trouvez votre poste en quelques clics

BLOG

L’infirmière qui valait 5 points

Cet article fait partie du dossier :

Blogs infirmiers

Son blog s’appelle "C'est l'infirmière !" Une infirmière libérale « raconte son quotidien d'infirmière de campagne, entre claquements de portières et sonnettes de portes », partageant « ses coups de gueule, ses bonheurs, ses rencontres…  toutes ces personnes et ces humeurs qui nourrissent ses tournées et ses journées ».

Ah, mais vous êtes partout ! Je vais en gagner des points cette semaine !

Main personne agée

J'écris sur ces patients qui me touchent, sur ces rencontres qui me font grandir. Parce que je me dis qu’avec de l’humour, pas mal d’empathie et un peu de moi dedans, on pourra partager ensemble de jolies histoires.

Elle avait bonne mine. La dame tout juste septuagénaire portait de jolis vêtements qui lui allaient bien, elle avait le teint plus clair et ce sourire discret bien plus présent que la toute première fois que je l’ai vue, il y a plusieurs mois. C’était semble-t-il l’amie d’une de mes patientes dont les pansements d’ulcères coulaient au point de nécessiter une réfection quotidienne.

Celle qui avait bonne mine et qui comptait les points était une dame que je voyais tous les trimestres pour des prises de sang. Toujours chez elle, jamais à mon cabinet. Parce que chez elle ça sentait le café et le cocon rassurant d’une maison vide qui avait abrité la vie de toute une famille. Parce que venir au cabinet voulait dire affronter le dehors, le regard de ceux qui ne vous calculent pas et les sourires des voisins qu’elle ne connait plus.

Elle avait accompagné pendant de nombreuses années son mari dont la maladie chronique et dégénérative ressemblait à un carcan, une grosse carapace qui avait enfermé en dedans lui l’homme qu’elle ne reconnaissait plus vraiment. Un Alzheimer bien cogné qui avait creusé d’énormes trous dans le passé en laissant ma patiente vivre le présent aux côtés d’un homme qui n’avait plus d’identité.  Le couple avait fini par se couper du monde en ne partageant plus rien de la vie du dehors. Par peur des regards, par fatigue de devoir toujours tout réexpliquer à ceux qui ne comprendront jamais et par pudeur de ne pas étaler aux yeux de tous l’état de santé d’un homme qui ne la reconnaissait plus et qui se demandait qui était cette femme qui disait être la sienne.

- Ça fait dix ans, et pourtant c’est comme si c’était hier. J’ai l’impression que je vais crever dans cette maison. Elle m’étouffe mais j’ai peur d’en sortir. Je ne sais plus comment faire avec les autres…

La dépression c’est terrible. C’est comme être au fond d'un puits aux parois toutes lisses. On se dit qu’on va finir par retrouver la surface mais il n’y a rien pour s’agripper et aider à remonter.

Son puits à elle était très profond, mais genre vraiment profond, au point qu’une fois elle avait décidé de ne plus relever la tête en cherchant la lumière et avait préféré crever au fond de son trou, avec des cachetons dans une main et de l’alcool dans l’autre. Elle avait appelé son médecin et je m’étais retrouvé chez elle le lendemain avec ma mallette de soins, ma boite à prise de sang et mon échelle de corde sous le bras.

Tout en préparant mon matériel nous avons parlé de son mari, de ces dix années qui avaient suivi sa mort et qui l’avaient fait descendre aussi bas. Et puis j’ai serré le garrot et nous avons parlé de sa déco et de ce tableau magnifique et coloré au-dessus du canapé. J’ai alcoolisé le pli de son coude avec un coton et nous avons parlé de l’odeur de café et je lui ai demandé ce qu’elle allait manger pour l’accompagner. J’ai piqué et j’ai parlé du chat qui dormait sur la chaise tout près d’elle et qui préférait habituellement le jardin à l’obscurité de sa maison. Sentant qu’elle se renfermait j’ai commencé à enfiler les tubes dans le corps de pompe et je lui ai parlé de son jardin. De sa sauge en fleur, magnifique et rose dans l’entrée et du Lila des Indes devant sa porte et qui aurait besoin d’être taillé si elle voulait qu’il refleurisse :

- Cet arbre-là ? Je ne savais pas comment ça s’appelait ! Mon mari l’a planté quand nous avons acheté la maison…

La nostalgie l’a reprise. Pour tailler l’arbre, il fallait sortir… Pour sortir, il fallait qu’elle en ai l’envie… L’envie de sortir du fond de son puits aux parois toutes lisses.

Alors que j’étais en train de prélever mon dernier tube, j’ai décidé de sortir mon échelle de corde. Une échelle aussi longue que la distance qui la séparait de la surface et je lui ai dit « Je vaux 5 points ». Elle a relevé son visage vers moi en relevant les sourcils sans vraiment comprendre ce que je venais de dire :

- Disons que vous allez passer un contrat avec vous-même. Il n’y a rien à gagner à part l’immense satisfaction d’avoir réussi toute seule à remonter à la surface via l’échelle de corde que je viens tout juste de balancer jusqu’au fond de votre trou.

Après avoir retiré l’aiguille, j’ai scotché le coton boule au pli de son coude et j’ai continué :

- Une marche de montée c’est un point de gagné et pour gagner des points il y a des petites choses à faire. Vous devez vous coucher chaque soir en ayant accompli au minimum 5 points et terminer votre semaine en ayant gagné au minimum 40 points. Un peu comme les points qu'on calcule dans certains régimes sauf que là, le but est d'en gagner le plus possible.

Pendant que je remplissais le bon de laboratoire elle a pris une feuille et a commencé à faire la liste des choses pouvant l'aider à sortir de son trou :

  • Aller chercher le courrier : 1 point
  • Aller chercher son pain à pied : 2 points
  • Saluer un voisin : 3 points
  • Parler à un voisin : 4 points
  • Croiser l’infirmière au volant de sa voiture : 5 points

Un peu comme au scrabble, je lui ai proposé des « compte-double » comme sortir les jours de pluie, ou accoster un voisin qui était accompagné de quelqu’un. Croiser ma voiture deux fois dans la journée c’était carrément compte-triple. Au fur et à mesure de mes visites, elle a allongé sa liste des objectifs de points à atteindre et de nouvelles actions l’emmenant toujours plus vers l’autre, loin de sa maison et plus près de la surface. Une fois, elle était même allée au bord de la mer manger une crêpe. Ce jour-là, elle avait gagné plein de points. Ils compensaient largement les soirs où elle se couchait avec un zéro pointé en fin de journée.

J’ai terminé les pansements d’ulcères de mon autre patiente et j’ai salué les deux vieilles amies qui avaient renoué contact. En me rendant chez mon patient suivant, je suis passée devant chez elle : l’arbre de son entrée avait été taillé et il était en fleur. Il était magnifique. C’est con mais ça m’a donné du baume au cœur, tout autant que la dernière fois que je l’ai vu et qu’elle m’avait raccompagné jusqu’à ma voiture en me confiant au moment où je refermais ma portière : « Vous valez bien plus que 5 points ». Ce jour-là, elle a fait gagner à mon cœur de soignante un bon compte-triple de reconnaissance que je ne suis pas prête d'oublier !

Cet article a été publié le 23 juillet 2017 sur le blog de C'est l'infirmière ! Brèves et chroniques d'une infirmière rurale que nous remercions de ce partage.

Retour au sommaire du dossier Blogs infirmiers

Publicité

Commentaires (0)

MNH