PORTRAIT / TEMOIGNAGE

« J'ai grandi aux côtés d'une sœur infirmière... »

Cet article fait partie du dossier:

Fonction Publique

    Suivant

Hormis les infirmiers eux-même, qui peut comprendre et attester de leur souffrance professionnelle si ce n'est leur entourage ? Stone Marten a décidé de briser le silence pour sa sœur. Dans un texte « trash » elle parle aux nom de tous ces soignants à qui on ne prête aucune attention mais qui pourtant réalisent tant...

femme regard fenêtre

Stone Marten a grandi aux côtés d'une sœur infirmière, une héroïne à ses yeux, qui, comme toute la profession, mérite respect et considération.

J'ai grandi aux côtés d'une sœur infirmière.

D'aussi loin que je me souvienne, je l'ai toujours entendue dire que c'était le métier qu'elle exercerait. C'était une évidence. Une évidence qui s'est effectivement concrétisée.

A mes yeux, elle a toujours été une héroïne. On ne se dit pas ce genre de choses entre nous mais elle, elle enfilait sa blouse blanche pour partir au boulot. Moi je la voyais en caleçon rouge, une cape dans le dos, un thermomètre dans la poche, une piquouse coincée dans la ceinture. Je l'écoutais me raconter ces histoires de vies qu'elle sauvait. Pas juste à coup de piqûre. Mais aussi à coup d'humanité.

Je me souviens de cette mamie qu'elle a ramené chez elle un soir après son service parce qu'elle était venue là en ambulance avec son mari et qu'elle ne savait pas comment rentrer. Vous comprenez, c'est que je n'ai pas le permis. C'est mon mari qui conduit d'habitude…

Une infirmière, ça serre les dents et ça ravale ses larmes.

Je me souviens de ce jour de Noël où elle est rentrée en pleurant parce que cette fois-ci la mission avait foiré. Parce que c'était juste une gamine dans cette putain de bagnole. Parce que les cadeaux resteraient emballés sous le sapin pour toujours.

Noël, le foie gras et le champagne ont dû lui laisser un putain de goût amer dans la bouche cette année-là. Les autres années aussi d'ailleurs, mais une infirmière ça serre les dents et ça ravale ses larmes. Ça désinfecte la misère et la douleur, ça panse la solitude, ça absorbe la colère de ceux pour qui ça ne va jamais assez vite, de ceux qui trouvent que quand même ils se foutent de la gueule du monde, deux heures que j'attends. J'ai mal à la dent, bordel !

Ma sœur en a torché une sacrée couche de la crasse de ce monde. Puis elle a grandi, poursuivi sa route et est devenue cadre de santé.

Ces soldats du sang qui jettent l'éponge, qui jonglent avec les absences des collègues épuisés, qui reviennent bosser parce que ils ne sont jamais assez nombreux.

Maintenant elle dirige ses équipes. Ses équipes d'infirmiers et d'infirmières. Ces soldats du sang qui se foutent par les fenêtres.

Ces soldats du sang qui jettent l'éponge, qui jonglent avec les absences des collègues épuisés, qui reviennent bosser parce que ils ne sont jamais assez nombreux. Puis qui continuent d'absorber la colère. Parce que ça va jamais assez vite.

Parce que c'est des putains d'incompétents qui sont pas foutus de filer un médoc entre deux pauses-café. Tellement incompétents qu'ils se foutent par les fenêtres...

Qu'est-ce qu'on en a foutre de toute façon ? Quand ils se seront tous foutus par la fenêtre, on se démerdera nous-même pour désinfecter notre misère et notre douleur. On pansera notre solitude nous-même comme des cons. Puis on ira ramasser leurs cadavres au pied des hôpitaux. Parce que quand ils ne seront plus là, il ne restera plus que nous pour faire le sale boulot.

Quand ils seront plus là, il restera plus que nous pour faire le sale boulot.

Les petits papiers de Stone Marten

Retour au sommaire du dossier Fonction Publique

Publicité

Commentaires (0)