AU COEUR DU METIER

La notion d’IPA ne se limite pas à l’exercice d’une pratique médicale !

Cet article fait partie du dossier:

Pratique avancée

    Précédent Suivant

L’exercice infirmier en pratique avancée continue de questionner à l’heure où les premières promotions d’étudiants en master se forment à l’université pour pouvoir exercer à l’avenir ce qui est souvent décrit comme un "nouveau métier". Isabelle Fromantin, infirmière, docteure en sciences et chercheure à l’Institut Curie, écrivait récemment dans nos colonnes que bientôt la question sera "comment imaginer un service de soins sans IPA ?" Philippe Delmas, premier docteur français en sciences infirmières, souhaite lui répondre, avec un point de vue critique fort : "minimiser la nécessité d’une indépendance de formation et de recherche, c’est maintenir les infirmières françaises dans l’ignorance et donc l’oppression". Voici les arguments qu’il souhaite enrichir et partager, voir opposer, à ceux d’Isabelle Fromantin.

La notion d’IPA ne se limite pas à l’exercice d’une pratique médicale !

Pour Philippe Delmas, "au-delà des éléments de forme, l’analyse de fond d’Isabelle Fromantin questionne de la part d’une infirmière en position de chercheure".

Je tiens à vous remercier pour votre prise de position intéressante, le 1er avril dernier, sur le nouvel exercice professionnel de l’infirmière par le biais de la formation IPA (infirmière de pratique avancée). En effet, il me semble aujourdhui particulièrement pertinent de discourir sur l’évolution de la profession infirmière en France, au regard du développement européen des sciences infirmières qui reste un enjeu majeur. Je suis même flatté que vous fassiez référence à ma prise de position sur la formation universitaire des infirmières françaises publiées dans la revue Santé mentale1. Par contre, plusieurs éléments, qui limitent la pertinence de votre argumentation, me font néanmoins réagir autant sur la forme que sur le fond.

Une restitution de propos morcelée

Au niveau de la forme, il me semble qu’en master et doctorat, les étudiants mettent un point d’honneur à citer les auteurs et à synthétiser au plus juste leurs idées sans jamais décontextualiser leurs propos. Or, je remarque dans votre prise de position que j’apparais comme un infirmier PhD (titulaire d’un Doctorat) exerçant en Suisse alors que l’article est bien sûr signé de mon nom. Je suis effectivement titulaire d’un doctorat en sciences infirmières de l’Université de Montréal et le premier en France à l’avoir obtenu et, à ce titre, je dispose de quelques connaissances sur la formation infirmière de second et troisième cycle ainsi que sur la pertinence de leur implantation dans une conception disciplinaire. Je m’aperçois également que vous avez extrait de façon quelque peu rapide une phrase de mon article sans en rapporter le contexte. Il faut donc lire l’entièreté de ce passage et non seulement la dernière phrase : Cependant, en France, depuis la réforme de 2009 (portant sur l’universitarisation ratée de la formation infirmière), la profession reste indéfectiblement fascinée par la discipline médicale, moteur de sa pensée et de ses actions. En effet, la réforme des études ne s’est faite qu’à travers l’intégration du cursus infirmier au sein des facultés de médecine afin de lui octroyer un label universitaire. Ce geste fort et symbolique met en lumière le fait que les infirmières françaises ne parviennent pas à acquérir par elles-mêmes leur autonomie de pensée et d’action.

L’infirmière clinicienne spécialiste, autonome dans son rôle propre

Au-delà de ces éléments de forme, votre analyse de fond questionne de la part d’une infirmière en position de chercheure. En effet, plusieurs écrits sur la notion de pratique avancée (IPA), comme celui du SIDIIEF coordonnée par la Professeure Morin, mentionnent qu’il existe deux voies de développement de l’IPA soit l’infirmière clinicienne spécialiste et l’infirmière praticienne. Or, vous passez sous silence la voie de l’infirmière clinicienne spécialiste dont la pratique basée sur les évidences dans le domaine des soins infirmiers lui permet d’acquérir une autonomie professionnelle dans son rôle propre tout en assurant une visibilité des soins infirmiers.

La France va d’ailleurs devenir le seul pays européen ou la pensée infirmière est confisquée par la pensée médicale, ce qui pourrait vous interpeller en tant que chercheure…

La pensée infirmière confisquée par la pensée médicale…

In fine, se pose la question suivante au regard du choix français de réduire le développement de l’IPA à une pratique médicale avancée : la profession infirmière en France veut-elle être autonome ou sous la dépendance des médecins et confirmer ainsi son statut de semi-profession ? Le concept d’autonomie professionnelle a été défini depuis 1998 comme la capacité d’une infirmière de déterminer ses propres actions par choix indépendant à l’intérieur d’un système de principes et de loi régissant la profession 2. Il permet de mettre en lumière la notion de savoir propre à la profession qui doit être le guide de sa pensée et de sa pratique. Ainsi l’infirmière dans une pratique autonome est capable de proposer des interventions dont elle seule à la responsabilité d’application et d’évaluation. Par exemple, aujourd’hui, des centres de gestion des symptômes des patients ont été mis en place par les infirmières ou la recherche nourrit les interventions tout en répondant aux besoins des patients vivant souvent avec une maladie chronique. Le concept d’autonomie professionnelle met aussi en exerce la nécessité d’un enseignement universitaire indépendant pour garantir son développement. D’ailleurs, il est facile de constater que même en France, les disciplines issues des sciences humaines comme la psychologie, la sociologie disposent de cursus différenciés et de facultés ou départements indépendants.

Or, la profession infirmière, tirant son essence des sciences humaines, est depuis 2009 sous tutelle de la faculté de médecine, tutelle renforcée aujourd’hui par la mise en place des infirmières praticiennes, formation toujours chapeautée par la faculté de médecine. En matière d’autonomie professionnelle il y a donc problème ! La France va d’ailleurs devenir le seul pays européen ou la pensée infirmière est confisquée par la pensée médicale, ce qui pourrait vous interpeller en tant que chercheure... Minimiser la nécessité d’une indépendance de formation et de recherche, c’est maintenir les infirmières françaises dans l’ignorance et donc l’oppression.

Quid de la vraie nature des soins infirmiers

Enfin, vous soulignez que ces futurs professionnels ont bénéficié de critères de sélection et des enseignements de qualité ce qui, compte-tenu du montage en catastrophe des différents programmes de master, peut laisser perplexe, sans parler de l’enseignement au niveau des savoirs disciplinaires qui se réduisent souvent à quelques heures sur l’ensemble du cursus.

La France confirme donc par la formation d’IPA actuellement proposée sa méconnaissance de la nature des soins infirmiers mais après tout, c’est le choix des infirmières françaises, je le respecte mais je garde mon esprit critique.

Notes

  1.  Pratique avancée infirmière : les occasions ratées de la profession, janvier 2019, n° 234, Page 6.
  2. Ballo, K-A. (1998). A concept analysis of autonomy. Journal of Professional Nursing, 14, 2 (March-April), pp 102-110.

Premier docteur français en sciences infirmières

Retour au sommaire du dossier Pratique avancée

Publicité

Commentaires (1)

fcanoui

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#1

Master Pratiques Avancées Infirmières

Je suis étonnée du commentaire de M. Delmas concernant " le montage en catastrophe des différents programmes de master".
Le programme pédagogique du master de Pratiques Avancées Infirmières -mention oncologie de l'UPEC/Sorbonne Université dont il est question dans l'interview a été conçu sur plus de 2 ans avant la publication des décrets et a associé médecins, infirmiers(ères), cadres.
Les membres du comité pédagogique et les intervenants ont été choisis pour leur plus-value clinique, en recherche et/ou en enseignement dans le domaine de la cancérologie et/ou des soins infirmiers afin de proposer un programme de qualité et en adéquation avec les attendus du DE IPA.
Notre objectif final est de former des praticiens(ennes) de haut niveau sur le plan clinique et thérapeutique pour une prise en charge optimale des patients atteints de cancer et capables de mobiliser les données de la recherche (clinique, épidémiologique, sociologique, biologique...) dans cet objectif.
Florence Canouï-Poitrine
Faculté de Médecine de Créteil et CHU Henri-Mondor