DOCUMENTATION

A la folie, une immersion en hôpital psychiatrique proposée par Joy Sorman

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Paru en février 2021, le livre de l’écrivaine Joy Sorman sur la folie permet de réinterroger des pratiques soignantes avec des personnes atteintes de maladies dites mentales. Auteure depuis plusieurs années, Joy Sorman s’est immergée, pendant une année à raison d’une fois par semaine, dans un hôpital psychiatrique pour travailler, observer, vivre avec les personnes soignées et les soignants.

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Depuis longtemps, je voulais écrire sur la psychiatrie. Pour le faire, j'ai choisi l'immersion, le terrain et l'aventure personnelle. Joy Sorman

Auteure de plusieurs ouvrages, Joy Sorman fait de l’observation en immersion la pierre angulaire de son dernier livre, intitulé « A la Folie », paru en début d’année aux éditions Flammarion. Elle y croque le quotidien des soignants et des soignés en hôpital psychiatrique, les âmes, les émotions, les incertitudes, les impasses… faisant de la littérature une invitée inhabituelle dans un monde d’ordinaire fermé. Un regard délicat mais sans complaisance sur un univers où les portes se ferment, les dialogues se synchronisent, et les portraits s’esquissent.

Eclairer l’internement

Dans « Paris gare du nord » (2011), la romancière s’appuyait déjà sur l’observation des individus et les décrivait déjà se fondre, et former parfois un tout schizophrénique. Des voix s’entrechoquaient dans un certain chaos. Cette fois, les patients croisent les soignants dans le hall, les couloirs. Le personnel accueille, diagnostique, autorise une sortie culturelle, envisage une sortie. L’hôpital est un lieu clos dans la cité. La sortie est illusoire, sans espoir. Une dynamique relationnelle est portée de chapitre en chapitre. Elle s’articule autour de toutes les personnes concernées par des pathologies. Des portraits sont réalisés avec justesse, sans jugement, sans peine, mais avec une intelligence émotionnelle contenue. Accepter des personnes dans une intimité mentale, c’est exercer l'hospitalité.  Les personnages sont déroutants et éclairent, chacun à leur manière, l’internement des individus. Il y a Franck, interné plusieurs fois pour violences, qui se réfugie dans l’étude de la numérologie ; Catherine, infirmière et gardienne des clefs, partage sa peine face à la fatalité du système. ; Comptons aussi Youcef, confiant à Joy qu’il est le célèbre soldat inconnu ; Sarah, la psychiatre désabusée ; Maria, qui a l’autorisation d’aller à la cafétéria ; Jules, enfermé et ankylosé, ou encore Adrienne, l’ASH (Agent de Service Hospitalier)…

Un présent sans ouverture

Les pièces divisent et rassemblent. D’une chambre isolée au parc-fumoir, du restaurant à la salle de consultation, les espaces entourent la folie qui s’est installée avant eux.  Les portes s’ouvrent et se referment. Les pas résonnent dans le pavillon 4B. Le personnel s’agite ou s’impatiente. L’écriture est limpide et complexe à la fois, sereine et dérangeante, sans provocation mais avec de la documentation pour appuyer un style engagé. Le contexte psychiatrique est fragile, les représentations et les pathologies sont là pour nous convaincre que l'incertitude est la meilleure posture pour créer du lien avec l’histoire, le présent sans ouverture sur un meilleur avenir. Les dialogues font partie de la narration sans autre forme particulière, ce qui rend la lecture attractive. Les voix s'entremêlent avec la narratrice qui assume discrètement ses limites. Les soignants sont désabusés et les patients marginalisés.  Il y a une musique dans ce livre qui, cependant, n’échappe pas à contribuer à la banalisation de certains actes, comme la contention, qui semble naturelle alors qu’elle fait l’objet de débats éthiques passionnés. Il existe des alternatives. Dans le livre, la contention fait partie d’un discours dystopique mettant en scène des sujets ayant pour point commun la folie.

À l'hôpital psychiatrique, une grande part du temps infirmier est pourtant un temps informel - on s'assoit et on parle-, la bienveillance ne se chiffre pas, le plus efficace peut être imperceptible, non quantifiable

Rejet de la culture du résultat

Joy Sorman mesure les reliefs de la folie : il y a des animaux pour ceux qui les voient, des ambiances olfactives, des crises, des corps, des maladies, des hommes et des femmes en lutte contre leurs maladies.  L’ouvrage peut être lu comme une enquête sociale dont l’arrière-plan est l'ensemble du personnel de l'hôpital et son vocabulaire, ses lois et ses travers, des illusions et des espoirs voilés. Certaines vérités y sont dites ... À l'hôpital psychiatrique, une grande part du temps infirmier est pourtant un temps informel - on s'assoit et on parle -, la bienveillance ne se chiffre pas, le plus efficace peut être imperceptible, non quantifiable. Tous le disent, on manque de soignants et les soignants manquent de temps car ils le perdent à des tâches administratives toujours plus nombreuses, des tâches comptables qui rassurent sans doute les gestionnaires déconcertés par les pratiques incertaines de la psychiatrie, rétives à notre culture du résultat...".

Un trouble bruyant

Dans l'univers hospitalier, je connaissais les soignants, les personnels administratifs, les personnes soignées, les proches aidants, les visiteurs, les aumôniers, les pathologies, les symptômes, la douleur et la souffrance, la bienveillance, la maltraitance, la formation et la documentation. Mais je ne réalisais pas quelle pouvait être la place de l'écrivain, un observateur attentif qui se fait tour à tour photographe, enquêteur, traducteur, facilitateur, apprenant, sachant, sociologue, philosophe, invitant le lecteur à cheminer à plusieurs sur le sentier de la folie. Qu’est-ce que la folie ? A partir de plusieurs histoires, nous apprenons qu’elle est un trouble bruyant qui doit s’organiser dans un univers contraignant. La folie est un trouble sociétal qui a du mal à prendre en charge des personnes reléguées à l’enfermement. Les dictionnaires parlent de désordre mental. Le désordre provient aussi de l'ignorance, de la peur et de l’activité médicale / paramédicale. La folie est contagieuse car la peur se transmet de génération en génération. La folie est durable alors que le temps nous échappe. La folie est raisonnée dans un manuel (DSM : manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) qui classe les individus en lien avec des traitements médicamenteux pour traiter la question. La folie génère une activité soignante compassionnelle invisible à l'œil nu. Ce livre invite à se poser une question existentielle : à qui appartient la normalité ?

Pour aller plus loin
Interview de Joy Sorman (Librairie Mollat)
A propos de l'auteure (Flammarion)
Friard, Dominique. J’aime les fous. Paris: Seli Arslan. 2019


Lexicographe, documentaliste, formatrice, auteure du Dictionnaire des concepts en sciences infirmières

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