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"Le plus difficile, est de faire comprendre aux soignants qu’ils doivent s’occuper d’eux"

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Exercer dans le privé

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Lors du congrès de la Société Française d’Etude et de Traitement de la Douleur (SFETD) qui s’est déroulé du 27 au 29 novembre dernier à Strasbourg, une session a été consacrée à la douleur chez le personnel soignant. Souffrance psychique comme physique due à un travail laborieux, stressant et à haut risque de développer des troubles musculosquelettiques. Si les preuves sur le mal-être des professionnels du soin s’amoncellent, certains ont décidé de trouver des moyens pour y remédier en ajoutant que les soignants n’étaient pas toujours faciles à convaincre.

"Le plus difficile, est de faire comprendre aux soignants qu’ils doivent s’occuper d’eux"

Les professionnels de santé sont sujets à des risques psycho-sociaux élevés et ne prennent pas le temps de les prévenir.

Perte du sens des valeurs et de leurs visions soignantes face aux aspects économiques, excès de démarches administratives, injonctions paradoxales à tous les niveaux, charge de travail, complexité accrue des prises en charge, impact sur la vie privée… certains facteurs de risques psychosociaux s’avèrent fréquemment cités par les professionnels de santé. Pascale Wanquet-Thibault, infirmière puéricultrice et cadre de santé, a fait un état des lieux lors du congrès de la SFETD sur la douleur au travail chez les personnels soignant via les dernières enquêtes réalisées à ce jour. Sans surprise le constat est alarmant : d’après les données, les professionnels de santé, et les infirmiers en particulier, font peu d’exercice physique et ont peu de loisirs. Le manque de soutien psychologique est leur première plainte en France !

En ce qui concerne plus spécifiquement les infirmiers hospitaliers, lors des sondages, ils évoquent des dérangements incessants dans leur tâches, une faible autonomie et un manque d’informations. Au niveau des libéraux, la hausse des contraintes collectives dont celles corrélées au rapprochement ville/hôpital voulu par le gouvernement perturbent leur quotidien, explique Pascale Wanquet-Thibault.

Un grand nombre d’enquêtes déclaratives

La plupart des données récoltées sur la souffrance physique comme psychique des personnels soignants relèvent d’enquêtes déclaratives. Celles-ci offrent, bien évidemment, des indications précieuses sur ces souffrances mais l’absence d’homogénéité dans les questionnaires, la diversité des supports utilisés (internet ou papier) et voir même quelquefois le nombre relativement faible de participants (notamment chez les IDEL) rendent difficiles le calcul de taux fiables au niveau de la souffrance au travail. J’ai un exemple en tête c’est l’étude de la Fnesi sur le mal-être des étudiants en soins infirmiers qui suggérait que plus de 40% des ESI déclaraient consommer des substances psychotropes ce qui avait fortement alarmé les formateurs. Ils ont donc réalisé leurs propres enquêtes au sein des IFSI et ont observé des taux différents.

Qui plus est, la douleur en elle-même est rarement un des critères recherchés au cours des enquêtes. D’ailleurs les constats c’est bien mais ensuite que fait-on ? Quand je rencontre les équipes soignantes je remarque qu’elles se focalisent davantage sur les dysfonctionnements et que parfois elles n’arrivent plus à percevoir ce qui fonctionne, précise la cadre de santé. Il existe également un problème d’individualité, pas tous les individus ne sont égaux devant tels ou tels risques psychosociaux. Selon Aline Mauranges, Psychologue clinicienne hospitalièrela personnalité, l’histoire de chacun, l’éducation nous construisent. Certains à la personnalité exacerbée seront plus que d’autres vulnérables aux attaques et aux scènes de violences. En effet, les facteurs personnels et relationnels ont une importance. C’est pourquoi il est nécessaire de prévenir au mieux ces risques.

Les soignants prennent soin des patients mais ils s’oublient souvent

Mieux vaut prévenir que guérir

Pour remédier à cette situation, la cadre de santé rappelle qu’il existe trois niveaux de prévention pour agir : en premier lieu, il est nécessaire que les professionnels intègrent des pratiques inhérentes à leur exercice permettant de réduire les risques psychosociaux. Au niveau secondaire, des mesures spécifiques dans des secteurs particulièrement touchés comme les urgences ou les EHPAD doivent être mises en place. Enfin, l’accompagnement des professionnels épuisés et en souffrance est essentiel.

Au niveau du terrain, le passage de la théorie à la pratique passe inévitablement par des moments d’acculturation pour les personnels. Par exemple, Muriel Perriot-Morey, infirmière ressource douleur au CH de Châteauroux, a organisé des ateliers bien-être (comprenant notamment des massages ou de la sophrologie) pour l’ensemble des membres de l’établissement. Curieusement, il s’est avéré que les personnes qui y assistaient étaient essentiellement des personnels administratifs. Les soignants étaient extrêmement rares (notamment les infirmiers et les aides-soignants) alors que l’on a été jusqu’à mettre des flyers avec les fiches de paie pour que l’information circule, souligne la professionnelle. Pourtant, en parallèle, ceux-ci ont demandé d’augmenter le nombre d’ateliers. Mais finalement les efforts ont payé : depuis peu, les professionnels de santé commencent à s’emparer du concept et à venir aux séances.

D’autre mesures sont mises en place dans d’autres hôpitaux, comme à Beauvais, où de nombreuses actions ont vu le jour : des consultations par un ostéopathe, le recrutement d’un ergonome ou l’instauration d’une semaine de qualité de vie au travail avec plusieurs activités proposées. Dernièrement une salle de sport est en projet.

L’une des phrases type que j’entendais c’est : je ne vais pas aller dormir alors que les autres travaillent !

Habituer les professionnels à prendre soin de leur bien-être au travail

En outre, autre exemple de prévention primaire et secondaire des risques psychosociaux chez les personnels hospitaliers : la mise en application de temps de sieste à l’hôpital d’Evreux. Le Dr Arnaud Depil-Duval, ancien chef de service des urgences de l’établissement à l’origine de ce concept est venu en parler lors du congrès. Si aujourd’hui il exerce à l’hôpital Lariboisière (à Paris), il rapporte les effets plus que bénéfiques de ces temps d’endormissement réparateurs. Quand on remarque le nombre d’agents qui s’endormaient sur la route en rentrant chez eux après le service, cela pose question. Si 20% des crashes d’avions seraient liés à la fatigue selon une étude de l’Agence européenne de la sécurité aérienne (AESA), on n’a jamais osé calculer ce taux chez les soignants, argumente-t-il.

Pourtant en mettant en place des siestes courtes de 30 minutes, voire plus longues (90 minutes), ou encore des micro-siestes de 10 minutes, on permet aux professionnels de santé de rester opérationnels. Afin de mettre en place son projet, il admet ne pas avoir consulté la direction en amont mon travail c’est de faire tourner le service, celui de la direction de vérifier que ça tourne bien. Mais au final, les ressources humaines étaient plutôt pour, le plus délicat a été de convaincre les principaux intéressés : les soignants. Convaincre un médecin de faire la sieste c’est difficile, mais un infirmier c’est mission impossible !, se remémore-t-il. Pourtant, les résultats parlent d’eux-mêmes : le taux d’absentéisme du service est tombé en dessous de 1%, la moyenne de rotation des infirmiers est de 9 ans et le temps d’attente a baissé de 30% aux urgences.

D’autres solutions sont également envisageables pour faciliter la vie au travail des soignants. L’un des risques principaux étant les troubles musculosquelettiques, certaines innovations technologiques comme des bed mover, des exosquelettes, voire des robots ont un intérêt certain. De même, une salle de pause conviviale, des ateliers d’hypnose, de sophrologie ou même la réalité virtuelle peuvent aussi s’avérer des alternatives intéressantes. Le bien-être des soignants c’est aussi important que celui des patients. D’ailleurs vous ne pouvez pas faire de bien aux patients si vous n’êtes pas bien dans votre tête. D’autre part, mettre de l’argent dans certaines de ces solutions pourrait s’avérer rentable pour un établissement, surtout si on regarde le nombre d’arrêts de travail évités. Sans compter qu’il est possible de bénéficier d’aide financière de l’ARS ou de l’ANACT (Agence de l’amélioration des conditions de travail). A l’hôpital Saint Joseph (Paris), ils ont investi 20 000 euros de matériel, et en retour, ils ont économisé 768 000 euros sur les arrêts de travail. Alors faites le calcul !

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Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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