AU COEUR DU METIER

Soigner et se préserver : le défi impossible ?

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Médecin

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Stress des diagnostics, doutes, surmenage, sentiment d’échec face au décès d’un patient : on le sait, les soignants aussi, souffrent. Qu’ils exercent en libéral, à l’hôpital, ou dans d’autres structures, infirmiers, aides-soignants, médecins, vivent des situations parfois si compliquées au quotidien qu’il leur est « impossible » d’en parler à l’extérieur. Conséquences : les soignants ne sont pas épargnés par la dépression, le burn-out ou les addictions. France-Culture leur a consacré un documentaire sonore en deux volets : « Soignants en souffrance : La vulnérabilité des professionnels de la santé face à la dureté de leur métier ».

Au micro de France-Culture, le 9 septembre dernier, Murielle, une infirmière, raconte son parcours. Après le lycée, j'ai commencé par une école d'infirmière, parce que c'était mon rêve de petite-fille. Murielle avait neuf ans quand elle a voulu devenir infirmière et 9 ans, ça correspond [aussi] à l'âge où j'ai découvert que j'avais un frère qui était mort avant moi. On ne me l'avait pas dit dans ma famille, j'ai découvert ça en ouvrant mon carnet de santé un jour (…) En général, les soignants, on n'a pas besoin d'aller chercher très loin dans nos histoires personnelles pour savoir pourquoi on a voulu faire ça

En tant que soignant, c'est compliqué de garder une distance où il ne va rien nous arriver et où on ne va pas un moment être impacté par ce qu'on fait.

Soigner, oui, mais comment se protéger ?

infirmière burn-out

Il est difficile pour les soignants d’exprimer leur réalité, parfois trop terrible à entendre pour le monde extérieur.

Au tout début de sa carrière, la nouvelle diplômée a travaillé dans le service de cancérologie pédiatrique d’un hôpital parisien. La souffrance du soignant, elle la connaît bien, mais comment un professionnel de santé en arrive à souffrir ? Je pense que c'est compliqué de garder la bonne distance, c'est à dire à la fois celle où on est efficace parce qu'on est en empathie et qu'on se soucie de la souffrance de l'autre, sans pour autant que ça nous atteigne au point que ce soit douloureux pour nous-même. Trouver la bonne distance, ne pas trop se laisser entamer, voilà toute la question, alors que les professionnels de santé sont parfois amenés à réaliser des soins auprès d’un patient pendant plusieurs mois, plusieurs années, qu’ils rencontrent les familles des malades, qu’ils les écoutent et les accompagnent… Qu’ils s’attachent à certains patients, évidemment. Si on reste complètement indemne dans une relation soignant-soigné, je ne sais pas si on est tellement soutenant, s’interroge Murielle. Quand on est infirmier, infirmière, aide-soignant, dans ces métiers qui sont dans la proximité -on est aussi dans la proximité des corps- c'est compliqué de garder une distance où il ne va rien nous arriver et où on ne va pas un moment être impacté par ce qu'on fait. Les soignants sont nombreux à décrire des situations terriblement difficiles et douloureuses, parfois au quotidien.

Si on reste complètement indemne dans une relation soignant-soigné, je ne sais pas si on est tellement soutenant.

Murielle évoque ainsi « les situations extrêmes », autour des décès d’enfants, parce que ce sont forcément des moments très difficiles, même quand ils sont attendus, c'est à dire même quand on sait que ce sont des enfants qui sont en fin de vie (...) Les toilettes mortuaires d'enfants dont on s'est occupés pendant des mois... Voir les familles dans une immense douleur... Les rechutes aussi. Voir des enfants qui se sont remis, qui sont rentrés chez eux, qui sont partis avec le sourire aux lèvres et puis qui reviennent parce qu'ils rechutent. Ça, c'était très violent. (...), se souvient-elle. Oui quand il y avait ces rechutes c'était très dur pour tout le service, c'était un véritable échec, c'est quelque chose de désespérant souffle l’infirmière.

C’est quand même compliqué de se sentir bien dans sa peau de soignant.

La reconnaissance ? Murielle, l’infirmière, résume : C’est un travail très peu reconnu (salaire pas brillant), rythmes compliqués, peu de considération… Le métier d’infirmière, dit-elle, est un peu vu comme un métier de bonnes sœurs. On est de braves gens pas très diplômés, corvéables à merci… C’est quand même compliqué de se sentir bien dans sa peau de soignant.

Raconter ce que je vis ? « Impossible »

Chacun donc, compose, tient, mais que faire de cette souffrance-là, dans l’intimité ? Il en va de l’équilibre psychologique, de la santé même des soignants. Pourtant, beaucoup d’entre eux le disent : il leur est très difficile d’exprimer cette réalité, parfois trop terrible à entendre pour le monde extérieur. Raconter au quotidien ce qu’elle vivait ? Murielle est catégorique : A l'extérieur c'était impossible. Impossible. A cette époque-là, j'étais vraiment au début de ma vingtaine donc la plupart de mes amis avaient le même âge. Ils ne vivaient pas du tout la même chose. Avec ceux qui vivent une réalité toute autre et à qui la société a bien appris à faire comme si la maladie et la mort n'existaient pas, c'est absolument impossible de parler de la maladie et de la mort, d'enfants en plus..., assure-t-elle. Se tourner vers sa hiérarchie ? Elle n’aide pas toujours, voire même, elle fonctionne « au flicage ». Je n'ai pas de souvenirs de soutiens, j'ai plutôt des souvenirs de réprimandes ou de sanctions dans des moments qui sont déjà très très difficiles, précise Murielle.

3 heures de psychologie en 8 ans, uniquement vis-à-vis du patient

Pour le médecin généraliste Éric Henry, président de l'association Soins aux Professionnels de la Santé (SPS), qu’il a fondée en 2013 avec un autre médecin, c’était la même problématique. Le rapport à l'humanité qu'on rencontre, à la douleur qu'on rencontre, à la mort, à la projection qu'on a sur les autres, aux transferts que les gens font sur nous, à la confiance qu'ils nous donnent, à l'investissement qu'on va leur rendre (...) C'est ça le métier et là-dessus on vous fait trois heures de psychologie mais c'est de la psychologie vis-à-vis du patient, et c'est tout, se désole-t-il avant de faire remarquer : trois heures sur un cursus de huit ans, c'est quand-même que dalle. C’est donc sur le terrain que les soignants s’endurcissent. C'est très douloureux parce que vous rentrez parfois chez vous en pleurant, ou en engrangeant des histoires que vous ne pourrez raconter à personne... parce que personne ne sera capable de les entendre... Et quand je dis ça, ce n’est pas parce que les gens en sont incapables, c’est parce qu'ils n'ont pas imaginé que ce qu'on leur raconte puisse être vécu et être vrai. Donc on le garde pour soi et on arrive à le vider seulement lorsque l'on rencontre d'autres professionnels de santé, comme nous, et qu'à un moment l'un raconte son histoire et nous dit : j'ai vécu ça comme toi et moi pour m'en sortir, j'ai fait ça.

L'urgence de prendre soin des soignants

Que faire, alors, de cette parole douloureuse ? De ce vécu insupportable ? Comment éviter aux soignants de sombrer ? Les pathologies que nous soignons, nous les avons aussi : en médecine nous avons des gens qui sont en dépression, en burn-out, en épuisement professionnel et qui sont aussi addicts ! affirme Éric Henry. Nombre de soignants sont aussi « alcooliques ». Pire, non seulement le soignant refuse de voir qu'il est malade mais la population en général refuse de voir qu’un soignant peut être malade, assure Marie, psychologue à l’association SPS. Prendre soin des soignants, le chantier doit être ouvert de toute urgence, nous rappelle ce reportage. Depuis novembre dernier, l’équipe de l’association SPS a mis en place une plateforme téléphonique d’écoute avec 50 psychologues spécialisés et expérimentés. Plus de 1000 appels ont déjà été recensés, souligne France Culture. Quant aux actions initiées fin 2016 par Marisol Touraine, alors ministre de la Santé, une stratégie visant à améliorer la qualité de vie au travail des professionnels de santé, jugée alors comme une priorité politique, portée au plus haut niveau gageons qu'Agnès Buzyn, nouvelle pensionnaire de l'Avenue de Ségur, saura les poursuivre… Nous aurons à coeur d'y veiller.

• Références : Un documentaire de Lenora Krief, réalisé par François Teste. Archives INA : Christelle Rousseau. A retrouver sous forme de Podcast.

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Journaliste susie.bourquin@infirmiers.com @SusieBourquin

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