PORTRAIT / TEMOIGNAGE

Vous avez dit « aidant » ?

Le terme « aidant » est de plus en plus employé pour désigner les proches accompagnant une personne malade ou souffrant d'un handicap. Mais qu'implique vraiment l'utilisation de ce mot ?

sénior aidant soignant

Attention à ne pas confondre aidants et professionnels de santé...

Je suis surprise et en colère de lire et d’entendre dans les médias le terme d’aidant, désignant la famille de personnes vieillissantes, ou d’un de leur membre souffrant d’une maladie ou d’un handicap. Je vois se multiplier les manifestations, comme des « café des aidants », la « minute des aidants » sur France 5… Quand un membre du corps humain est malade, c’est tout le corps qui est souffrant. C’est la même chose pour une famille.

Alors, que signifie d’employer le terme d’aidant ? On emploie même le terme de « jeunes aidants » désignant les enfants de 6 à 23 ans supportant l’un de leurs parents souffrant d’une maladie grave. Je suis stupéfaite !

Dans une famille, il y a un ordre à respecter. Les parents naissent avant leurs enfants et ils doivent leurs prodiguer des soins, une éducation, donner de l’amour parental. Les parents donnent et les enfants reçoivent. Un enfant aime sa mère et son père en tant qu’enfant. C’est de l’amour filial. Les parents les aiment. C’est de l’amour maternel et paternel. Chaque amour est différent, selon la place de chacun dans la filiation. L’enfant a besoin de l’amour de ses parents pour construire des relations affectives saines, pour se construire et grandir, Les parents sont les éducateurs et les accompagnateurs dans la vie d’un enfant et non l’inverse. L’enfant a besoin de l’amour de ses parents en tant qu’enfant et il en a besoin toute sa vie. Que les parents soufrent de maladies ou non, l’amour doit rester intact et être différencié de la maladie, du handicap. L’enfant ne doit rien a ses parents. Il n’a pas de dettes vis-à-vis d’eux.

Ne confondons pas les proches et les professionnels de santé. La famille reste la famille ; chaque personne y a une fonction propre et surtout une place généalogique immuable dans son arbre de naissance. La relation parentale ne s’inverse pas quand nos parents vieillissent. Les aiguilles du temps ne reculent pas ! Les parents éduquent leur enfant au fil des ans, pour qu’ils sortent du giron familial, prennent leur autonomie, réalisent leur vie. C’est le sens propre du mot « éducation », qui signifie « conduire à l’extérieur… ». Cela implique des deuils, des frustrations des deux cotés, mais ce sont des frustrations qui font grandir. Comme le dit F. Dolto, « comme pour la fleur, la castration est toujours à recommencer pour l’être humain ». Soyons patient et acharné à notre développement personnel. A l’âge adulte, cela dépend de nous et pas des autres.

Dans un couple, chacun a aussi sa place ; sa place de compagne, d’épouse, ou d’époux. C’est une relation sexuée d’égal à égal entre deux personnes de sexes opposés le plus souvent. Si l’un des deux prend la place d’aidant pour l’autre ; il y a un risque de déséquilibre ; il y en a un qui risque de  donner plus que l’autre et ce n’est pas souhaitable dans un couple. Il y a un risque d’infantilisation, de changement de rôle, de prise de pouvoir. Ce qui est, bien entendu, pas aidant du tout, mais plutôt asservissant, enfermant. Celui qui aide l’autre risque de le prendre en charge, de faire à sa place. Ce comportement risque de lui voler son désir de vie, son désir d’aller mieux, de guérir, de se prendre en main et de développer ses propres capacités, ses propres ressources. Il y a un risque de grande dépendance et donc de maltraitance. Il est important de garder le lien, mais un lien de liberté, un lien de couple et non de devenir l’infirmier(e) de l’autre.

Je suis d’autant plus en colère et déconcertée qu’en tant que formatrice pour les professionnels de santé, je sais que 71% des auteurs de maltraitance sont les membres d’une même famille, plus exactement 37 % sont les fils, 23% les filles, 13% les conjoints, 3% les neveux et 7% les gendres et belles-filles.

Il y a aussi parfois de la maltraitance quand les équipes soignantes sont épuisées et que la souffrance des patients les renvoie à leur propre souffrance non explorée, non travaillée.

Et, il y a aussi B. Cyrulnik qui, lors du 41ème congrès national de l’Union Nationale des amis et famille des maladies psychiques (UNAFAM), nous rappelle qu’il y a quatre fois plus de dépression dans une famille dont un des membres est atteint de schizophrénie ou de la maladie d’Alzheimer.

Les médias et la politique sanitaire actuelle ne risquent t-ils pas de produire encore davantage de la maltraitance et de la violence aux personnes, s’ils placent la famille comme aidants en première ligne, et non comme famille souffrante et faisant ce qu’elle peut ? Pour moi, à les nommer « les aidants », il y a confusion de rôles et cela peut mener à l’épuisement, à la folie, à la mort parfois (suicide, mort prématurée du membre de famille qui aide…).

On ne sait plus qui aide qui, comment, pourquoi, à quel titre, dans quel cadre ? L’aide à autrui nécessite une formation longue, un savoir-faire et un savoir-être, et surtout une certaine distance affective, sans laquelle aucun soin n’est possible, ni psychologique, ni physique au sens professionnel du terme. L’être humain est complexe et il faut du temps pour le comprendre, surtout se comprendre soi- même.

Personnellement, j’ai aidé mes parents souffrant de maladies diverses pendant longtemps et dans la dernière année de vie de mon père, il y avait une telle tension quand je leur rendais visite, que la haine est montée en moi. J’ai failli frapper mon père. Cela a été la sonnette d’alarme, le moment de dire STOP. Je me suis progressivement détachée, j’ai appris à me protéger, à accepter mon impuissance ; ce n’est pas un processus facile, surtout pour l’infirmière que j’ai été pendant 16 ans.

J’ai quitté la blouse blanche mais pas le désir d’aider autrui et surtout pas celui d’avancer sur un chemin de liberté et de paix intérieure.

Si je veux aider autrui, c’est à moi de me mettre au travail en premier, c’est-à-dire de reconnaître l’autre comme une personne entière, différente de moi, libre de ses valeurs et de ses choix, et donc capable de développer ses propres ressources. Ainsi, en reconnaissant l’autre comme libre, je suis libre à mon tour, et je me replace à une juste place dans mes liens familiaux. Ainsi chacun continue à tisser des liens justes et nourrissants et à prendre soin de soi.

Et, si cette attitude était plus sage ? Aux niveaux national et collectif, je crois qu’il est urgent de mieux et plus former de professionnels de santé intervenant auprès des personnes âgées, des personnes souffrantes de handicap, à domicile, dans les établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) ou dans de petites structures, qui restent encore à créer. J’espère pouvoir y contribuer à la mesure de mes moyens.

Note

  1. Concours d’entrée AS. AP. Oral. Nathan. 2015

Bibliographie

  • L’image inconsciente du corps. F. Dolto. Ed . Seuil. 1994
  • La maturité dans les relations humaines : Bert Hellinger. Le Souffle d’Or. 2002
  • Transmettre un Evangile de liberté. C. Théobald. Bayard. 2007
Creative Commons License

Danse-thérapeute et formatrice en relation d’aidehttp://www.psycho-ressources.com/claire-baudin.htmlFacebook

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Commentaires (7)

execho

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#7

le Monde..

perte d'autonomie:le chemin de croix des aidants(cazenade°)

execho

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#6

le concept d'aidant extraordinaire...

Google:protéger le proche aidant:une question d'éthique( Ringuet°)

kataidante

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#5

quelle charge!!!

Surprenant cet article. Surprenant et attristant aussi de constater que le fossé qui sépare soignants et aidants se creuse davantage alors que nous devrions coopérer.
Les aidants ne sont pas des soignants, nous sommes bien d'accord. Ils sont néanmoins des acteurs incontournables des prises en charge à domicile. Prenez le problème dans tous les sens, il n'y aura jamais assez de soignants ni d'aides professionnelles correctement formées pour assurer le maintien à domicile des âgés et des patients handicapés ou en perte d'autonomie.
Vous reconnaissez que des soignants épuisés puissent être maltraitants, pourquoi ne pas reconnaître que des aidants mal formés, mal préparés, pas assez soutenus puissent aussi le devenir?
Vous opposez relation d'aide et place dans la famille? Pourquoi un fils, une fille, une épouse ou un compagnon perdraient-ils leur place auprès du proche aidé au prétexte qu'il deviendrait son aidant? Ne peut-on pas être épouse ET aidante de son époux? Une fille peut fort bien être l'aidante de sa mère ET rester la fille qu'elle n'a jamais cessé d'être. La relation d'aide fait-elle perdre les repères familiaux à ce point? On ne devient jamais le parent de son parent, mais on peut fort bien vouloir être l'aidant de son parent. Au même titre qu'on ne réduit pas un malade à sa pathologie, on ne réduit pas un aidant à sa relation d'aide à son proche.
Vous parlez de risque d'infantilisation, de prise de pouvoir au sein de la famille, Oui c'est possible. Raison de plus pour assurer le soutien de ces familles avant qu'elles ne deviennent dysfonctionnelles.
Nous sommes environ 9 millions d'aidants en France. Ignorer ce fait pourrait conduite à toutes ces dérives familiales que vous dénoncez ou craignez.
Travaillons ensemble, coopérons, faites confiance à notre expertise, nous connaissons nos proches parfois mieux que vous, mais ne nous opposez pas.
On peut changer de soignant, pas d'enfant!

Pamplelune1959

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#4

Colère

Bonjour,
En lisant cet article, moi qui suis AIDANTE, j'ai réagi avec colère, et je ne suis pas la seule. Pour l'écrire, il faut être essentiellement (voire uniquement) dans la théorie, sans avoir jamais endossé le rôle de "pratiquant". Un peu comme ce psy qui ose dire que "faire la toilette à ses parents a quelque chose de malsain". Et quand les parents ne supportent personne d'autre ? Et quand les moyens ne le permettent pas ?
On peut à la fois être aidant, et AIMANT. Et on peut vaciller oui, mais comme n'importe qui auprès de celui qu'il aime, enfant, parent, ami, amour.
Ce que j'ai lu m'offense, non seulement pour moi, mais aussi pour les autres aidants qui sont mon vrai soutien, parce qu'ils savent de quoi ils parlent.
Alors pour nous aider, plutôt que d'être pleine de théorie, battez-vous pour que des lieux d'accueil existent, où nos aidés se sentiront chez eux, avec des gens aimants, respectueux, qui les soigneront avec empathie, respect, attention, en prenant le soin d'une toilette douce, sans brutalité, en ne la baclant pas en 10 mn. Qui ne laisseront pas un aidé devant son plateau de repas à peine préparé parce qu'on aura oublié qu'avec une seule main mobile c'est difficile, qui penseront à lui donner son alarme, la télécommande de son lit, la télécommande de la télé...
Et ne me parlez pas de manque de personnel : pour avoir accompagné mon mari 18 mois en CRF, j'ai eu le temps d'apprécier... Les discussions du personnel en salle de soins ou dans les bureaux pensant qu'un patient qui a sonné attend ne sont pas rares. Voire même plutôt fréquentes !
Je vous laisse une chance. Votre article est-il uniquement maladroit ? Ai-je mal compris ?

mickaelm

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#3

...

aidant naturel, pair aidant....

ceci reste avant tout un éventuel projet de société qui se marie mal avec le développement et l'épanouissement personnel tant prôné par notre société individualiste.

il reste alors les questions soulevées par de telles orientations dans une logique actuelle de minoration des coûts...

Simahey

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#2

Le réel ! Parodie...........

Je suis stupéfaite et en colère de lire et d’entendre qu’une infirmière ne reconnaisse pas l’expertise des aidants et qu’au lieu de collaborer elle les objecte.
.Je vois se multiplier les manifestations, comme des « café des aidants », la « minute des aidants » sur France 5, Objectif Indépendance, des forums très actifs, sur FB ou ailleurs sur lesquels les partages du vécus des aidants est un soutien considérable pour les membres, vital parfois (sis si si si)… et j’en suis ravie !
Le terme d’aidant, désigne un membre de la famille, bienveillant, qui souhaite offrir un confort et vie à son aidé plutôt que de l’enfermer en structure ou chacun d’entre vous, sait comment ils sont peu considérés au fil du temps.
Tous les aidants n’ont pas de ressentiment envers l’aidé. S’il n’a pas la capacité, il passe la main.
Prétendre que les professionnels seraient TOUS dans le juste, de quelle vérité ? Serait risqué.
Aidants/professionnels une rencontre est possible, autour de ressources qui permettraient le développement et l’épanouissement de chacun, à condition de savoir les partager.

execho

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#1

et le pire..

c'est l'expression"aidant naturel".Avec cet article on sort de la pensée unique.Les parents nous font réfléchir par leur exemple à comment nous abordons la perspective de notre vieillesse et de notre mort.En ce sens,ils continuent à être des parents.Le conjoint est notre amour,il n'est pas de notre famille autrement ce serait de l'inceste.;ceci dit pour rire un peu!Gloire aux veuves et belle filles embauchées pour pas un rond avec l'assentiment des médecins qui trouvent que cela les "valorise".Pendant que les copines visitent les châteaux de la Loire!