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A lire - "Marseille 2040" : l'avènement du meilleur des mondes de la santé ?

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Ni dystopique1, ni utopique, juste hypothétique, en trois mots voilà comment Philippe Pujol définit son dernier opus "Marseille 2040 - Le jour où notre système de santé craquera"2. Docu-fiction d'anticipation, cet ouvrage répond pourtant assez bien à la dystopie, présentant une société certes imaginaire, mais conçue à force de détails et d'éléments de contexte empruntés à la réalité, ce qui la rend d'autant plus crédible. Bienvenue dans le meilleur des mondes... ou presque ...

futur, humain

Si Philippe Pujol dresse un tableau quelque peu effrayant d’un système médical déshumanisé, il nous livre également des solutions séduisantes en termes d'organisation et de partage des compétences... A vous de voir...

Le choix de la région PACA avec, en son centre, Marseille, a été pour Philippe Pujol, journaliste, Prix Albert-Londres 2014, évident pour "mener son enquête" et ce pour trois raisons : sa connaissance du terrain, l'accès aux travaux de l'agence régionale de santé (ARS) et deux éléments qui mettent cette région en première ligne des changements à venir : le climat et le vieillissement de la population.

Le choix du récit d'anticipation permet d'assumer une part d'incertitude, c'est-à-dire d'imagination, tout en incarnant des questions brûlantes, à la fois urgentes et sensibles

Certains spécialistes, économistes de santé, estiment que notre système de santé devrait s'effondrer vers 2028 ; 2028 date choisie par le narrateur pour situer dans son récit "Marseille 2040 - Le jour où notre système de santé craquera" le point de rupture, la faille qui, à partir d'une grave crise sanitaire, met en lumière les défauts majeurs du système hospitalier et de tout le système de santé et le fait exploser. Le FLASH est né - Faille LAtérale du Système Hospitalier - et de lui, mal originel, on extrait le remède, puis son vaccin.

La temporalité de l'ouvrage s'ancre en 2018, date de naissance d'Antoine, "régulateur de santé", personnage fil rouge "héroïque" de l'histoire, l'une des boussoles du système de santé. Philippe Pujol opère donc un grand écart narratif entre 2018 et 2040, histoire de nous projeter plus directement encore dans notre futur et sa profonde mutation. Avant le Flash de 2028, donc, le système de santé français est en déroute. C'était un système à plusieurs vitesses avec des hôpitaux trop nombreux et trop ruinés par des plateaux techniques redondants, ici inutiles et là sous-dimensionnés, des médecins qui passaient un tiers de leur temps à des actes qui relèveraient d'infirmiers et un autre tiers à jouer les assistantes sociales, des blocs opératoires là où il fallait plutôt de bons services de gériatrie et des filières de prises en charge coordonnée, des services d'urgence qui accueillaient plus d'enfants avec une bonne fièvre et des personnes dénutries que de vraies urgences, des hélicoptères sanitaires qui ne volaient pas, un système prêt à dépenser 20 000 euros pour poser une prothèse de hanche à une personne de 90 ans mais pas à financer les 2300 euros nécessaires à l'achat d'un déambulateur, un niveau d'iatrogénie par interactions médicamenteuses qui faisaient la fortune des laboratoires et le désespoir des familles. Cela vous parle non, surtout si l'on se réfère à ce qu'Emmanuel Macron vient d'affirmer en présentant son plan de réforme "Ma Santé 2022", arguant que l'hôpital est au bout de ce qu'il peut faire.

S'il nous semble aujourd'hui évident que le système de santé est un écosystème, dont le pivot est la valeur perçue par le patient, avant le Flash, le centre de décision concentrait le seul monde médical... fait dire Philippe Pujol à l'un de ses personnages. En 2040, donc, l'usager de santé occupe maintenant parfaitement la place principale, il a même pris le pouvoir : les patients experts étant légion, présents à tous les niveaux du système. La règle est la suivante; Quel que soit le parcours du patient-usager, il s'agit de respecter sa volonté et de l'accompagner dans sa connaissance du système. Cela nécessite de savoir l'écouter et d'accepter de co-construire avec lui les outils pour, finalement, l'amener au développement de son savoir-faire. Près de son domicile, le patient-usager a besoin de petites structures de soins primaires, de proximité donc, accessibles tant sur le plan géographique que financier pour y recevoir des soins de proximité tenant compte de la composante sociale de son contexte et intégrant la prévention dans les soins.

Lorsque le patient-usager relève d'une prise en charge médico-sociale, celle-ci est adaptée et diversifiée, et de nombreux lieux de vie lui sont accessibles.

Philippe Pujol, grâce à un gigantesque travail d'investigation, imagine un scénario donnant à voir notamment comment les technologies vont redessiner les besoins et les compétences. Si "Ma Santé 2022" oubliait un tant soit peu les infirmiers et leur apport pourtant indispensable dans le système de santé français, "Marseille 2040" les place au coeur de la révolution sanitaire. Il anticipe donc les projections de la Drees de mai 2018 qui mise pour 2040, justement, sur quelque 880 000 infirmiers sur le territoire ; une hausse majeure mais primordiale pour répondre à la demande de soins croissante due au vieillissement de la population. Ce que Philippe Pujol écrit et décrit va certainement séduire la communauté infirmière. Un décret a élargi les compétences des infirmiers : ils faisaient des prédiagnostics pour orienter les patients et un premier filtre dans l'accès aux hôpitaux, ils se rendaient à domicile et pouvaient aider les médecins à identifier es priorités. Petit à petit, on arrivait à alléger ce qui engorgeait le système. Le reste a suivi : on a créé des équipes d'infirmiers de territoire, sous la responsabilité d'un cadre infirmier hospitalier pour faire le lien avec l'équipe de ville et d'un infirmier libéral de plus de dix ans d'ancienneté, qui faisait la coordination avec un médecin généraliste. La réponse de premier degré a été confiée à des équipes de vingt à trente infirmiers...

La santé se garde, justement quand on y prend garde. Avec les médecins, au mieux, elle se récupère...

livre, Philippe Pujol, MarseilleEn 2040, la transformation du système de santé passe d'un objectif de financement à l'acte, ou encore à la production de soins, à un financement au service rendu à la population. Mais ces bouleversements s'accompagnent de quelques sacrifices qui nous interpellent : l'époque est maintenant à la Transparence, totale, au plus profond de l'intime. Pour Antoine comme pour les personnes de son âge, la protection de la vie privée n'avait jamais vraiment eu de sens. Il avait grandi dans la Transparence, cette injonction à livrer ses secrets était, pour cette génération, ressentie comme un soulagement plutôt que comme une intrusion. Les Assistants Virtuels (AV) gérent nos émotions, les rapports humains n’ont plus grand chose de spontané, y compris dans les rendez-vous amoureux, régulent nos humeurs, préviennent et administrent. Les esprits "télépathent", le hasard n'existe plus... L'ère de l'interconnexion, ce que l'on appelait "internet" est devenue désuète. Avec l'hypercommunication, on voit tout, on sait tout. Les outils numériques sont mis au service de la continuité des soins pour assurer une permanence de la réponse, 24h/24. Les dispositifs numériques de santé actuels permettent de déclencher les alertes et délivrer les traitements en situation d'urgence sans intervention humaine, par exemple par drone ou par impression chimique. Ils ont aussi facilité et fluidifié les contacts entre le patient et les professionnels de santé pour répondre à ses questions, ses inquiétudes, et contribuer ainsi à une meilleure observance des traitements.

Maintenant , le patient n'a parfois pas le temps de poser sa question que déjà arrive sa réponse. Son Assistant Virtuel l'avait anticipé.

Nous ne vous en diront pas plus sur Antoine qui va, au fil du récit, apprendre qu'il va perdre sa fonction de régulateur santé et ses compétences auprès des patients qu'il régule, remplacé par un programme informatique... Inquiet de confier leur santé à des algorithmes appartenant à une entreprise privée, Antoine va enquêter... L'intrigue devient haletante car Philippe Pujol nous entraîne dans les méandres d'un sous-système où les guerres de pouvoir n'ont jamais cessé. La nostalgie du passé n'est alors parfois jamais très loin...

Au final, l'ouvrage qui brosse un tableau quelque peu effrayant d’un système médical déshumanisé, nous livre également des solutions séduisantes en termes d'organisation et de partage des compétences. Il nous force à nous interroger d'un point de vue sociétal et éthique sur un futur proche avec une question cruelle qui semble pourtant incontournable : quels besoins de santé devra-t-on cesser de prendre en charge quand on sera confronté à l’évidence que nous ne pouvons plus les satisfaire tous équitablement ?

Notes

  1.  Une dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu'elle empêche ses membres d'atteindre le bonheur.
  2. Marseille 2040. Le jour où notre système de santé craquera. Une enquête de Philippe Pujol, Editions Flammarion, février 2018, 15 €. Présentation de cet ouvrage le 1er octobre 2018 dans le cadre d'une conférence-débat sur le thème "La santé du futur" à l'initiative de l'Association pour le Progrès de la Biologie Médicale (APBM) et en présence de Philippe Pujol.
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Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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