AU COEUR DU METIER

Edito - Peut-on être un infirmier heureux ?

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Exercer dans le privé

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Suicides, précarité de l'emploi, conditions de travail de plus en plus délétères, professionnels ignorés… Alors que le malaise de la profession infirmière est grandissant, plusieurs questions se posent : y a-t-il des infirmiers heureux mais surtout comment l'être et le rester ?

soignants sourires smileys

Être infirmier et heureux n'est pas si paradoxal.

Ces derniers mois, la profession infirmière a fait face à de bien tristes actualités : suicides d'infirmiers, précarité, voire pour certains jeunes diplômés chômage, conditions de travail délétères… Pourtant, certains infirmiers parviennent bel et bien à demeurer heureux.

Qui sont les infirmiers heureux ?

Sur le forum d'Infirmiers.com, plusieurs infirmiers témoignent de leur satisfaction d'exercer. Ainsi, Manaelya l'affirme : pour ma part, je suis vraiment épanouie dans ce métier. Je travaille en EHPAD où ce n'est pas facile tous les jours, où nous avons beaucoup de responsabilités et de travail mais où je m'y retrouve, où j'ai plaisir à aller bosser malgré tout. J'apprends tous les jours et je vois le bien-être et le soutien que je peux apporter autour de moi. Je n'ai que deux ans de DE, c'est évidemment très peu, peut-être que dans quelques temps, j'irais à reculons, qui sait. Je sais déjà pertinemment que d'ici une dizaine d'années, je devrai changer de branche ou trouver une version du métier qui sera moins physique, car du haut de ma petite vingtaine d'années, mon dos me fait déjà comprendre qu'il ne tiendra pas le choc. Par contre, je n'ai vraiment aucune idée de ce qui pourra m'épanouir autant ! En tout cas je suis une IDE heureuse.

De son côté, Lenalan indique : j'étais une AS plutôt heureuse pendant 10 ans. Je dis "plutôt" parce que je travaillais dans des conditions extrêmes en EHPAD, mais je n'étais pas malheureuse même si parfois je me suis sentie pas loin du burn-out à force de trop tirer sur la corde et de voir que personne ne réagissait à nos alertes sur nos conditions de travail et sur les mauvais traitements involontaires infligés aux personnes âgées. Mais de là à penser au suicide, j'en étais très très loin. Aujourd'hui, je suis un bébé IDE (à peine 2 mois de DE) dans une clinique privée (majoritairement chirurgicale) donc forcément, je ne suis pas (encore) épuisée et j'aime ce que je fais (c'est une clinique que j'ai choisie avec de bonnes conditions comparé à ailleurs). Et de toute façon, je ne me vois pas dans autre chose que le soin donc si un jour j'en ai ras le bol du milieu hospitalier (j'ai un doute parce que je me sens bien dans le milieu hospitalier depuis aussi loin que je me souvienne, ça me manquerait je pense), je chercherais à travailler dans quelque chose de différent mais je pense que je ne ferai rien d'autre dans ma vie qu'infirmière.

Jedyte est également heureux et n'hésite pas à le faire savoir : j'exerce dans une structure en extra hospitalier et j'aime beaucoup mon travail, mes missions. J'ai eu de la chance d'être diplômé à une époque où l'on pouvait choisir son poste. Malgré les contraintes de la profession infirmière, Justine09 continue de dire qu'elle aime ce qu'elle fait car  il y a des jours où quelqu'un (soignant, patient...) te rappelle pourquoi tu as choisi ce métier. Il y a la satisfaction d'avoir aidé quelqu'un, même si ce n'est pas facile.

Mythoune préfère utiliser le terme courageux à  celui d'heureux car on sait qu'on va côtoyer la mort, les patients déments qui ne se souviennent même plus de leur nom et les personnes vulnérables, celles qui souffrent, qui pleurent leur vie passé et vous prennents à témoin de leur handicap… En 15 ans d'expérience, je n'ai jamais vu de professionnels heureux, j'ai vu des collègues courageux, soucieux de bien faire.

Des conditions de travail "stables" dans la fonction publique ?

Selon le Baromètre FHF Obeah des enjeux RH, les conditions de travail sont perçues comme "stables" par les deux tiers des personnes interrogées, mais pour 36%, celles du personnel non médical se dégradent et pour 23%, ce sont celles du personnel médical. Par ailleurs, près de la moitié des répondants jugent que la précarité sociale des agents non médicaux augmente de même que l'insécurité.

Il y a des jours où quelqu'un (soignant, patient...) te rappelle pourquoi tu as choisi ce métier. Il y a la satisfaction d'avoir aidé quelqu'un, même si ce n'est pas facile.

De mauvaises conditions de travail engendrent une mauvaise santé physique et mentale à l'âge de la retraite

Selon une enquête présentée le 5 octobre 2016 lors d'un colloque organisé à Paris par la Chaire Transitions Démographiques Transitions Economiques. Thomas Barnay, professeur de sciences économiques à l'université Paris-Est Créteil estime que l'exposition à des contraintes physiques augmente de 32 % le risque de maladies chroniques et de 42 % la probabilité de devoir limiter ses activités. L'exposition à des risques psychosociaux (RPS), comme le fait de travailler sous pression, entraîne également des effets sur la santé, avec un risque de limitations d'activités accru de 20 %. De plus, le fait d'avoir été exposé à des RPS augmente la possibilité de développer des épisodes dépressifs (+78%) et des troubles anxieux généralisés (+92%) chez les retraités. Mais fondamentalement, travailler améliore la santé par rapport au fait de ne pas travailler, souligne Thomas Barnay.

Des mesures de prévention techniques (équipement de travail, locaux plus ergonomiques) et psychologiques (formation, soutien, prise en charge du stress) permettent de limiter les risques, mais ne suffisent pas forcément à contribuer à l'épanouissement professionnel. D'autant que les actions menées par les établissements en matière de qualité de vie au travail pour prévenir les risques psychosociaux ne sont pas toujours efficaces. En attendant le plan que doit annoncer Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé, pour améliorer la qualité de vie au travail, les infirmiers ont tout intérêt à cultiver leur optimisme.

La CFDT mène une enquête nationale sur le travail

Pour en savoir plus sur les conditions de travail des Français, la CFDT réalise une enquête nationale sur le sujet. Le questionnaire en ligne est ouvert à tous ceux qui ont un avis sur le travail : salariés du secteur public, fonctionnaires, intérimaires, étudiants, demandeurs d'emploi, retraités… Collègues, temps passé au travail, relations avec la hiérarchie, dangers, fatigue, rêves, ambitions, tels sont notamment les thèmes abordés au travers de cette étude. Les données seront collectées jusqu'en janvier 2017, et les résultats s'affichent en temps réel.

Quelques pistes pour tenter de s'épanouir dans son travail

La première chose à faire est de prendre de la distance, ce qui n'est pas une chose aisée. Les infirmiers exercent, certes, un métier qui leur donne le sentiment d'être utile, mais ils n'en sont pas moins malmenés. Il leur est ainsi important de savoir se poser, d'identifier les avantages et les inconvénients de leur poste ainsi que leurs besoins. Parfois, quelques petits ajustements (discussion avec le cadre, mise en place d'un projet visant à améliorer la prise en charge et le bien-être des patients, renforcement du coeur de métier) suffisent à changer la donne. Quel que soit le problème rencontré, il est nécessaire de réagir car lorsque le travail perd son sens éthique, moral, logique, nous faisons taire notre sensibilité, mais le malaise se répercute sur notre vie privée et notre santé, affirme Philippe Davezies, chercheur et enseignant en médecine et santé du travail à l’université Claude-Bernard, à Lyon. Il est aussi possible de miser sur des activités extérieures, comme le sport, le chant ou le dessin. En résumé, faire en sorte de ne pas être constamment envahi par son travail.

Changer de mode d'exercice ?

Changer de service, de structure, voire de mode d'exercice est parfois nécessaire pour retrouver l'envie de prendre soin. C'est ce qu'a fait MSL qui précise : personnellement, après deux ans de DE où j'ai fait pas mal de services, j'ai passé le concours de l'éducation nationale. Je suis maintenant infirmière en université et je m'épanouis enfin dans ce que je fais ! C'est un vrai bonheur, j'aime ce que je fais, j'aime le contact avec les étudiants. Je commence à peine donc peut-être que je ne vois pas encore tout le négatif (parce qu'il y en a partout, il ne faut pas se leurrer !). Mais en tout cas, je profite de mon boulot, je viens par plaisir de venir et ça c'est important dans notre métier. Elle souligne également que l'avantage d'être infirmier c'est qu'il y a tellement de services / spécialités différentes qu'on peut changer, faire ce qui nous plaît assez facilement. Le constat est le même pour Justine09 qui estime que le métier d'infirmière est loin d'être le plus simple, tant sur le plan physique, technique que psychologique. On encaisse beaucoup. Mais oui, il y a des IDE heureux ! Après, il faut savoir trouver ce qui nous rend bien dans notre métier, et il faut s'écouter surtout. Et c'est en ça que j'aime le métier d'infirmière... Il est tellement vaste ! Il y en a pour tous les goûts. Infirmier libéral, militaire, infirmier de santé au travail, psychiatrie, infirmier anesthésiste, infirmier puériculteur, infirmier de bloc opératoire... De nombreux secteurs d'exercice et différentes spécialisations sont en effet envisageables.

mythoune, quant à elle, change de service, structures, d'horaires tous les cinq ans pour ne pas se faire happer par la routine ou les collègues qui dépriment autour d'elle […] Certains collègues partent en dispo en espérant trouver un semblant de "bonheur" mais ça ne dure qu'un temps car qu'importe le lieu d'exercice ou notre statut, le patient qu'on a en face souffre et chaque statut a son lot d'avantage qui nous fait apprécier notre choix de changement puis il y a aussi les inconvénients qui prennent le pas sur ces dits avantages. Mais parfois, ces alternatives ne suffisent pas...

Il faut savoir trouver ce qui nous rend bien dans notre métier, et il faut s'écouter surtout.

Faut-il partir à l'étranger pour être heureux ?

Certains infirmiers ont fait le choix de quitter la France, nourris par l'envie de découvrir d'autres façons d'exercer et de ne pas se laisser ronger par un exercice trop routinier. C'est ce qu'a fait Yimo, jeune infirmier diplômé en 2015, en décidant de faire un tour du monde. Pour le moment, il a posé ses bagages en Nouvelle-CalédonieAlternant les contrats d’intérim, les postes fixes aux urgences ou dans divers services de médecine polyvalente, je fus vite frapper par une constatation : « Bonjour, je m’appelle Romain, j’ai 22 ans, je suis infirmier, je bosse, et … ma vie est faite ». Ce constat, bien que fataliste, était comme une désagréable impression qui s’insinue en vous et vient vous saisir, vous accrocher, vous scotcher, va gâcher votre journée et vous hanter la nuit. Passées les études, le travail faisant, votre temps passe vite, très vite et vous ne voyez pas, du moins pour moi, le temps défiler. C’est assez alarmant, de se dire qu’au final, on détient ce que le commun de notre société appelle une « situation », et pourtant on n’arrive pas à être satisfait ni de son travail, ni de tout le reste. Et c’est comme ça, que j’en suis arrivé à cette conclusion : Il faut que je parte, et vite !. De nombreux infirmiers l'ont précédé, et d'autres devraient suivre son exemple... Encore faut-il être résolu à tout laisser derrière soi, avoir le budget pour le faire, et à affronter, bien souvent, de nombreuses démarches administratives.

Tout le monde n'est pas prêt à quitter un quotidien qu'il connaît bien pour plonger dans l'inconnu, mais quoi qu'il en soit, il n'est pas souhaitable de continuer à subir des conditions de travail qui mettent à mal les valeurs éthiques et soignantes pour lesquelles les infirmiers s'engagent avant même de commencer leurs études. Abandonner le navire, ou continuer de ramer avec ses collègues pour un avenir meilleur ? Telle est la question.

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Aurélie TRENTESSE Journaliste Infirmiers.com aurelie.trentesse@infirmiers.com @ATrentesse

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Commentaires (1)

JEDYTE

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22 commentaires

#1

Précisions

En effet, on peut partir lorsque l'on n'est pas bien dans un endroit mais difficile de trouver, hors île de France, un poste dans la spécialité qui nous intéresse.
Et lorsqu'on trouve, rien ne nous garantit que les conditions de travail seront idéales.
Les manques de moyens, de personnel et de temps sont partout.
Il ne faudrait pas que les candidats au concours d'infirmiers croient qu'il est aussi simple déjà de trouver un premier poste, et que lorsqu'on n'y trouve plus son compte il suffit de partir ailleurs et tout va mieux.