PORTRAIT / TEMOIGNAGE

Il y a ceux qui fêtent Noël et ceux qui ont les boules

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Blogs infirmiers

Alors que beaucoup s'apprêtent à fêter Noël en famille ou entre amis, d'autres voient sonner à leur porte un profond sentiment de solitude à quelques jours des fêtes de fin d'années. Malheureusement, l'un des patients de « C'est l'infirmière » en a d'ailleurs déjà fait les frais. Témoignage.

Noël désespoir tristesse

Comme chaque année, à l'approche des fêtes, l'idée de se retrouver seul à Noël pousse au passage à l'acte.

- Oh, putain... Merde !

J’avais une boite de mini étoiles dorées dans une main et un chemin de table en or pailleté dans l’autre. La dame embourgeoisée à mes côtés m’a toisée d’un regard qui semblait dire : Mais quelle vulgarité ! Mais un fait chier, susurré entre mes lèvres pincées, finit par la chasser dans le rayon d'à côté. Je suis comme ça : une boule de naïveté avec un petit noyau de grossièreté et de spontanéité. Je parle parfois trop vite et les gros mots fusent aussi spontanément que les tssss de ma mère lorsqu'elle me trouve grossière. Mais là, il y avait de quoi : je venais de me rendre compte que j'avais oublié de ranger les affaires de toilette de mon patient. Ce n'est pas que je sois une obsessionnelle du rangement, mais ce tapis, ces serviettes de bain… Ces taches de sang qui avaient imbibé le tissu... Sa sœur allait tomber dessus sans rien y comprendre en cherchant son frère partout dans la maison. Je restais plantée là, devant cet étalage de « déco de Noël », en pensant à ces serviettes en éponges pleines de sang, au carrelage qui n'était plus blanc et au regard de mon patient... Paye ton esprit de Noël.

Une femme est venue se placer près de moi, trop près de moi, probablement agacée de me voir hésiter devant les nombreux articles de décoration. Elle s'est mise à parler très fort, parce que « ça ne captait pas bien ! » dans les oreilles de celui qu’elle avait à l’autre bout du fil et dans les miennes par la même occasion :

- Nan, mais on va être combien pour le réveillon ? 12 ou 15 ? Nan, parce que ça change tout, y’a que des serviettes en paquet de 12, alors du coup je voudrais savoir si je dois prendre un ou deux paquets... Alors, on sera 12 ou 15 ?

« 15 »... J’avais fais le 15

- Voilà... Dans le fait, là je vous ai appelée parce que... Ben, j’ai fait une grosse bêtise... J’en peux plus. Je suis à bout. Et je ne savais pas qui appeler...

13h. Je venais de rentrer chez moi, de me poser enfin. J’étais claquée. Les épaules douloureuses, je venais de m'asseoir avec une salade et un chausson aux pommes encore emballé par la boulangère. La dernière fois qu’il m’avait fait le coup, il avait rajouté envie devant sa bêtise. J’étais allée le voir pour discuter, parce que le médecin n’était pas là, puis il était parti pour l’hôpital. Mais, ce coup-ci, le geste avait dépassé l’envie, le mal avait dépassé les mots. Il s’était retranché seul et silencieux dans sa salle de bain et venait de se poignarder à plusieurs reprises après avoir ingéré un mois de traitement lourd.

J’en peux plus. Je suis à bout. Et je savais pas qui appeler…

« J’arrive, allongez vous sur le côté... J'arrive... »

J’ai mis de côté ma salade, j’ai pris mon chausson aux pommes, mes affaires de travail et j’ai refermé la porte de ma maison. J’ai roulé à toute vitesse parce que je savais qu’il y avait urgence et que je serais chez lui bien avant le Samu pour tout préparer... Le médecin traitant n’était pas disponible. J’ai appelé les secours en conduisant, faisant des transmissions express à l'opératrice du 15. Entre pertes de réseau, re-concentration et données-patient que ma tête voulait bien se rappeler, je réussissais en même temps à établir mon plan d’attaque : couverture de survie dans le coffre, appareil à tension et mallette de soins sur la banquette arrière avec cathéter, serum phy et tubulure, pour le perfuser si besoin, boite à prise de sang à coté de moi et gants sur le tableau de bord. Je me suis garée, j'ai ouvert la porte d’entrée et je me suis engouffrée dans la salle de bain...

- Depuis qu’elle est partie... Je suis désolé... (Pleurs)... Je savais pas qui appeler... (Pleurs)... J’ai mal aux yeux... Ça fait mal au ventre... J’ai la tête qui tourne... Je suis désolé... (Pupilles dilatées)

- Restez bien sur le côté….. Là... C’est bien... Ça arrive à tout le monde... Ce n'est pas parce qu’on fait des bêtises qu’on est quelqu'un de méchant... Vous avez pris combien de boites... ? Vous avez envie de vomir ?... Y’a pas de soucis, vous avez bien fait d’appeler... Allez, allez... Restez avec moi... Et les secours sont arrivés.

« Comment vous dire... ? »

Les chants de Noël du magasin m'agacent et mon portable vibre dans la poche arrière de mon jean. C’est sa sœur. Elle vient de rentrer dans la maison qu’elle occupe avec son frère. Elle ne comprend pas bien. Je tente de mettre des mots sur ce qui semble être imprononçable. Oui, bah il a voulu mourir quoi... Oui... non... Je n'en sais rien... Il y a eu beaucoup de blanc que j'ai laissé exprimer. Quoi dire de plus de toute façon ? Je lui ai donné le numéro du service de réanimation. Elle m’a remerciée, puis j'ai raccroché après lui avoir souhaité du courage... Courage ? Mais, qu'est ce qui m'a pris de dire ça ? C'est complètement con comme fin ! Dans ma lancée, j'aurais carrément dû rajouter : Bonne fin de journée et de belles fêtes de fin d'année avec votre frère en réa' !... Et merde, je suis nulle pour ce genre d'annonce...

Je regardais droit devant moi cet « automate Père Noël » qui bougeait les fesses sur une musique métallique et agaçante... Je repensais à sa sœur qui était tombée sur les serviettes pleines de sang dans la salle de bain. Je m’en suis voulue de ne pas lui avoir évité cette image qu’elle gardera en tête probablement toute sa vie.

Il s’était retranché seul et silencieux dans sa salle de bain et venait de se poignarder à plusieurs reprises après avoir ingéré un mois de traitement lourd.

« J'ai les boules... »

La femme agaçante avec le téléphone vissé à l’oreille est revenue à côté de moi, toujours en prise avec le nombre d'invités et l'intérêt de prendre tel produit pour avoir telle promo. Je me suis alors rappelée que je m'étais déplacée gratuitement chez ce patient, puisque mon passage journalier n'était censé couvrir que son pansement du soir. J'ai songé à décaler virtuellement au matin mon pansement du soir pour m'assurer au moins le paiement de mon déplacement. Je me suis dit que j'étais une fraudeuse. Mais une gentille fraudeuse parce que c'était pour la bonne cause. Toutefois, cet argument m'a à peine convaincue... Devoir tricher pour être dédommagée de mon déplacement m'a exaspérée. Me dire que la nomenclature de mes soins ne prenait même pas en charge les coordinations Samu m'a énervée. Comprendre que la CPAM allait probablement me refuser les 8,80 euros de pansement fictif parce que mon patient s'était fait hospitaliser une heure plus tard m'a carrément saoulée. Et oui, c'est le « cadeau bonus » d'un déplacement gratuit pour une urgence : lorsque vous faites hospitaliser votre patient, le service comptabilise les entrées en demi-journée, donnant l'impression à la CPAM que vous avez facturé un soin alors que le patient était déjà dans les locaux de l'hôpital au moment de votre passage, vous me suivez ? Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive et ça arrivera encore et encore et encore. C'est aussi inévitablement que Noël se fête en fin d'année.

Rejet de mes soins par la CPAM : joiiiiiie. Envie de crier qu'on n'a pas choisi d'y aller : Raaaah !

J’ai reposé mon chemin de table pailleté et mes étoiles dorées et j’ai quitté ce lieu qui était censé me faire décompresser à coup de paillettes, de fausse neige et de magie de Noël. J'ai ouvert mon sac à main pour récupérer mes clés de voiture et j'ai retrouvé mon chausson aux pommes écrasé dans son emballage. J'avais oublié de le manger. 

Cet après midi, j'ai vraiment trop les boules pour avoir envie d'en accrocher sur le sapin...

http://cestlinfirmiere.blogspot.fr/

Cet article a été publié le 11 décembre 2015 par « C'est l'infirmière » que nous remercions de cet échange.

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MNH