PORTRAIT / TEMOIGNAGE

Portrait de soignant : Grégory Salvary

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Epidémiologie

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Ingrid Leduc est "plume et portraitiste". Sa conviction en ces temps de pandémie de coronavirus est que "nos héros en blouse blanche" ne pouvaient rester anonymes. "Il fallait aussi les reconnaître et pour cela les entendre, les dire et les incarner". Elle nous propose donc ces "portraits de soignants" et nous la remercions de les partager avec la communauté d’Infirmiers.com Ils viendront pendant quelques semaines enrichir nos pages de la plus belle des façons. "Parce qu’elles et ils le valent bien !"

Ingrid Leduc nous explique sa démarche : portée par la conviction que le portrait écrit est un outil précieux et nécessaire pour chaque organisation, j’ai décidé de lancer mon activité de portraitiste. En allant au plus proche des singularités, le portrait révèle - au-delà de l’identité d’une personne - sa valeur, son cheminement, sa complexité. Le portrait est inspirant et crée une émotion. Il sert les hommes et les femmes qui cherchent à déployer leur vision, leurs valeurs, leur engagement pour une organisation, une entreprise ou la société dans son ensemble.

Portrait de soignant : Grégory Salvary

Grégory Salvary. Si c’était à refaire, Grégory dit qu’il serait soignant pour les animaux. Il a l’impression que les soins fournis par l’hôpital public sont devenus un bien de consommation, qu’il n’y a « pas du tout de respect » pour les soins qu’il prodigue.

Grégory Salvary aurait pu devenir dompteur de lions. Pas pour donner des spectacles dans des lieux clos et confinés mais pour le soin, l’écoute de l’animal sauvage, pour l’attention aux milles petits détails qu’il cherche partout, tout le temps. Parce que le dompteur doit comprendre chaque mouvement, chaque battement de cœur et savoir s’adapter. Pour la fascination du risque aussi. La première fois, il est adolescent. Il part chaque été deux semaines en Corse avec ses parents et son petit frère. Ils changent de lieu chaque année et chaque année, il y a des feux de forêt. Ce sont eux qui l’ont attiré. Le dernier été, il est adolescent. Il traîne le soir dans les rues avec un garçon du coin, jeune sapeur-pompier. Lorsque la nuit recouvre le village, Grégory chapeaute sa tête du casque de son ami et ensemble, ils jouent à dompter le feu. C’est lui qui imprime dans sa rétine les premières lueurs : la fascination pour ce qui le dépasse.

À dix-sept ans, Grégory vit avec ses parents dans un quartier pavillonnaire à Saint-Arnoult-en-Yvelines. Après les cours, il rejoint ses copains, ils refont le monde campés sur des bancs ou des canapés. Certains jours, il les quitte pour rejoindre la caserne où il est pompier volontaire. La mort ne me fait pas peur. Je la côtoie depuis ce moment-là. Elle fait partie de la vie, il faut l’accepter. Ses nuits de garde, sa mère dort peu mais elle est fière. Lorsque son fils lui explique qu’il restera pompier mais volontaire, qu’il veut donc être infirmier, elle comprend.

Infirmier n’est peut-être pas une vocation, prendre soin si. Grégory veut travailler dans un service d’urgences ou au SMUR, retrouver ceux qu’il a rencontrés lors de ses gardes avec les pompiers.

Il passe son bac une seconde fois. Les études étaient difficiles parce que je n’étais pas très assidu. S’en suit une première année en institut de soins infirmiers à la Pitié-Salpêtrière, ratée par manque de travail. Il veut recommencer ailleurs, s’inscrit dans un établissement sans savoir où c’est sur la carte et s’installe à Châteauroux. Au centre de la France, Grégory savoure la liberté d’avoir son propre appartement. L’esprit de corps avec ses camarades de promo – cinq mecs pour soixante étudiants - lui donne un appui. Pendant trois ans et demi, il alterne les cours et les stages, parcourt presque quinze lieux différents : des services de psychiatrie, de gériatrie, de pédiatrie, etc. Ça lui donne une vision globale de sa profession, des réalités de terrain qui varient au gré des paysages, de la proximité des grandes métropoles. Lors de ces stages, les infirmières ont plus de respect pour les étudiants hommes. Ses patients plus âgés, lorsqu’ils voient un homme en blouse blanche le croient docteur, forcément, tandis que les femmes sont toutes infirmières. Parce que la minorité a joué en sa faveur, il ne s’est pas interrogé sur le ressenti de la majorité. Il dit qu’il y réfléchira.

Grégory aime se poser des questions. Parmi ces mots occupant une place particulière, il y a "élémentaire".

Élémentaire, comme l’école où l’on se rend de ses six à douze ans : cet interstice si formateur dans la vie d’un enfant. Grégory y a déposé ses souvenirs, quitté ses copains – on se suivait depuis la crèche - en même temps que le HLM de Sèvres où il a grandi. Quand son école a dû être détruite, il avait vingt-cinq ans. Avec ses amis, ils se sont retrouvés dans la cour pour la dernière kermesse. Il y avait un fort attachement à cette école, à ses professeurs, partagé par tous.  Les visages avaient changé, la couleur des bancs aussi. Ensemble, ils ont salué quelque chose de plus grand que les murs qui allaient tomber, quelque chose d’élémentaire. Les pierres solides de leurs propres édifices.

Enfant, il passait une partie de ses vacances dans les Landes. Il a toujours su qu’il y reviendrait. J’ai sauté sur l’occasion dès qu’elle s’est présentée. Ça a été un choix très difficile mais je n’ai jamais regretté. L’année de ses trente ans, Grégory quitte sa famille, la caserne dont il partage la vie depuis près de quinze ans, ses amis, l’hôpital où ça se passait très bien. Il vit aujourd’hui dans une maison en bardeaux de bois blanc. Les oiseaux chantent dans le jardin à toute heure. À l’hôpital de Mont-de-Marsan, il a rencontré sa compagne, infirmière dans le même service. Elle aussi déracinée, elle est belge. Il travaille par tranche de douze heures, ne se rappelle pas à quand remonte son dernier week-end non travaillé. Ils sont deux à devoir jongler et s’adapter pour gérer le quotidien avec leur fille de trois ans.

Depuis un an, presque jour pour jour, tout est plus compliqué. Grégory est membre référent du collectif Inter-urgences dans son hôpital. Ils se battent pour améliorer les conditions de travail et l’accueil des patients : avoir plus de lits, des aide-soignants la nuit pour soulager les infirmiers, déshabiller les patients, les laver...

Il a participé à des réunions de négociation avec la direction, les organisations syndicales, à l’organisation de manifestations. Il s’est battu sans trêve pour faire respecter ses valeurs soignantes. À Paris, le 14 février, il rappelait face caméra les revendications qu’il porte depuis onze mois. À l’écran, sa ride du lion se creuse au milieu du front. Ses cheveux sont très courts, presque ras. Le reste du visage est mangé par une barbe qui prend des lueurs fauves au soleil.

Grégory a commencé à lever le pied pendant les fêtes de fin d’année. Il ressentait un épuisement généralisé, ses collègues aussi. Il était très peu présent pour sa famille et sa compagne attend leur deuxième enfant. Il a pu récupérer un peu, se balader en forêt, s’occuper de son jardin. Respirer, avant de replonger dans une autre crise fin février. Ces deux crises sont liées, il faut naviguer entre les deux. Grégory est référent Situations Sanitaires Exceptionnelles, il a un diplôme universitaire supplémentaire en Désastres Sanitaires. Il a volontairement annulé ses vacances pour s’impliquer dans la gestion de la crise. Pour le moment, l’impact est encore minime à Mont-de-Marsan. Des personnes viennent se faire dépister tous les jours mais il y a encore très peu de cas. On se prépare sans savoir quand ça va nous tomber dessus. Il se dit confiant en l’organisation qu’ils peuvent mettre en place, mais ils risquent de manquer cruellement de lits en réanimation. On peut être très vite débordés comme en Italie ou dans le Grand Est, avec beaucoup de cas graves en même temps. La réelle difficulté, elle est là. Il suivait l’évolution du Covid-19 depuis le mois de janvier mais il n’était pas très inquiet. L’erreur que j’ai faite c’est de me focaliser sur les chiffres du nombre de cas et du nombre de morts. Le nombre de cas est erroné car il ne prend en compte que les gens qu’on teste. Il y en a sans doute beaucoup d’autres.

Grégory met tout en place pour éviter de contaminer ses proches. Il s’inquiète surtout pour sa femme qui doit accoucher d’un garçon dans quelques jours. Elle a le sentiment de devoir accoucher seule. Les visites sont interdites, les frontières fermées. Sa famille ne pourra pas venir.

Si c’était à refaire, Grégory dit qu’il serait soignant pour les animaux. Il a l’impression que les soins fournis par l’hôpital public sont devenus un bien de consommation, qu’il n’y a pas du tout de respect pour les soins qu’il prodigue. Les animaux sont plus compatissants. Un infirmier aux urgences n’a pas de patientèle. Il rencontre des inconnus toute la journée, dans des situations souvent dramatiques. C’est un métier de l’ombre, comme le dompteur de lions. Ce sont les fauves que l’on regarde, leur rugissement résonne encore des années plus tard. Le regard troublé par l’ombre des feux de forêt, on se souvient moins de ceux qui les arrêtent. Grégory écoute beaucoup de musique : du reggae, du rap des années 90 et Saint James Infirmary de Hugh Laurie. L’interprète de Dr House – médecin misanthrope et brillant - est aussi chanteur. Grégory aussi a ses contradictions, un métier qu’il adore , même s’il n’est pas sûr de l’exercer encore longtemps.

Plume & portraitisteMerci à Ingrid Leduc qui partage avec nous ce portrait publié sur son compte Linkedin le 20 mars dernier.

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