AU COEUR DU METIER

Stella : "je soupçonnais Alzheimer de jouer avec le cerveau de Mme Alpha"...

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2020, année d’une crise sanitaire à l’échelle planétaire, est également celle où Infirmiers.com fête ses 20 ans. A cette occasion, nous avons sollicité notre large communauté de soignants en proposant un concours de mini-nouvelles sur le thème suivant : "Ce jour-là, face à mon premier patient..." Trois textes parmi la vingtaine de contributions reçues ont particulièrement retenu l’attention des trois journalistes de la rédaction. Chacune défend et argumente son choix. Voici pourquoi la nouvelle de Stella Laverdure a séduit Susie Bourquin, journaliste à la rédaction. 

Susie Bourquin, journaliste à la rédaction d'Infirmiers.com, face au texte de Stella Laverdure, étudiante en soins infirmiers (promotion 2019-2020), à l'Ifsi de Nanterre

Stella Laverdure raconte, avec beaucoup de délicatesse et d'une façon toute personnelle, sa confrontation avec la dégradation engendrée par Alzheimer. Sa première patiente, une petite dame douce, gentille et aimable dans le souvenir des soignants, est désormais habitée par le démon Alzheimer. On sent l'étudiante, forte de ses armes scolaires, qui veut bien faire, désemparée devant une situation qu'elle n'avait pas prévue, devant la violence de celle dont elle a la charge. Premier jour, premier choc, première chute. Son récit est chargé du décalage entre le professionnalisme, la bienveillance et la dignité dont Stella veut faire preuve, et la véhémence brute de sa patiente. Triste tableau ? Non, car l'ironie, l'humour pour évoquer une situation terrible, laissent un goût d'humanité. 

"Ce jour-là face à mon premier patient" 

Qu’est-ce qui a bien pu se passer pour en arriver à cette incroyable transformation et se retrouver face à une Mme Alpha agressive et prête à mordre tout ce qui bouge ?

Ce jour-là, le temps était mauvais. Le ciel était gris. Il ne cessait de pleuvoir. Il faisait un froid glacial à l’extérieur. Ce jour-là, j’arrivais sur mon lieu de stage le ventre vide. J’avais l’estomac noué. J’étais incapable d’avaler quelque chose. J’appréhendais cette rencontre inévitable entre mon premier patient et moi. Mille et une questions se bousculaient dans ma tête :
« A quoi va ressembler mon premier patient ? Sera-t-il doté comme nous être humain d’une tête, d’un tronc, de deux bras et de deux jambes ? » ; « De quelle couleur sera-t-il ? Bleu ? Vert ? Rouge ?… » ; « Quelle langue parlera-t-il ? » ; « De quoi se nourrit-il ? D’herbes vertes et fraîches ? De grains ? De chair ? » Arrrgghhh…. Tous ces questions me faisaient frissonner de peur…

Ce jour-là, avant d’entrer dans l’unité protégée où est hébergé mon premier patient, j’enfilais ma tenue de stagiaire : la blouse blanche de rigueur, bien sûr ! Ce jour-là, j’allais rencontrer celui qu’on appelle « le premier patient ». Car il faut toujours un premier à toute chose. Et ce patient se retrouvait être à la tête de la liste de patients que je rencontrerai par la suite. Il était l’alpha, le début, le commencement... !

"Foutez le camp…"

Ce jour-là, mon premier patient était une patiente, une femme âgée de 92 ans. Par souci de confidentialité, je la nommais Mme Alpha. Ce jour-là, debout devant la porte de Mme Alpha, je me répétais furtivement les mots que j’allais dire et les actions que j’allais réaliser : « je dis bonjour, je me mets à sa hauteur, je demande pour ouvrir les volets, je recherche son consentement… » Ce jour-là, je me décidais au bout de quelques minutes à entrer dans « l’antre » de Mme Alpha.

Il faisait sombre et les rideaux étaient tirés. Un rayon de soleil traversait la pénombre de la chambre. J’apercevais les contours d’un corps allongé dans un lit placé au milieu de la pièce. Ce jour-là, je m’approchais à petit pas de Mme Alpha et je voyais son visage encore marqué par le sommeil et par les rides intarissables de la vieillesse. Je lui souriais, lui disant avec beaucoup de douceur : « Bonjour Mme Alpha, comment allez-vous ? Je suis désolée de vous réveiller de sitôt. Il est 10h du matin… »

Ce jour-là, Mme Alpha ouvrait un œil, puis l’autre, me jetait un regard par-dessus sa couverture puis disait : « Qu’est-ce que vous me voulez ? » Je répondais : « Mme Alpha, je suis stagiaire infirmière, je m’appelle Stella et je viens vous voir pour vous proposer mon aide pour la réalisation de la toilette… » À la suite de cela, elle me répondait en grognant : « je ne vous ai rien demandé, laissez-moi tranquille, foutez le camp… ». J’étais perplexe. Je n’avais pas envisagé un seul instant ce cas de refus potentiel, mais je n’abandonnais pas ma mission salvatrice aussi facilement.

Ce jour-là donc, un rapport de force soignant-soigné se mettait insidieusement en place. Je me permettais d’insister afin de pouvoir réaliser ces soins « pour le bien de mon premier patient » et lui arracher subtilement un consentement éclairé. Mais elle semblait résister, batailler puis se resigner par moment. Les soins s’annonçaient… prometteurs.

"Tu es moche… tu es nulle… tu ne sais rien faire…"

Mme Alpha me couvrait généreusement d’adjectifs qualificatifs tel que : « Salope… andouille… garce… connasse… » tout au long de la toilette. Ce jour-là, je constatais donc que Mme Alpha était débordante d’imagination et très inspirée pour établir des multiples portraits élogieux de ma personne : « Tu es moche… tu es nulle… tu ne sais rien faire… » marmonnait-elle. Ce jour-là, je me découvrais aussi impuissante. Les difficultés commençaient à surgir et se succédaient. Je me sentais incapable de réaliser la toilette de Mme Alpha dans les règles de l’art. Ce jour-là, face à mon premier patient, j’étais frustrée et contrariée. Tout ne se déroulait pas comme prévu : changement de gants, friction solution hydroalcoolique, nettoyage du plus propre vers le plus sale…

Que nenni ! Rien de tous cela ! A la place, un enchaînement de gestes désorganisés, ballottés par ci par là, au gré des humeurs et des frasques de Mme Alpha. En effet, je n’avais pu lui laver ses parties intimes, esquivant alors un coup de poing direct de Mme Alpha. Je n’avais pas pu laver les pieds crasseux de Mme Alpha car je devrais maitriser ses jambes maigrichonnes qui s’abattaient sur ma tête en cascade. Je n’avais pas pu laver les cheveux sales de Mme Alpha car cette dernière hurlait à gorge déployée et à percer les tympans : « Au secours… A l’aide…A l’assassin… » Je n’avais pas pu laver correctement la bouche de Mme Alpha qui s’apprêtait à me mordre les doigts de toutes les forces de son appareil dentaire. Ce jour-là, face à mon premier patient, j’accusais le coup du sort. « Quelle tribulation ! Qu’il en soit ainsi ! » pensais-je avec l’air dépitée.

Ce jour-là, face à mon premier patient, je m’interrogeais également : « A qui la faute ? » demandais-je. Selon les dires du personnel soignant, il y avait quelques années, Mme Alpha était décrite comme une petite dame douce, gentille et aimable. Qu’est-ce qui a bien pu se passer pour en arriver à cette incroyable transformation et se retrouver face à une Mme Alpha agressive et prête à mordre tout ce qui bouge ? Quel est cet esprit malfaisant qui avait bien pu prendre possession du corps tassé et fatigué de Mme Alpha ? Cet esprit ne s’appellerait-il pas Alzheimer ? Esprit aux multiples facettes qui n’épargne aucune personne âgée aux portes de la vieillesse. Je suspectais à raison « Alzheimer » de jouer avec le cerveau de Madame Alpha comme dans un jeu de Monopoly et de jongler, tel un jongleur dans un cirque, avec ses neurones, ne lui laissant aucun répit. Lors de ses rares moments de faiblesse, « Alzheimer » semblait appeler en renfort « Démence » et « Troubles cognitifs » (ses deux compagnons de méfaits) afin de semer la discorde et le chaos à l’intérieur de Mme Alpha. Ils prenaient un malin plaisir à désinhiber, perturber, déranger, désorganiser et effacer la mémoire de la malheureuse Mme Alpha qui paraissait comme une marionnette entre leurs mains de ventriloques diaboliques.

Ce jour-là face à mon premier patient, je ne pouvais que reconnaitre la victoire inéluctable de « Alzheimer » et ses comparses et m’avouer vaincue.

Ecoutons les lauréats parler de ce qu'ils ont écrit et voulu partager...

Infirmiers.com remercie tous les contributeurs qui ont envoyé un texte à la rédaction. Aucun d’eux n’a démérité !

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