AU COEUR DU METIER

Aurore "face à son premier patient", Philippe, et son adieu aux larmes

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Santé au travail

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2020, année d’une crise sanitaire à l’échelle planétaire, est également celle où Infirmiers.com fête ses 20 ans.  A cette occasion, nous avons sollicité notre large communauté de soignants en proposant un concours de mini-nouvelles sur le thème suivant : "Ce jour-là, face à mon premier patient..."  Trois textes parmi la vingtaine de contributions reçues ont particulièrement retenu l’attention des trois journalistes de la rédaction. Chacune défend et argumente son choix. Voici pourquoi la nouvelle d’Aurore Clauss a séduit Bernadette Fabregas…

Bernadette Fabregas, rédactrice en chef Infirmiers.com, face au texte d’Aurore Clauss, infirmière de santé au travail, AST 67, basé dans le Bas-Rhin (Grand-Est)

Il est des histoires qui, quand elles nous sont racontées de façon intimiste, nous ramènent immédiatement à notre qualité de soignant, celui que nous avons été ou que nous sommes encore. Il est des histoires qui racontent hélas la maladie, la souffrance et la perte. Brutales, injustes, douloureuses. Il est des histoires qui mettent en lumière ceux qui se sont éteints et qui nous ont marqué, parce que justement, ils étaient dignes et lumineux. Il est des histoires de patients engrangées dans notre mémoire de soignant parce qu’un lien particulier s’était tissé avec eux, un lien de confiance, à la fois empathique et professionnel, lors d’un accompagnement, même de courte durée. Ce qu’Aurore nous livre face Philippe, ce premier patient qui lui donne son statut de soignante, nous enseigne l’essentiel de ce qui fait la richesse du cœur de métier infirmier : la beauté du geste et parfois, hélas, l’adieu aux larmes. Il n’illustre pourtant aucune faiblesse d’un professionnel du soin sensible et engagé au plus près des besoins d’une personne malade et vulnérable, d’autant si elle se sait condamnée. Le Merci qu’Aurore adresse à Philippe en dit long. Si les premières fois sont toujours uniques, elles permettent aussi d’acquérir une expérience qui, ajoutées à d’autres, aidera le soignant en devenir à rester solide. Voilà pourquoi l’histoire d’Aurore et la sincérité de son auteur m’ont touchées. A mon tour de la remercier.

"Ce jour-là, face à mon premier patient…"

nuageIl y a certains patients dont le souvenir vous laisse une empreinte indélébile, touchant de vérité et de souffrance. C’est celui qui vous projette violemment dans votre nouvelle fonction, celui qui fait de vous "un soignant". Le premier patient…

Mon premier patient se nommait Philippe. Il était debout dans ce couloir interminable de l’unité de pneumologie et triturait nerveusement la lanière usée du sac, qu’il maintenait dans un équilibre précaire sur son épaule droite. A ses côtés se tenait sa femme, anxieuse, qui guettait le va et vient des soignants, curieux ballet d’étoiles blanches au firmament de ce matin frais et pluvieux. Lui, fixait les gouttes qui tombaient de son sac, lent compte à rebours des minutes qui le séparaient d’une batterie d’examens.

Le diagnostic et l’annonce…

Philippe avait pour lui, ce regard bleu et pétillant de bienveillance, strié par les années passées. Et il avait de la conversation. L’aide à la toilette était souvent l’occasion de débattre de sujets philosophico-historiques, qu’il défendait avec emphase et énergie. Il avait l’humour honorable et la blague bien sentie. Puis, le diagnostic est tombé… Il y a de ces gros mots qu’on ne fait pas dire aux enfants et il y a de ces grands mots qui provoquent les plus grands maux : carcinome à petites cellules. Et puis il y a les larmes, de Philippe, de sa femme et de sa famille. Il y a la première fois où l’on participe à ce genre d’annonce et où l’on se demande comment avoir la force de le faire encore ?

L’idée…

Suite à cette annonce, l’état de Philippe s’est dégradé assez vite. Surement avait-il perdu l’espoir et l’envie d’avancer. Les conversations étaient devenues utilitaires. Exit les sujets politico-historico-philosophiques et bonjour les traits d’humour à la Guy Bedos. Philippe reprenait d’ailleurs l’une de ses citations : Aux alentours de la soixantaine, deux seules vraies questions se posent : 1. Je meurs quand ? 2. De quoi ? Tout le reste est diversionJe crois que j’ai trouvé la réponse aux deux questions, me lança-t-il un jour.

Malgré le traitement, entrepris pour soulager ce qui pouvait l’être, les étiquettes "phase terminale" et "ne pas réanime" avaient été apposées sur le dossier médical. Il était venu sur ses deux jambes et trois semaines plus tard, je le poussais dans un fauteuil roulant, afin de lui faire prendre l’air et le sortir de ce  cloître étouffant. Vous savez, je n’ai jamais fumé m’avait dit Philippe, j’aurai peut-être mieux fait ! Un silence s’était installé entre nous. Un silence simple et plein. Un silence qui compte.  Il y a des injustices qui vous remuent les tripes. Mais il y a aussi ces moments que l’on ressent au plus profond de soi, où il faut apprendre à accompagner le patient au bout du chemin. Si vous saviez comme mes chiens me manquent, avait-il finit par me dire en soupirant. Philippe faisait partie d’une association qui s’occupait du dressage des chiens dans le but de les faire accompagner des personnes aveugles ou malvoyantes. Lors des transmissions avec l’équipe soignante, j’ai donc émis une idée. Ne pourrions-nous pas organiser une rencontre avec l’un de ses chiens ?

L’adieu…

Trois semaines plus tard, Philippe avait le sourire aux lèvres et un doux pelage sous ses doigts. Le remerciement chaleureux par un regard appuyé a suffi à rendre le sourire à toutes les personnes présentes. Les retrouvailles ou que dire, les adieux furent longs et intenses. Nous sommes sortis pour laisser la place à l’émotion. Et puis, il y eût ces paroles prononcées d’une voix faible mais posée, juste avant que je ne sorte de la chambre. Je voulais vous remercier. Gardez toujours ce sourire et cette joie de vivre. Je pense que vous ferez une bonne infirmière

Ce jour-là, face à mon premier patient, j’ai dû faire face à mes propres sentiments et mes propres transferts. J’ai dû apprendre à être professionnelle et à ne pas me laisser submerger par mes émotions. Ce jour-là face à mon premier patient, j’ai juste dit "merci". Je ne sais dire, d’ailleurs, quelle est l’émotion que j’ai ressentie à ce moment-là : fierté et joie teintée de la tristesse de cet instant, qui sonnait un peu comme un adieu. Philippe est parti dans la nuit. Il est parti comme il était venu, en regardant goutter la pluie par la fenêtre ouverte.  Alors merci Philippe pour toutes mes premières fois : première aide à la toilette, premier aérosol posé, première oxygénothérapie, première prise de tension artérielle… et bien plus encore… Merci !

Ecoutons les lauréats parler de ce qu'ils ont écrit et voulu partager...

Infirmiers.com remercie tous les contributeurs qui ont envoyé un texte à la rédaction. Aucun d’eux n’a démérité !

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Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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