métiers : dossiers patients informatisés, logiciels de commandes, gestion qualité, gestion de plannings,… et leurs compétences informatiques et internet santé sont très limitées.

- La méconnaissance ou l’absence d’intégration des référentiels de compétences informatiques et internet niveau 1 et métiers de la santé dans la formation initiale et continue.

Alors que depuis 2002 l’université propose aux étudiants inscrits en Licence de préparer et valider le Certificat Informatique et Internet ou C2I niveau 1, les équipes des Ifsi connaissent peu ou mal ce référentiel. Absorbés par la mise en place de la réforme de la formation depuis 2009 et aux prises avec leurs propres difficultés à utiliser ces technologies, elles ont peu investi le domaine. Le décalage entre le niveau des formateurs et celui de certains étudiants en formation qui font partie de la génération Y1 peut s’avérer important. Mais si la plupart des étudiants naviguent et surfent sur internet et ont un usage intuitif de l’informatique, il s’avère indispensable qu’ils acquièrent des compétences supplémentaires pour un bon usage des solutions numériques utilisées dans le contexte professionnel dans le respect des règles de sécurité notamment.

Comment développer et mobiliser les compétences informatiques et internet des infirmiers ?

Le nouveau plan Hôpital numérique prévoit 5 leviers d’action parmi lesquels « le renforcement des compétences des équipes et des professionnels de santé sur les aspects Système d’information, en formation initiale et continue ». Pour cela il préconise la mise en place d’un module de formation obligatoire au Système d’Information dans tous les parcours de formation initiale et continue pour tous les personnels hospitaliers. Ce vaste chantier va devoir s’étaler sur de nombreuses années vu l’état actuel des compétences.

La formation initiale des infirmiers

Il importe que les étudiants en soins infirmiers puissent bénéficier dès à présent, à l’instar de tous les autres étudiants inscrits en Licence en université, d’une formation et de la possibilité de validation du C2I niveau 1.

Le référentiel C2I niveau 1 propose 20 compétences dans 5 domaines

  • Domaine 1 - Travailler dans un environnement numérique évolutif
  • Domaine 2 – Etre responsable à l’ère du numérique
  • Domaine 3 : Produire, traiter, exploiter et diffuser des documents numériques
  • Domaine 4 : Organiser la recherche d’informations à l’ère du numérique
  • Domaine 5 Travailler en réseau, communiquer et collaborer

Quelques Ifsi et régions dans le cadre de leur partenariat universitaire, proposent déjà à leurs étudiants de préparer et de valider le C2I niveau 1. Cette initiative est à développer.

Afin de faciliter cette démarche et une véritable intégration de la formation au C2I dans les parcours de formation paramédicale, l’association FORMATICSanté a proposé aux Instituts de formations paramédicales un séminaire de travail pour les directeurs, formateurs, universitaires, documentalistes, représentants des associations d’Instituts (CEFIEC, ANDEP..) et association d’étudiants (FNESI). Les travaux réalisés au cours de ce séminaire seront diffusés sur le site de l’association. Un nouveau séminaire sera organisé au 4e trimestre 2012.

Au cours de ce séminaire sera également abordée la question de la formation des cadres de santé et des formateurs aux C2I niveau 2 :

  • C2I métiers de la santé ;
  • C2I enseignant.

La formation des cadres de santé

Dans le cadre de la mission de Singly en 2010, des responsables de l’association FORMATICSanté avaient été auditionnés. Ils préconisent d’enrichir les référentiels de compétences et le référentiel de formation des cadres de santé actuellement en cours de préparation.

Il parait nécessaire que ces référentiels intègrent les compétences suivantes :

  • gestion de l’information, des systèmes d’information et usage des TIC dans le domaine des soins pour les cadres de santé chargés du management et de la gestion d’unités de soin ;
  • gestion de l’information, des systèmes d’information et usage des TIC dans le domaine de la formation pour les cadres de santé chargés de formation.

Au-delà des référentiels de compétences, il apparaît nécessaire que soient intégrés dans les prochains référentiels de formation des cadres de santé en cours de construction, des UE spécifiques au Système d’Information et TIC santé et/ou TIC pour la formation qui pourraient permettre aux futurs cadres de préparer et valider :

  • soit le C2I métiers de la santé en adaptant les contenus actuellement développés pour les médecins, pharmaciens… aux compétences plus spécifiques des cadres de santé ;
  • soit le C2I enseignant en adaptant les contenus actuellement proposés aux enseignants de l’éducation nationale et universitaires aux compétences plus spécifiques des formateurs travaillant dans les instituts ou organismes de formation du secteur santé.

Développer la formation continue

Afin d’accompagner le déploiement des projets d’équipements informatiques et de logiciels métiers relatifs à la production des soins, dans les établissements sanitaires et médico-sociaux, il est indispensable de développer les compétences des personnels au système d’information et aux processus métiers impactés par les applications informatiques. Les formations proposées doivent aller au-delà des formations aux logiciels actuellement réalisées par les prestataires des solutions choisies par les établissements. Pour cela il est nécessaire de dépasser le cloisonnement trop souvent constaté entre les Directeurs des Systèmes d’Information Hospitaliers (DSIH) et les DRH pour envisager une stratégie de formation au système d’information et mieux accompagner les changements de pratiques induits par la mise en place des logiciels métiers. Trop de témoignages aujourd’hui font état de logiciels mal utilisés, ou même plus du tout utilisés par le fait d’un manque de formation. Quel gaspillage !!

Dans le cadre du Programme Hôpital Numérique, la DGOS a délégué à l'Agence Nationale d'Appui à la Performance des établissements de santé et médico-sociaux (ANAP) http://www.anap.fr/ le travail sur l’élaboration de référentiels de compétences pour les différents personnels travaillant au sein de structures de santé en vue de proposer des programmes de formations plus adaptés dans ce domaine.

En attendant qu’une véritable stratégie de formation initiale et continue se mette en œuvre, les professionnels tâtonnent, apprennent sur le tas, souvent par essais et erreurs et quelquefois au mépris de règles de sécurité pourtant indispensables à respecter pour la saisie et le traitement des données de santé.

Développer des postes de personnels soignants dédiés à l’informatisation de la production de soins

Si le Département d’Information Médicale des établissements hospitalier (DIM) est considéré aujourd’hui comme un département transversal essentiel au bon fonctionnement et à la gestion des activités médicales, depuis la mise en place du Programme Médical du Système d’Information (PMSI) en 1994 et plus encore depuis la généralisation de la T2A, le constat montre qu’il n’existe pas aujourd’hui l’équivalent dans le domaine des différentes filières de soins (infirmiers, rééducation, médico-techniques).

Même si l'on ne dispose pas d’étude sur le sujet, le constat montre que des postes d’encadrement et des équipes souvent composées d’infirmiers sont mises en place dans les établissements de santé pour accompagner le déploiement de projets d’informatisation et de logiciels métiers. Ces équipes sont placées selon les établissements sous la responsabilité des DSI ou des Directions de soins. Mais les missions et champs d’action des Directions de soins a beaucoup évolué depuis la nouvelle gouvernance et la mise en place des pôles d’activités. Le profil et les compétences des équipes sont très variables. Les personnes sont le plus souvent formées par les prestataires des solutions métiers afin de mettre en place les expérimentations dans les services pilotes puis le déploiement dans tous les services.

A l’instar d’expériences mises en œuvre dans d’autres pays (Belgique, Canada,…), il serait nécessaire de créer un véritable Département d’Information des Soins à coté ou au sein du Département d’information médicale. Ce département transversal pourrait être géré par un Directeur des soins ou Cadre de santé ayant développé des compétences spécifiques par une formation au C2I santé ou un Master en Système d’information et TIC santé.
Selon les projets de l’établissement, il pourrait :

  • manager et former une équipe composée de cadres, infirmiers et autres personnels chargés de l’accompagnement du déploiement des solutions métiers dans les services de soins ;
  • participer activement aux groupes de travail chargés de la préparation des cahiers des charges pour l’achat ou le renouvellement de nouveaux logiciels, mais aussi l’évaluation des applications mises en œuvre dans les services et établissements ;
  • contribuer aux projets de télémédecine ou télésanté et initier des projets de télésoins.

En conclusion

Il nous parait nécessaire aujourd’hui de développer une véritable culture numérique chez les infirmiers et plus largement chez tous les professionnels de santé.

Les patients utilisent de plus en plus internet, échangent sur les réseaux sociaux, sont demandeurs de solutions qui leur permettent d’être soignés et surveillés à domicile avec des solutions de télésurveillance et téléassistance. Mais ils exigent aussi le respect de la confidentialité de leurs données numériques et des règles de sécurité nécessaires au transfert de leurs données de santé. Les patients exigeront toujours aussi de pouvoir rencontrer, parler, être écoutés, de bénéficier de soins de qualité par les infirmiers et d’une continuité des soins. D’où la nécessité de bien saisir les enjeux de l’évolution des TIC sur l’évolution de la profession, la nécessaire formation à leur bonne pratique et une réflexion éthique sur leurs usages dans le cadre des formations initiales, du DPC (Développement Professionnel Continu) et de travaux menés par l’Ordre National des Infirmiers, les différentes associations et syndicats professionnels.

Note

1. En savoir plus sur la génération Y

    Creative Commons License
    Cadre supérieur de Santé
    http://www.formaticsante.com/

    Formation infirmière : nouveau programme

    Publicité

    Commentaires (0)