LIVRE

A lire - Corps fragiles et âmes fortes…

par .

Cet article fait partie du dossier :

Livres de la rédaction

    Précédent Suivant

Naissance d'une vocation… tout juste prononcé, le mot pourrait énerver. Il s'agit pourtant bien de cela dans cette histoire de vie et de passion que nous raconte Isabelle Kauffmann au fil des pages de son roman intimiste et puissant intitulé « Les corps fragiles ». Dans les pas de Marie-Antoinette, première infirmière libérale lyonnaise en 1947, c'est une vie qui défile, une existence passionnée qui s'offre à nous, un parcours original et riche de perspectives qui se dessine. Auprès de tous ceux en attente de soins, Marie-Antoinette donne et se donne. Optimiste parfois plus que de raison, passant d'une maison à l'autre, elle soigne, écoute, console, calme, accompagne, guérit parfois… Une belle âme, forte, au profit de ces corps fragiles et douloureux.  

statue

L'élégante plume d'Isabelle Kauffmann ausculte les coprs, dévoile les âmes et nous interroge « sur le corps, la maladie, la conscience, et sur ce rapport si particulier à la souffrance de l'autre lorsque notre devoir consitste à l'apaiser ». 

Son roman est construit comme une planche anatomique, explorant tour à tour, par de puissantes paraboles, les mains, le coeur, la tête, les jambes, le sexe, la voix, les yeux, l'âme et pour finir l'appendice si petit organe a priori sans intérêt qui peut cependant menacer jusqu'à la vie elle-même qui nous donne la clé finale de cette histoire… 

Marie-Antoinette, infirmière, est au centre du roman d'Isabelle Kauffmann ; un roman néanmoins profondément ancré dans le réel. Entre les mains d'une enfant et celles d'une personne âgée atteinte de polyarthrite rhumatoïde quel est le lien ? Le lien est la source, la source de la vocation de Marie-Antoinette… Encore enfant, âgée de 6 ans, elle se révolte en effet contre les affres de l'existence qui touche une de ses voisines, Madame Masson. Les sanglots retenus de Madame Masson avaient déchiré le voile de mon innoncence, je ne pouvais plus les ignorer. Je voulais soulager ses souffrances. Puisqu'elle ne pouvait plus se servir de ses mains, je lui prêterais les miennes. Je décidai d'aller, tous les matins, l'aider à mettre ses bas et ses chaussures.

Mon avenir s'impose, sans détour et sans demi-mesure, je serai infirmière diplômée -modèle - offrant sans réserve ma compétence à ceux qui en ont besoin…

Des années plus tard, en 1947, la profession infirmière libérale affirme sa véritable fonction en étant officiellement reconnue et c'est Marie-Antoinette alors infirmière hospitalière, qui innove, ouvre la voie. A cette époque, à Lyon, je n'en connais aucune, nous dit-elle. Des religieuses se déplacent toujours chez certains malades, mais sans formation réelle. Elles pratiquent des soins très restreints. Des pharmaciens aux médecins de quartier, je reçois la confirmation de la nécessité pour de nombreuses personnes de traitements injectables, de pansements, de toilettes et de surveillance médicale sérieuse. Attestant de ma formation et de ma motivation, je les convaincs sans peine, et je débute ainsi mes soins à domicile dans le 7e arrondissement de Lyon. Je suis autonome, seule maître à bord…

Quand une personne souffre, une autre doit l'aider. Je suis là pour écouter, penser, épauler, donner ce coup de pouce à un autre doigt de la main, pour qu'il se redresse…

Au fil des pages, le récit se veut précis - et poignant car authentique - autour de Claudine, Mona, André, le petit Maurice ou Alexandre… ces « corps fragiles » qui saignent, s'embrasent, se dérèglent ou s'épuisent pour parfois mourir. Au-delà de cette proximité humaine qui s'imposait déjà à l'hôpital, c'est l'intimité du patient qui m'est confiée en tant qu'infirmière libérale . Entrer chez les gens n'est pas anodin. Personne ne m'accompagne au domicile des malades, mais je sais que je ne travaille pas seule, je suis la prescription médicale, et parfois la précède. (…) La main qui se crispe, le regard épuisé, les draps trempés de sueur, tous les signes de lutte et de souffrance, je les perçois, sans qu'aucun mot ne soit prononcé...

La première visite se révèle toujours inattendue, parfois effrayante.(…) Je ne juge pas. J'ai connu des enfants plus raisonnables que les adultes, et des fous moins dangereux que les sains d'esprit…

Pas à pas, années après années, expériences après expériences, Marie-Antoinette s'affirme et se libère. Il n'est pas facile de mener tout de front, sa vie personnelle qu'elle entend préserver au maximum et sa vie professionnelle de plus en plus dense qui ne cesse de grignoter son espace intime de femme, de mère et d'épouse. Sa vie est éreintante mais Marie-Antoinette résiste avec une énergie confondante. Elle nous parle de ses jambes, infatigables et pourtant. Comment aurais-je pensé que les jambes avaient tant d'importance dans cette professions où mes aspierations d'enfant ne voyaient qu'écoute et soins dispensés aux malades ? (…) Demandez à cent personnes quelles sont les qualités nécessaires à une infirmière pour exercer au mieux son métier, toutes vous parleront de dévouement, d'empathie, de rigueur, de dextérité, de vivacité, de connaissances ou d'initiatives, vous déclineront une série d'aptitudes intellectuelles ou de coeur, mais personne ne mentionnera les jambes. Et pourtant, il les faut solides et réactives, aussi stables qu'endurantes, et même infatigables. » Et de poursuivre : « Humides et sombres en bas, les escaliers deviennent grinçants, en bois, dans les derniers étages. Après trente ans d'activité, j'en connais chaque lueur, odeur, rumeur derrière les portes closes. Ceux qui m'attendent perchés dans leur lit ou leur fauteuil savent qu'il me faut monter leurs étages mais ignorent combien d'autres marches je gravis chaque jour pour m'occuper de tous mes patients.

Le soir, les derniers soins représentent un tour de force, mes jambes se rebellent, ne me portent plus. Elles se raidissent, douloureuses, s'imposent sur le devant de la scène, prennent toute la place et envahissent mon esprit.

Tous ceux qui ont suivi la génèse du documentaire d'Olivier Ducray « La vie des gens » et son inénarrable héroïne Françoise trouveront dans cet ouvrage un sentiment de similitude, un esprit commun, un engagement professionnel à l'identique. Rien de plus naturel. C'est en effet à l'occasion de la sortie du film en avril 2015 qu'Isabelle Koffmann a rencontré Françoise qui connaissait Marie-Antoinette… En effet, alors que cette dernière a soigné son quartier pendant trente-six ans, Françoise y a débuté en 1980 ; Nous les anciennes on vous appelait les petites souligne dans un clin d'oeil Marie Antoinette. Chacune avait son style, mais vous avez ouvert les portes, quelle chance pour nous de trouver un chemin tout tracé ! Vous les pionnières vous étiers nos piliers rappelle Françoise. A quatre-vingt-six ans, le regard aussi clair que les idées Marie-Antoinette ne regrette rien. J'ai eu une belle vie. J'ai fait ce que j'ai voulu. J'ai aimé soigné les gens, sans me décourager ni me lasser (…) Ce n'était pas de l'angélisme, cette façon de travailler me semblait naturelle, personne ne m'obligeait à le faire. Quant à Françoise, à soixante ans, sa belle énérgie la porte encore, trotinette aidant, vers les plus faibles, souvent isolés, seule garante de leur maintien à domicile.

On aime nos patients, on les soigne, mais eux nous offrent quelque chose d'unique. Ils laissent entre nos mains, leurs corps, leurs angoisses, leurs clés. C'est un vrai cadeau, leur confiance.

Ce roman illumine les valeurs soignantes, rappelle que la vie se construit et que, pour ce faire, il faut du courage. Le rapport à l'enfance apparait déterminant pour batir sa vie d'adulte, la place et la force de la famille - sur laquelle on peut s'appuyer sa vie durant, dans le meilleur des cas - également. Quant à la joie de vivre qui émane de Marie-Antoinette, ce beau personnage, cette belle personne que l'auteur, elle-même médecin n'aurait pu inventer, elle nous épate, sans parler de sa pugnacité ! Au final, l'élégante plume d'Isabelle Kauffmann ausculte les corps, dévoile les âmes et  nous interroge sur le corps, la maladie, la conscience, et sur ce rapport si particulier à la souffrance de l'autre lorsque notre devoir consitste à l'apaiser

Leurs souffrances, leurs angoisses, leurs deuils font partie de notre mémoire, autant que leurs espérances, leur courage et leurs joies (…) à l'infini, comme une encyclopédie des sentiments (…) comme la vie, tout simplement.

Sans nul doute, ce roman touchera votre coeur, votre coeur de soignant, mais pas que... Les corps fragiles oui, mais les âmes fortes ; de quoi, par les temps qui courent, rappeler l'essentiel de ce qui constitue la vie dans ce qu'elle a de plus beau mais aussi de plus fragile. Et d'éclairer de magnifique manière l'engagement de tous ceux qui consacrent leur vie aux autres en étant - et en restant - ce qu'ils sont, tout simplement.

• Les corps fragiles, Isabelle Kauffmann, Editions Le passage,137 p., septembre 2016, 15 €. Le livre est disponible sur la boutique infirmière IDE Collection

Creative Commons License

Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

Retour au sommaire du dossier Livres de la rédaction

Publicité

Commentaires (0)