AU COEUR DU METIER

Au Liban, l’Ordre se bat pour garder ses infirmiers

Inflation, corruption, insécurité sur fond de pandémie : le Liban, confronté à plusieurs crises majeures, fait face à un exode massif de ses infirmiers. Marqués notamment par la gigantesque explosion survenue le 4 août 2020 dans le port de Beyrouth et poussés par le désir d’une vie meilleure, ces professionnels prennent la route des pays du Golfe, de l’Europe ou encore de l’Amérique du Nord. Rima Sassine Kazan, présidente de l’Ordre des Infirmiers du Liban (OIL) livre son analyse de la situation.

Au Liban, l’Ordre se bat pour garder ses infirmiers

Les infirmières qui partent se tournent d’abord vers les pays du Golfe (pour la grande majorité d’entre elles), mais aussi vers la Belgique, la France, l’Allemagne, ou encore l’Amérique du Nord, selon l’enquête de l’Ordre des Infirmiers du Liban.

Quel est le contexte actuel au Liban ?

Le pays compte une population de 6,8 millions d’habitants, avec des réfugiés syriens venus en nombre, qui représentent 25% de la population. Le pays compte aussi 18 communautés religieuses, l’une de ses particularités, une richesse mais aussi une difficulté car chacun doit trouver sa place. Le Liban a malheureusement connu de nombreuses catastrophes depuis la guerre qui a commencé en 1975, avec notamment la crise des ordures (série de manifestations survenues en 2015 pour protester contre l’échec du gouvernement libanais à traiter les ordures), la grande révolution de 2019 et enfin, la crise sanitaire du Covid-19, sans oublier l’explosion du 4 août 2020*, à l’origine de nombreux blessés et dans laquelle nous avons perdu 6 infirmières (sur leur lieu de travail).

La catastrophe du 4 août a véritablement fait exploser la migration : 2 500 infirmières ont déjà passé les frontières du Liban, selon les sources de l’Ordre.

Qu’est ce qui pousse les infirmiers à quitter le pays ?

Rima Sassine KazanLes salaires sont extrêmement bas. C’est légèrement mieux dans les grands CHU, mais depuis 2019, la dévaluation de la monnaie a provoqué une hyper-inflation et la population s’est énormément appauvrie (pas d’accès aux dépôts bancaires en devises étrangères, restriction des retraits en livres libanaises...) Le pays souffre aussi de la corruption, ce qui n’améliore pas les choses. Pour vous donner une idée : pour certains professionnels, payer les frais de l’ordre, à savoir deux euros, est hors de portée. Dans ce contexte de crise, l’explosion du 4 août a véritablement fait exploser la migration. 500 infirmières ont déjà passé les frontières du Liban, selon les sources de l’Ordre.

Vers quelles destinations ?

D’après notre enquête, les infirmières qui partent se tournent d’abord vers les pays du Golfe (pour la grande majorité d’entre elles), mais aussi vers la Belgique, la France, l’Allemagne, ou encore l’Amérique du Nord. Plusieurs facteurs ont clairement contribué à cette émigration : d’abord, la reconnaissance de leur diplôme en Europe, mais aussi la recherche de la sécurité. Après l’explosion du 4 août, les gens se sont sentis en grande insécurité au Liban. Les infirmiers s’en vont aussi pour assurer un avenir à leurs enfants. De façon générale, les gens aspirent à une vie meilleure.

Les infirmiers du Liban

D’après les données de l’Ordre National du Liban*:

  • On compte dans le pays 17 970 infirmiers qui adhèrent à l’Ordre (L’inscription à l’ONI est obligatoire au Liban).
  • 79% des infirmiers sont des femmes mais chaque année, le pourcentage des hommes infirmiers augmente. 
  • Les infirmiers en exercice sont jeunes : 50% d’entre eux ont entre 26 et 40 ans et c’est malheureusement les professionnels de cette tranche d’âge qui émigrent.
  • 82% des infirmiers travaillent dans le secteur hospitalier. L’Ordre travaille justement à développer tout le secteur extra-hospitalier.

L’Ordre National des infirmiers au Liban a été créé en 2002, après 50 ans de travail de la communauté infirmière, explique Rima Sassine Kazan, sa présidente. Il fêtera ainsi ses 20 ans en décembre 2022. L’ordre National a une mission : le contrôle de la profession au niveau législatif, au niveau de l’exercice et du champ de travail, mais aussi au niveau de la reconnaissance de la pratique infirmière avancée. Bien sûr, son rôle est aussi de veiller à ce que les infirmières aient de bonnes conditions de travail et de contrôler les programmes de formation. Il permet enfin d’avoir une vue d’ensemble de la répartition socio démographique des infirmiers au Liban.

Que fait l’Ordre contre cet exode du corps infirmier ?

Au niveau institutionnel, l’Ordre a mis ses efforts à développer des équipes polyvalentes, pour répondre aux besoins, tout en soutenant au plus près les professionnels – notamment à travers plusieurs grèves qui visaient à défendre la profession infirmière avec des demandes précises : salaire minimum, moins d’heure de travail, renforcement du leadership infirmier, renforcement de la formation continue…. Le message était clairement : sauvez les infirmiers qui veulent rester dans le pays ! Car la situation est grave.

Nous avons aussi mené des actions sur la violence que subissent les professionnels de santé afin d’améliorer leur quotidien. Par ailleurs, l’Ordre recherche des fonds pour soutenir le pouvoir d’achat des infirmiers et soutient les étudiants en les incitant à rester au moins pendant 3 ans au Liban.

Malgré tout, ces actions ne peuvent pas se faire de manière isolée. Voilà pourquoi notre principale bataille aujourd’hui consiste à impliquer les élus, le gouvernement… pour trouver des solutions immédiates afin de retenir les infirmiers. Nous apprenons donc à négocier et à mettre la pression sur le gouvernement. Peu à peu, l’Ordre est devenu un partenaire de poids au niveau des institutions sur tous les sujets sanitaires. Il faut garder en tête que sans infirmier, il n’est pas de système de santé. L’enjeu est donc bien celui de garantir la qualité des soins dans le pays. Aujourd’hui, les unités de soins ferment, faute de professionnels…

Le regard de Médecins du Monde sur la situation au Liban

Les difficultés des infirmiers sont très corrélées à ce que vit la population selon Olivia Biernacki, directrice du bureau Liban de l’ONG Médecins du Monde. La question de l’accès au soin, notamment, est très problématique. Les populations les plus démunies et les plus vulnérables se sont encore appauvries ces dernières années et la classe moyenne est en train de sombrer dans la pauvreté.

Toute une série de biens de première nécessité ne sont plus subventionnés par l’état (médicaments, essence, transports publics…) aussi, les prix explosent. Et dans ce contexte de paupérisation de la population, les médecins tirent la sonnette d’alarme parce que les infirmiers quittent le pays.

Déclin de l’accès à la santé

La santé ne fait plus partie des priorités. Aujourd’hui, on voit réapparaître la malnutrition des enfants et on s’inquiète aussi beaucoup de l’accès à la vaccination. On risque de voir réapparaître des maladies infantiles. Les centres de santé primaires sont débordés. Au niveau de la santé mentale : nous observons aussi de gros besoins, encore amplifiés par le Covid, la crise économique et l’explosion du 4 août qui a réactivé des traumatismes de la guerre civile. On compte 7h de coupure d’électricité par jour en moyenne au Liban, des coupures de courant qui touchent également les établissements de santé. Tout cela participe au déclin de l’accès à la santé.

*Le 4 août 2020, une gigantesque explosion survenue sur le port de Beyrouth dévastait la ville, provoquant un souffle ressenti à des dizaines de kilomètres à la ronde et l’effondrement de nombreux bâtiments. Le bilan humain s’établit à 214 morts et 6 500 blessés.

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Journaliste susie.bourquin@infirmiers.com @SusieBourquin

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