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A lire - AVC

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Dans son récit intitulé "AVC", en format court, sur le site communautaire Raconter la vie, Denise, dans une prose poétique, décrit l'accident vasculaire d'un proche. Comment l'accepter ? Comment aider ? Comment continuer le combat ? Extraits

Les textes publiés sur le site Raconter la vie, site communautaire de ceux qui s'intéressent à la vie des autres - témoignages de patients, de leurs proches, de soignants... vont régulièrement être présentés sur nos pages ; une très belle source éditoriale que nous avons choisi de partager entre nos deux sites. 

Pin-pon, Pin-pon. Service des Urgences...

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L’autre toi - celui d’avant... Lentement redevenir soi...Vies qui se déclinent, s’en vont, reviennent...

Hier j’ai fermé la maison. La sonnerie de la porte longue et stridente – c’est toi. Monte. « Je suis foutu. » « Entre. » « Je n’ai plus de main droite. Je ne sens rien. » « Il faut aller à l’hôpital tout de suite. » « J’en sors. » « Bois quelque chose. Un whisky. » Il est 16h. « Reviens dîner. » A 22h : « Je te raccompagne chez toi. » « Ce n’est pas nécessaire. » « Si. » Tu n’arrives pas à faire ton code. (...) Une chute dans la nuit, au petit matin ? Un deuxième AVC ? Assis sur le lit, visage défait.

Lampe de chevet cassée, par terre les morceaux. Rouge. Gris. Les pompiers. Tu ne voulais pas en entendre parler. Tu fais comprendre que tu ne bouges pas de là. Ils disent : « Vous étiez peut-être médecin mais maintenant c’est nous qui décidons, Docteur. » Ils sont gentils. Ils nous prennent en main. Toi allongé, moi assise dans la voiture rouge. Pin-pon, Pin-pon. Service des Urgences, brancard. (...)

Oui, oui, elle sait que tu étais médecin...

Rentrer chez moi. Prévenir la famille. Puis un autre hôpital. Un lit. Le voisin de chambre ronfle sans arrêt.

Il te rend fou. Communication sans que tu puisses dire un mot : questions et réponses - hochements de tête. Leur dire, surtout : tu as de la tension, tu as été médecin. (...) Tu deviens fou. Oui, oui, elle sait que tu étais médecin. Rentrer chez soi. Une liste. Faire des listes. Prévenir les amis. (...) Demain tu déménages : tu vas aller à la clinique de rééducation.

Mais qui est-ce ?...

Je frappe, j’entre. Qui est ce vieux monsieur maigre, recroquevillé, assis dans un fauteuil, deux mains blanches posées - une sculpture en marbre - sur la tablette devant lui ? Mais qui est-ce ? Il lève la tête, regarde vers moi. C’est toi. (...) Ici ta première phrase : « Je suis foutu. » Il te faut des nouvelles affaires : beaucoup de serviettes, de pyjamas, un peignoir, des pantoufles, baskets, tee-shirts, survêtements. (...) Arriver à : se laver, se rincer, se raser. Se brosser les dents. Une victoire. Une autre. Les amis. La famille. Ceux qu’on attendait viennent - ou pas. Ceux qu’on n’attendait pas. Ceux qu’on attendait plus viennent.

L’autre toi - celui d’avant...

Irritabilité. Nervosité. Colère. Qu’ils foutent le camp (qu’ils ne me voient pas comme ça). Qu’ils s’en aillent. On se vexe. On revient. On pardonne. Ici : La Clinique. Au début une prison. Enfermement. Prison témoin. Prison miroir du nouveau toi : ici tu ne peux pas t’échapper. La vie dehors : c’est l’autre toi - celui d’avant. Loin. (...) Aujourd’hui c’est impossible. Demain c’est un autre jour. Un pas - puis un autre : un pas après l’autre. Un mot - puis un autre : un mot après l’autre. (...) Parler - dire une phrase. Marcher - deux pas puis trois. Tenir plus près. Sentir mieux. Serrer plus fort. (...) Ce possible retour. Cet impossible retour. Laisser ouverte la possibilité d’un futur - vivable. Vivant. (...) Tu penses à la mort donc. Comme…soulagement ? Préférable à ce nouvel être.

Lentement redevenir soi...

Mai. Aujourd’hui. C’est le printemps. (...) Un autre pays. Lointain. N’existe que cette chambre, cette forme droite, maigrie dans son fauteuil - s’accrocher à des améliorations - dans les mouvements, la parole, l’écrit. Mais quelle vie ? Quelle vie t’attend ? Courage. Et tu en as. (...) La route de l’intérieur : montagne et forêt. Tes mains, tes bras - la vie change de couleur dans la course bleue marine des veines dans l’énormité d’un futur sans nom. Tes mains, tes bras devenus os blancs - branches blanches. Te regarder dans l’énormité de la question divine. Ne pas savoir, ne pas comprendre, ne pas voir la possibilité de notre mort - la mort à nous tous. La mienne, la tienne, celle des autres. (...) Lentement redevenir soi, l’ombre de toi prend chair. (...)

Vies qui se déclinent, s’en vont, reviennent...

Beau parleur, tu ne le seras plus. Le médecin l’a dit. Mais dire, tu peux. Rire tu peux. Marcher. Vivre - tu revis. Renaître. Tu ré-existes, tu n’es plus une ombre, tu es à nouveau quelqu’un. Vivre. (...) Puis : après des mois, cinq mois, une autonomie retrouvée. Inespérée. Tu attends l’ambulance (...) Assis dans l’entrée de la clinique - droit comme un piquet. Tu attends. Rentrer chez soi. Rentrer chez toi. Avoir peur : cette nouvelle aventure immense. Mais : Qui es-tu ? (...) L’horizon se situe où ? On ne sait. Vivre avec. (...) Vies qui se déclinent, s’en vont, reviennent, comme des couchers de soleil, beaux et réussis, ou pas. (...) La maison est fermée mais elle reste ouverte. Tu vois ?

Raconter la vie : la communauté de ceux qui s’intéressent à la vie des autres

Par les voies du livre et d’internet, Raconter la vie a l’ambition de créer l’équivalent d’un Parlement des invisibles pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays. Il veut répondre au besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées, les aspirations quotidiennes prises en compte. Pour « raconter la vie » dans toute la diversité des expériences, la collection accueille des écritures et des approches multiples - celles du témoignage, de l’analyse sociologique, de l’enquête journalistique et ethnographique, de la littérature. Toutes les hiérarchies de « genres » ou de « styles » y sont abolies ; les paroles brutes y sont considérées comme aussi légitimes que les écritures des professionnels de l’écrit. Raconter la vie est la communauté de ceux qui s’intéressent à la vie des autres.

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Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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