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A lire – La maison des femmes

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Dans son récit intitulé "La maison des femmes", en format court, sur le site communautaire Raconter la vie, Isa, alors adolescente, nous raconte son quotidien dans une clinique au service des Troubles du Comportements Alimentaires (TCA).  « Je pèse 26 kilos et 900 grammes. Pendant 4 mois je vais vivre uniquement entourée de femmes ». Extraits.

Les textes publiés sur le site Raconter la vie, site communautaire de ceux qui s'intéressent à la vie des autres - témoignages de patients, de leurs proches, de soignants... vont régulièrement être présentés sur nos pages ; une très belle source éditoriale que nous avons choisi de partager entre nos deux sites.

L'heure de la décision...

fragile

Isa raconte sa vie dans une clinique au service des TCA

J’ai rencontré l’autre l’année de mes 13 ans. À partir de l’entrée en classe de 5e, tout s’est accéléré. Dépression, scarifications, hyperactivité, anorexie. (…) Il existait une douleur incroyable dont je tentais de supprimer l’origine : moi-même. Après 7 années de tentatives de dérouler le fil des événements (…) j’ai eu envie de parler de l’hospitalisation. (…) j’estime qu’il est temps de briser le silence. (…) La clinique Saint-Vincent de Paul est une grande bâtisse jaune au milieu d’un quartier populaire, les Minguettes, à Lyon. J’ai été prise en charge au service des Troubles du Comportements Alimentaires (TCA) en 2008. Mon admission a été rapide. Je reçois un coup de fil du psychiatre en charge du service des TCA : « Tu veux venir ? » Une semaine plus tard j’entre à la clinique. Je pèse 26 kilos et 900 grammes. Pendant 4 mois je vais vivre uniquement entourée de femmes (…) à plus de 60.

Le contrat de départ : l'isolement...

Esprit vide, seulement capable de repasser en boucle la dernière image de mes parents sur le seuil de la clinique, mon père qui pleure et ma mère qui me regarde fixement. (…) Pendant deux mois je vais vivre dans cette chambre. Il y a des barreaux aux fenêtres et pas de poignée, un sceau pour uriner et déféquer. Le premier mois, je suis isolée. Ça fait partie du contrat. (…) Parfois, la femme de ménage laisse ma porte ouverte pour nettoyer ma chambre et alors je vois passer des patientes, silhouettes frêles dont les yeux évitent de croiser les miens. La nuit, une fille hurle plus loin dans le couloir. J’ai peur. (…) J’occupais mes journées à lire, essayer d’écrire dans le petit cahier sans y parvenir parce qu’on sait que n’importe quelle infirmière peut s’en emparer n’importe quand.

La confiance ne se commande pas…

Le psychiatre passe une fois par semaine avec une infirmière qui est chargée de lui faire un rapport sur mon comportement. Il hoche la tête en notant des mots dans un carnet, me demande parfois de confirmer ce que dit l’infirmière. Ces entretiens me paralysent. J’ai l’impression d’assister à mon procès, muette. (…) Dans le dossier qu’on remet aux patientes avant leur entrée à la clinique, il y a une feuille qui s’appelle le « porte-avion ». Sur cette feuille est dessiné un schéma : le porte-avion c’est l’équipe soignante, le pilote c’est le psychiatre et le passager c’est la patiente qui doit s’en remettre aux soignants. Sauf que la confiance ne se commande pas. Et je me suis toujours méfiée des infirmières, essayant de déterminer les rapporteuses et les confidentes.

L'épreuve de la pesée...

Dès 7h du matin, une file de pyjamas envahit le couloir jusqu’à l’aile des Oubliées. Ah oui, il faut que j’explique : les Oubliées sont les chambres tout au fond du couloir, et on oublie régulièrement de leur apporter les plateaux-repas. (...) On pénètre les unes après les autres dans une pièce étroite où une infirmière attend qu’on se déshabille, demande de monter deux fois sur la balance et note le nombre en face du nom dans un carnet. Le cadran de la balance est masqué par un bout de papier. Le traitement est là (…) quand le nombre est assez important, on décide le passage au contrat supérieur. Si le nombre n’augmente pas assez vite ou inversement : c’est anormal.

Suspectes de ne pas vouloir guérir...

Au troisième contrat, je prends mes repas dans la salle commune avec les autres filles. (…) Je change de chambre, maintenant j’ai une salle de bain personnelle. Première confrontation avec le miroir. Je ne reconnais pas mon corps, il me fait peur tout à coup, comme s’il avait changé trop vite.(…) On noue des amitiés vouées à l’éphémère. À force de s’entendre répéter que le malade mental est un loup pour le malade mental, on se méfie les unes des autres. (…) Suspecte. Nous sommes toutes suspectes...

Les corps contiennent à eux seuls bien des personnages...

Je ne serais pas juste envers le personnel de la clinique et envers vous si je taisais les bons moments. (…) Le premier coup de téléphone (…) les premières sorties. (…) la vie, quoi. J’ai rencontré des femmes extraordinaires qui ont eu la générosité d’oublier mes 13 ans pour me parler comme à une femme. (…) Interdire l’amitié relève de l’absurdité la plus totale. (…) Un matin je dis au revoir aux filles dans le couloir sous la verrière. Il y a quelques larmes puis je m’en vais. Définitivement, je me le promets. (...) Je compose avec les différentes voix à l’intérieur. Il s’agit de faire se rejoindre ce que je vois dans le miroir et ce qu’il se passe dans ma tête. Bien sûr, les TCA dépassent de loin la question du corps. (…) Les corps contiennent à eux seuls bien des personnages. 

Raconter la vie : la communauté de ceux qui s’intéressent à la vie des autres

raconter la viePar les voies du livre et d’internet, Raconter la vie a l’ambition de créer l’équivalent d’un Parlement des invisibles pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays. Il veut répondre au besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées, les aspirations quotidiennes prises en compte. Pour « raconter la vie » dans toute la diversité des expériences, la collection accueille des écritures et des approches multiples - celles du témoignage, de l’analyse sociologique, de l’enquête journalistique et ethnographique, de la littérature. Toutes les hiérarchies de « genres » ou de « styles » y sont abolies ; les paroles brutes y sont considérées comme aussi légitimes que les écritures des professionnels de l’écrit. Raconter la vie est la communauté de ceux qui s’intéressent à la vie des autres.

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Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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