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Soigner et accompagner : perspectives anthropologiques

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Quelle place pour l'anthropologie dans les soins et l'accompagnement alors que de plus en plus de personnes aux horizons culturels divers sont prises en charge dans les hôpitaux ? Quelle  formation en la matière pour les acteurs du soin ? Moniel Verhoeven, anthropologue, et Ignatius van Neerven, philosophe, auteurs d'un récent ouvrage sur le sujet aux éditions de boeck - estem nous livrent leur analyse.

Infirmiers.com - En préalable à toute autre question, et pour une meilleure approche du sujet, pourriez-vous nous donner une définition de l'anthropologie ?

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Accueillir des personnes malades venant d'horizons culturels divers nécessite une compréhension des expressions et attentes culturelles

Moniel Verhoeven et Ignatius van Neerven - L’anthropologie est l’étude de l’homme formé par une culture et le transformant par sa créativité. L’homme se trouve en effet toujours dans un cadre concis, avec une hiérarchie sociale, une structure de parenté dominante, des institutions propres, un langage, des croyances et des symboles, des idées sur la transcendance, des conceptions sur la vie et la santé et des interprétations des causes et traitements des maladies. L'anthropologie "culturelle" s'est donc développée en protégeant un triple regard sur le développement de l'homme, la connaissance de sa santé et les pratiques de soins. L'anthropologie garde une filiation profonde avec ses origines stimulantes de la fin du 17e siècle et elle s'y ressource afin de mieux comprendre l'évolution de l'homme comme individu, membre de la société et porteur du progrès de l'humanité... Un magnifique programme !

Infirmiers.com - Cet ouvrage s'attaque donc à un sujet très vaste, conceptuel, et pour lequel les soignants manquent souvent cruellement de repères et de savoir. Quel est votre objectif principal lorsque vous parlez de "perspectives anthropologiques" et quels en sont les apports attendus dans les pratiques de soins ?

Moniel Verhoeven et Ignatius van Neerven - Les soignants manquent en effet souvent de connaissances en la matière et des repères nécessaires pour agir d’une manière efficace et consciencieuse dans un monde toujours plus global, surtout dans les pratiques de soins où la communication a une importance primordiale. Notre ouvrage propose donc des notions de base, des thèmes et des exemples qui aideront les étudiants en santé (soins infirmiers, médecine, sage-femme...) à visualiser et à transmettre les repères des personnes issues d’autres cultures. Le propre de l’anthropologie est de nous apprendre à les respecter. Chaque culture, disait l’anthropologue Germain Tillion, est « un jardin clos, destiné, paradoxalement, à communiquer avec les autres. Il en faut en entrouvrir les portes et y garder, toujours, un coin de mauvaise herbe ».

Ce manuel doit être également perçu comme un outil pédagogique et didactique pour les formateurs en soins infirmiers (1).  Nous montrons que l’anthropologie a toujours valorisé le comportement humain comme « un fait social total », pour citer ici Marcel Mauss. Nous nous sommes donc attachés à délivrer les bases solides de l’évolution historique et conceptuelle de l’anthropologie comme une science à part entière. Nous présentons les travaux des chercheurs d’horizons très divers qui ont approfondi la notion de culture. Le but de notre livre : acquérir la connaissance de l’influence complexe de la culture sur le comportement, les valeurs et le sens moral des individus. Par conséquence, les apports attendus dans les pratiques de soins visent leur amélioration par l’appropriation des connaissances fondamentales pour mieux comprendre et ce, dans le contexte culturel qui est le sien.

Dans plusieurs cultures, le développement de l’autonomie individuelle et la notion de « soi » ne se réalisent pas de la même manière que dans la société française. Simplement dit, on peut parler des cultures où l’impact du groupe est plus dominant qu’en France pour le développement de son identité, son « soi ». Les sociétés berbères, de l’ouest-africaines ou des familles issus des villages turcs, par exemple, mettent un grand accent sur les idées de honte face aux membres de la famille. Ceci a comme conséquence que l’idéal d’autonomie n’a pas la même valeur que dans la socialisation des enfants en France. Comment aider des étudiants qui sont éduqués par ce premier idéal à développer l’autonomie, des réflexions sur soi et trouver un équilibre dans des situations mettant en conflit les divers valeurs ?

Chaque culture, disait l’anthropologue Germain Tillion, est « un jardin clos, destiné, paradoxalement, à communiquer avec les autres. Il en faut en entrouvrir les portes et y garder, toujours, un coin de mauvaise herbe »

Infirmiers.com - Sociologie, psychologie, ethnographie, ethnologie, anthropologie... on a le sentiment que les disciplines se croisent, se mélangent et se nourrissent les unes des autres. Comment faut-il être armé en la matière - ou se former - pour dispenser des soins infirmiers éclairés à la personne malade ? Quid de la formation initiale en instituts de formation en soins infirmiers ?

Moniel Verhoeven et Ignatius van Neerven - Oui, ces disciplines se nourrissent les unes et les autres. En outre, elles se croisent et se nourrissent aussi avec l’éthologie, l’archéologie, l’histoire, la biologie, la médecine…

Commençons avec les notions de l’ethnographie, de l’ethnologie et de l’anthropologie. Le travail ethnographique est une première étape d’observation et de description des personnes vivant dans une autre culture ou (sub)culture. On peut, par exemple, commencer une étude sur la pudeur : comment une personne l'exprime-t-elle ? Cette notion change-t-elle par classe d’âge ? La classe sociale l'influence-t-elle ? Que faire dans une situation de soins quand une personne n’ose pas parler des inconvénients physiques ressentis ?... Le chercheur va devoir se confronter au "terrain" pour approcher la réalité concrète d’une situation, le vécu « à partir de l’intérieur ». L’ethnographe est donc présent dans la communauté où il fait des recherches, soit pendant une période assez longue, soit par des périodes décalées, avec des intervalles réguliers. C’est ici qu’il parle avec ses interlocuteurs dans l’espoir de comprendre les finesses d’une réalité concrète. Il peut essayer de découvrir à qui, à l’intérieur de son réseau social, une personne parle de ses malheurs, de ses douleurs, de sa maladie. Les résultats de ces observations aboutissent généralement à une première publication puis, à une série d'articles ou à un livre. La deuxième étape à suivre sera l’ethnologie. Le chercheur commencera à comparer des situations. Il peut, étudier comment la notion de pudeur évolue dans la dynamique des rencontres : est-ce que les séries télévisées mélodramatiques et policières influencent la manière de s’exprimer ? Quelles questions sont posées à des mères de famille lors d'une visite au centre médical spécialisé de l'enfant et de l'adolescent ? Comment ça marche dans l’enseignement scolaire ?... L’ethnologie a ainsi comme rôle de créer du relief et de suivre des changements potentiels.

L’anthropologie, finalement, permet la synthèse de ces diverses découvertes et peut exprimer des résultats plus généraux: comment évolue la notion de pudeur dans les rencontres ? Y-a-t-il des éléments communs qui peuvent aider dans les échanges des soins principaux ? Comment améliorer les dialogues avec des personnes qui s’expriment autrement ? Les propositions sont inspirées par les idées et les conclusions engendrées par ces deux premières étapes. L’anthropologie, cela dit, se distingue de la sociologie et de la psychologie aussi bien par ses objets d’étude que par sa méthodologie :

  • la sociologie met au cœur de ses études le fonctionnement et les dynamiques des institutions. Pour améliorer sa connaissance scientifique, les recherches statistiques jouent un plus grand rôle qu’en anthropologie, ce qui fait qu’elle peut cibler une plus grande partie d’une population ;
  • la psychologie met au cœur l’individu, sa personnalité et son développement et initie des thérapies comportementales et autres afin d’améliorer une situation de mal-être.

La spécificité de l’objet de l’anthropologie est alors de cibler des groupes assez concrets avec comme thème principal la question de la qualité des relations entre les membres d’une communauté. La spécificité de sa méthode est ensuite l’observation participante la plongée dans une communauté ou une culture pendant un période assez longue pour déchiffrer les subtilités des relations.

On le comprend aisément, la solution réside dans la compréhension de l'autre. Mais compréhension présuppose connaissance intellectuelle, affective et morale. Les soignants doivent veiller à toujours voir chaque patient comme "un", riche de ses particularités issues de l'univers qui est le sien et que le soigner c'est d'abord le comprendre. Voilà bien la finalité de cet ouvrage : aider à comprendre les réactions des personnes malades à travers une meilleure connaissance de leurs origines, de leurs manières de faire les choses et d’espérer. Les soignants peuvent en effet mieux accompagner les personnes malades quand ils comprennent la relativité de leur propre point de vue. Elargir son regard vers l'autre, l'envisager comme un être entier et unique permet de trouver plus facilement un terrain de communication universelle.

Les soignants doivent veiller à toujours voir chaque patient comme "un", riche de ses particularités issues de l'univers qui est le sien et que le soigner c'est d'abord le comprendre.

Infirmiers.com - Alors que la prise en charge "holistique" du patient est requise, revendiquée, car elle place l'individu souffrant au centre de toute pratique soignante, comment intégrer tous les savoirs nécessaires et les explorer pour bien le connaître (le patient), compte tenu des conditions actuelles d'exercice des soignants ?

Moniel Verhoeven et Ignatius van Neerven - Grâce à notre expérience dans le domaine des soins, nous avons bien pris conscience d’une problématique spécifique rencontrée par le personnel soignant dans son exercice quotidien : la communication et la coopération interculturelle. Ainsi, développer des modèles d’échanges professionnels où les subtilités dans les attentes seront protégées nous semble une question importante. De fait, l’enseignement est une porte d’entrée pour les cultiver. Il est donc nécessaire d'introduire - et de renforcer- les notions de base en anthropologie, ainsi que sa méthodologie, et de réaliser des études concrètes lors de travaux dirigés ou de cours magistraux en IFSI. Il serait également utile d’élargir l’idée de « cours » et de développer des programmes de coaching et d'expertise qui visent à accompagner les équipes de soins lors de situation à caractère interculturel afin de répondre plus finement à des problématiques sensibles (soins palliatifs, fin de vie, rites...). L'idée est d'améliorer les techniques d’écoute et d’empathie interculturelle. Des compétences également utiles à acquérir pour les étudiants en médecine, dans la formation continue, et au sein des associations qui œuvrent auprès d'étrangers en France ou à l'international.

Infirmiers.com - A l'heure de la mondialisation où les individus circulent avec leur spécificité culturelle, souvent complexe car méconnue, voire incomprise, comment l'hôpital peut-il être encore accueillant ? Comment les soignants peuvent-ils accompagner au mieux les personnes malades ? 

Soigner et accompagner : perspectives anthropologiquesMoniel Verhoeven et Ignatius van Neerven - L’hôpital peut devenir plus accueillant en se rendant compte du potentiel créatif de la diversité culturelle de ses patients - et de ses collaborateurs ! Les soignants sont, comme les patients, d’origines très diverses. Comment se rencontrer ? Comment se faire entendre ? Les institutions hospitalières - plus proches aujourd'hui du modèle entrepreneurial - avec leur stratification et hiérarchies professionnelles propres devrons, espérons-nous, évoluer, malgré les divers obstacles, en essayant de mieux utiliser le potentiel et les talents des uns et des autres. Nous croyons que les managers des hôpitaux, ainsi que les personnels soignant, peuvent être soutenus dans l’idée que les échanges interculturels inspirent la qualité des soins et enrichissent les relations professionnelles dans l’équipe soignante. L’enseignement y joue son rôle important : sans connaissances intellectuelles on ne peut pas développer des arguments solides pour contourner les difficultés concrètes et quotidiennes. Certes, la connaissance intellectuelle des différences culturelles ne peut pas tout résoudre, mais elle sera une source d’inspiration pour adoucir les résistances et les aveuglements affectifs et pour approfondir l’empathie interculturelle et les réflexions sur la morale dans les pratiques des soins. Il n'y aura pas de miracle et nous devrons compter avec le temps et la patience. Toute structure fonctionne en effet selon son propre rythme et a souvent du mal à accepter de nouvelles réalités. La formation, mais aussi le coaching, dans un climat de confiance mené dans la durée, permettra à chacun de s’ouvrir aux autres, aux "différents" de soi.  Pour trouver un climat de coopération satisfaisante, nous pensons qu’il sera donc utile de développer des espaces transitoires où normes et valeurs seront consensuelles, donnant aussi la possibilité à chaque personne de se développer selon son propre rythme.

Les échanges avec des personnes malades ou handicapées nous offrent la possibilité de découvrir ce qui peut naître quand on essaie de se libérer des liens qui nous entravent...

Note

  1. Cet ouvrage aidera l'étudiant infirmier à se familiariser avec les grands thèmes développés dans les UDE "Psychologie, sociologie et anthropologie"(UE .1), "Santé, maladie, handicap, accidents de la vie" (UE 2.3), "Processus psychopathologiques" (UE 2.6), "Soins de confort et de bien-être" (UE 4.1) et "Soins relationnels" (UE 4.2).

• Verhoeven, Moniel, Van Neerven, Ignatius. Soigner et accompagner : perspectives anthropologiques. Les pratiques de soins et les compétences culturelles. Editions de Boeck - Estem, avril 2014, 245 p.

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Propos recueillis par Bernadette FABREGAS, rédactrice en chef d'Infirmiers.com auprès de Moniel VERHOEVEN, anthropologue et Ignatius VAN NEERVEN, philosophe.

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