AU COEUR DU METIER

Histoire - Être infirmier au XIXème siècle (chap. 6)

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Histoire de la profession

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La recherche en histoire des soins est une discipline qui a toujours du mal à exister malgré l’impulsion des travaux de Marie-France Collière ou de René Magnon. Aujourd’hui encore, on ne recense que trop peu d’ouvrages ou documents se rapportant à l’histoire des soins. Or une profession qui n’a pas d’histoire ou qui ne recherche pas ses origines est une profession qui a du mal à parler d’elle-même, comprendre son évolution et à se projeter dans le futur... Il est des histoires qu’il n’est pas toujours souhaitable d’exhumer. Marc Catanas, Directeur des soins, prend le risque de mettre à jour celle-là et de la partager avec nous.

A travers ces articles publiés, chapitre après chapitre, au fil des semaines (en effet, l'article proposé initialement était trop long pour le publier en une seule fois), nous nous sommes intéressés à un personnage fort peu connu dans les textes anciens : l’infirmier. En effet, on parle plus souvent de la femme dans les soins mais rarement de l’homme. Or, son rôle n’a pas été aussi effacé qu’on le croit dans l’histoire des soins et son absence durant une bonne moitié du XXème siècle à l’hôpital général a sûrement à voir avec le rôle qu’il y a joué durant le  XIXème siècle.

Les sources sont rares pour ce qui est des femmes soignantes, elles le sont nettement plus encore pour ce qui est des hommes. Hormis la psychiatrie ou l’armée où l’histoire des soins se conjugue au masculin, les sources attestant de l’existence de l’infirmier dans les hôpitaux généraux au XIXème siècle sont rares. Alors, lorsqu’on les découvre, cela procure un bien immense au chercheur comme la possession d’un capital précieux.

Il est des histoires qu’il n’est pas toujours souhaitable d’exhumer. Nous prenons le risque de mettre à jour celle-là

L'infirmier homme serait naturellement inapte pour soigner

infirmier histoire de la profession

On rappelle à cette époque aux infirmiers qu’ils sont des servants qui doivent se soumettre au diagnostic médical et ne pas se substituer au médecin.

C’est à partir des années 1880 jusqu’à la Première guerre mondiale que va se produire une véritable attaque contre l’aptitude des hommes à pratiquer l’art de soigner. Ces attaques vont prendre plusieurs formes, directes ou indirectes. Dès la création des premières écoles d’infirmières et de gardes-malades, le corps médical va manifester ses craintes1 vis-à-vis de ce personnel nouvellement formé par des réactions particulièrement violentes. Les gardes malades ne sont et ne doivent être que les servantes des médecins. Elles sont au médecin ce que le cuisinier est à son maître… Ici, on rappelle aux infirmiers qu’ils sont des servants qui doivent se soumettre au diagnostic médical et ne pas se substituer au médecin. Cette crainte d’une possible concurrence pourrait s’accompagner d’une volonté de la part des infirmiers d’être indépendants d’où cette exigence de soumission passive. Aussi, le fait que l’on puisse prendre des initiatives sans son contrôle incite le corps médical à réclamer des infirmières femmes, plus traditionnellement passives et malléables que des infirmiers masculins2.

Une autre attaque passera par l’affirmation d’une inaptitude des hommes à la fonction de soignant, inaptitude jugée à l’époque comme naturelle. C’est ce qu’attestait déjà au XVIIIème  siècle l’Encyclopédie1 de Diderot et d’Alembert de 1782 où il est écrit Dans les hôpitaux bourgeois et maisons de charité ; ce sont des femmes ou des sœurs hospitalières qui y sont chargées des fonctions des infirmiers et l’on est généralement content de la manière dont elles s’en acquittent. On ne peut nier que les femmes ne soient plus propres à ces fonctions que les hommes ; en effet, par la sensibilité et la douceur naturelle à leur sexe, elles sont plus capables qu’eux de ces soins touchans4 de ces attentions délicates, si consolantes pour les malades et si propres à hâter leur guérison. Il n’est peu de nos lecteurs qui n’ait éprouvé par lui-même ce que nous avançons et qui n’ait préféré et qui ne préfère encore dans l’état de maladie, les services d’une femme à ceux d’un homme, toutes choses égales.

Michel Poisson5 nous rappelle que lors de la création des écoles d’infirmiers et d’infirmières par le Dr Bourneville en 1878, on a employé le double genre masculin et féminin. Seulement, les femmes seront rapidement préférées aux hommes. Car si la théologie était l’apanage des hommes, si la médecine appartenait aux hommes, la fonction soignante, elle, était l’affaire des religieuses, du moins en apparence, donc des femmes. 6. Cette double appellation était légitime à l’époque puisqu’ à titre d’exemple, Véronique Leroux Hugon dans sa thèse d’histoire rappelle, d’après un rapport sur l’administration des hôpitaux de 1851, que cet année là on dénombrait 1 001 infirmiers et infirmières laïcs pour 333 religieuses et plus précisément 407 hommes et 594 femmes.7 Ces chiffes prouvent bien que les hommes ont réellement tenu une place dans la pratique des soins. Cette proportion homme-femmes va se modifier à partir de 1878, date correspondant à la création des 1ères écoles d’infirmières. De 48 % en 1878, la proportion d’hommes infirmiers va chuter à 35 % en 19138.  La « Grande Guerre » fera le reste.

Tout fait anormal est relevé, montré du doigt et on va reprocher aux infirmiers masculins toutes sortes de choses

Plus tard, dans sa thèse de médecine soutenue en 1900, Anna Hamilton est particulièrement véhémente envers les infirmiers ce qui est paradoxal puisqu’elle était une des premières femmes à entreprendre des études de médecine, milieu fortement masculinisé à l’époque. Durant ses études, elle a souvent été brimée par ses collègues masculins. Cela me procura d’être aux premières loges pour toutes les plaisanteries d’usage dans ce temps là à l’égard des femmes voulant se créer une situation, et surtout à l’égard de celles qui osaient prétendre à la médecine ! Il n’y eut pas un dîner de docteurs, une soirée avec les confrères où je ne fusse discutée, mon cousin tenant à faire savoir à tout le monde que ce n’était pas sur son conseil ni avec son approbation que je faisais mes études. 9 Cette hostilité des hommes face à sa volonté d’être médecin va se manifester jusqu’au choix du titre de sa thèse. Initialement intitulée Du rôle de la femme dans les hôpitaux, sa thèse deviendra Considération sur les infirmières des hôpitaux. C’est son directeur de thèse qui, à la lecture avant sa soutenance s’est écrié Ce titre est absurde ! et lui a expressément demandé d’en changer. Malgré tout cela, Anna Hamilton va tenir un discours dans le sens de ses collègues médecins masculins et estimera que seule la femme a les qualités indispensables pour soigner. Nous considérons les infirmiers comme naturellement inaptes à ces fonctions de gardes-malades. Ils disparaîtront sûrement des services hospitaliers de Paris, comme ils ont disparu partout où on s’est préoccupé d’assurer de bons soins aux malades quels que soient leurs sexe. Cette incompétence du sexe masculin pour le rôle de garde malade est aussi reconnue par le Dr Bourneville qui conseille de les éliminer graduellement de ces fonctions. 10 Ainsi, le discours hygiénique ambiant s’applique à l’infirmier mâle. En réalité, Anna Hamilton s’appuie sur le modèle de la nurse anglaise pour justifier l’aptitude de la femme à soigner.  La grossièreté de la plupart de ces infirmiers est si connue qu’on peut lire dans le journal de médecine le plus autorisé les lignes suivantes : C’est ainsi qu’on chercherait en vain dans les ouvrages classiques la  description de signes permettant de conclure qu’une fracture constatée pendant ou peu de temps après une attaque de convulsions est réellement spontanée et non pas due à un traumatisme externe, résultant par exemple des mauvais traitements subis par le malade de la part des infirmiers ou de ses camarades de salle. 11 Tout fait anormal est relevé, montré du doigt et on va reprocher aux infirmiers masculins toutes sortes de choses. Les journaux politiques signalent encore de temps à autre des voies de fait des infirmiers sur les malades, et nous en voyons un, entre autres, qui attacha sur son lit un pneumonique délirant, lui mettant un genou sur la poitrine, tandis qu’il lui avait entouré sa tête de son tablier : une demi-heure après, la mort avait encore plus sûrement immobilisé ce pauvre corps ; dans un asile d’aliéné, un infirmier se permit d’administrer de son propre chef une douche chaude à un malade excité, douche si chaude qu’il en mourut brûlé. 12.

En revanche, il est des initiatives en vue de la réhabilitation de la place des hommes dans les soins qui malheureusement ont avorté, leurs auteurs n’ayant pas eu assez voix sur la place publique : Si nous apprécions de la sorte ce qui se fait pour les femmes consacrées au service des malades, que ne dirions nous pas à propos du personnel masculin, les frères employés dans les hôpitaux. [ …] Les hommes ont été laissés en dehors de tout. Ils n’ont été convoqués à aucun cours, soumis à aucune leçon. Les frères des hôpitaux en 1889 sont au même degré d’instruction qu’au XVIème siècle. . [ …] Si, pour améliorer l’instruction des infirmiers hommes, on attend que le dernier des frères ait disparu, les réformes ne pourront pas recevoir un commencement d’application avant le milieu du XXème siècle, car certains frères n’ont pas 25 ans. Que les infirmiers aient un caractère religieux ou soient de simples laïques, il n’en est pas moins d’une haute importance de leur donner l’instruction technique, [ …] Tous les gros travaux de nettoyage sont exécutés par des hommes à la journée. Ce sont ces mêmes manœuvres qui remplissent les fonctions de brancardiers, pour transporter les malades aux bains, dans les salles d’opérations, qui dans les salles d’hommes donnent aux malades milles soins dont les religieuses ne peuvent s’occuper. Ces employés à 3fr. 50 par jour, ont un rôle considérable, et dans certaines circonstances, une influence décisive sur le sort des malades. 13 Cette plaidoirie pour un maintient des infirmiers masculins dans les hôpitaux et leur formation est due au professeur Augagneur dans un article publié le 6 avril 1889 à la « Province médicale ». Celui-ci estime qu’il ne faut surtout pas renoncer au personnel masculin qui est en quelque sorte victime de son manque d’instruction et est soumis à des tâches ingrates. Dans les services de médecine, ce sont eux qui appliquent la méthode de Brandt aux hommes atteints de la fièvre thyroïde. Pour mettre au bain et l’en sortir toutes les trois heures un homme quelques fois délirant, il faut une force physique qui nécessite l’emploi d’un infirmier, à l’exclusion des femmes. D’autre part, la responsabilité est grande pour celui qui est chargé de ce traitement.. [ …] Avec l’état des choses actuel, les médecins de l’Hôtel Dieu doivent demander la mise en jeu de facultés diverses et si élevées à des hommes sans instructions qui se sont résignés à un métier peu rétribué, sans avenir et peu agréable, de manœuvre dans un hôpital , poussés par la nécessité et comme un pis aller.

Mais cette demande restera sans réponse. Miche Poisson14 nous explique que le Dr Bourneville, non hostile à ses débuts à la présence d’hommes dans l’exercice des soins changera son discours à la fin du XIXème siècle et ce, de façon un peu forcée.

Pour conclure

Abusivement appliqué à toute personne travaillant à l’hôpital, le terme d’infirmier reste très entaché en ce XIXème siècle d’une connotation fortement négative. La condition de ceux qui exerçaient ce métier était inférieure à celle d’un domestique. Dès le départ, cette fonction a souffert d’une non considération de l’Administration hospitalière et durant toute la première partie de ce siècle, il a été admis que les soins aux malades n’exigeaient que du dévouement, de la vocation et une tenue morale. On était alors convaincu qu’il n’était pas nécessaire pour ces personnels d’avoir des compétences et connaissances spécifiques pour soigner alors qu’outre Manche se mettaient en place des écoles d’infirmières. Ce n’est que tardivement, à la fin du XIXème siècle que l’exigence d’une instruction professionnelle et technique prendra forme.

Seulement, avec la mise en place des écoles d’infirmières, on a assisté à la disparition lente des personnels infirmiers masculins. On avait toujours cru que cette profession ne se conjuguait qu’au féminin. Or, durant le grand siècle, il n’en était rien.

En revanche, plus d’un siècle plus tard, la part des hommes dans la profession infirmière n’excède pas les 20 %. L’histoire nous a éclairés sur ce point. En sera t-il toujours ainsi ? Nous l’ignorons. Mais, il est des histoires qui se répètent, d’autres qui se renversent. Souhaitons vivre celle là.

  1. Leroux Hugon V, « Infirmières des hôpitaux parisiens, ébauches d’une profession », Thèse d’histoire, Université Paris 7, 1981, p 49.
  2. Leroux Hugon V, ibid p 50.
  3. D’Alembert J, Diderot D, « Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers » Sociétés typographiques, Berne et Lausanne, 1782.
  4. Ecrit tel quel dans le texte : les soins « touchans » c’est-à-dire qui touchent émotionnellement les personnes.
  5. Poisson M « Origines républicaines d’un modèle infirmier 1870-1900 » Editions hospitalières, 1998, p.25
  6. Poisson M., opus cite p. 25
  7. Leroux Hugon V, « Infirmières des hôpitaux parisiens, ébauches d’une profession », Thèse d’histoire, Université Paris 7, 1981, p 60.
  8. Leroux Hugon V, p186.
  9. Extrait du journal d'Anna Hamilton, in Diebolt E “Esquisses de biographies : Anna Hamilton – Léonie chaptal” in “Pour une histoire des soins et des professions soignantes”, cahier de l'AMIEC n°10, 1988, p. 90.
  10. Hamilton A-E « Considération sur les infirmières des hôpitaux » Hamelin frères, Montpellier, 1900, opus cite p 144.
  11. La semaine médicale du 6 sept 1889, p 301, in HAMILTON A-E « Considération sur les infirmières des hôpitaux » Hamelin frères, Montpellier, 1900
  12. HamiltonA-E opus cite p 144
  13. Bourneville DM, « L’instruction technique du personnel hospitalier »,in « Laïcisation des hôpitaux »  1889, opus cite p 271
  14. Poisson M « Origines républicaines d’un modèle infirmier 1870-1900 » Editions hospitalières, 1998, lire plus particulièrement les chapitres VII et VIII, p109 – 126.

Directeur des soins

Note de l’auteur : L’auteur remercie la Revue de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux d’avoir accepté la publication de cet article sur le portail internet « Infirmiers.com ».

Cet article avait été publié dans le numéro 139 de septembre 2009.

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