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A lire - « Soignantes dans un hôpital local »

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Sophie Divay est sociologue et maître de conférence. Le livre qu'elle présente est le fruit d'une enquête passionnante sur le fonctionnement d'un hôpital local qui nous ouvre progressivement à une perspective plus globale. Ainsi, par ce travail ethnographique, l'auteur propose de revivre, par les anecdotes et les souvenirs, l'évolution du système de santé en France.

patiente alzheimer fauteuil roulant soignantL'analyse nous conduit dans les murs de l'établissement et les détails apportés dépeignent avec réalisme l'ambiance des lieux. Ainsi, « l'Hôpital du littoral1 est recouvert d'une peinture couleur bois de rose, il présente des formes arrondies et s'élève sur un seul étage. Sa façade, percée de nombreuses baies vitrées, donne l'impression au visiteur d'être déjà entré dans l'hôpital avant d'en avoir franchi le seuil ». Ces descriptions croisent des tableaux chiffrés pour donner au lecteur les informations les plus claires et les plus explicites pour comprendre en profondeur la situation décrite :

« Au 1er janvier 2000, une distinction forte de conséquence se faisait sentir entre les effectifs des hôpitaux locaux et ceux des autres hôpitaux publics :

  % effectifs dans les hôpitaux locaux % effectifs dans les autres hôpitaux publics
IDE 16,6 % 35,6 %
AS 44,7 % 34,4 %
ASH 33,9 % 16,1 %

Soignantes dans un hopital localCet aller-retour entre le descriptif et l'analytique, le propre du travail sociologique, fait partie de la grandeur de l'ouvrage : nous passons sans cesse du local au global, du vécu à l'analyse sociologique. Il s'agit donc de décrire au mieux le quotidien des soignantes car au bout du compte il ne s'agit bien que de cela. On peut se questionner sur les dynamiques générales des fonctionnements d'un système et des changements de politique, mais il n'en reste pas moins qu'en définitive c'est dans le quotidien que tout se vit.
Ainsi, en retraçant le passé de l'hôpital, par exemple lorsqu'il était encore un hospice, les soignantes les plus vieilles relatent leurs anecdotes. À l'époque, « [les bonnes sœurs] avaient des vaches, des lapins, des poules, des cochons ! […] et puis, les personnes qui venaient à la maison, on disait l'hospice à l'époque, et bah, ils travaillaient dans le jardin ! » - « Mais ils étaient valides, alors ? » - « Ah oui, ils étaient plus valides que ceux d'aujourd'hui, bah oui, hein ! ».

Les témoignages directes ont cet avantage de transmettre crûment et clairement des situations vécues de l'intérieur.
En joignant le sociétal et les situations particulières, l'auteure fait également lien entre étude statistique et ressenti psychologique. Son travail peut donc être entendu sur les différentes strates de compréhension de la situation que traverse actuellement la France, à savoir la profonde disparité de densité des professionnels de santé en fonction des régions et des spécialités. Ça tombe bien, l'établissement de référence est un EHPAD de province, quoi de plus explicite ?

L'organisation du livre

L'étude fait une analyse de l'évolution chronologique de cet hôpital. Il se dégage alors trois grandes périodes qui se sont succédées ces cinquante dernières années.
La première période, allant des années soixante aux années quatre-vingt, témoigne d'un véritable revirement dans l'histoire du système de soin car elle signe la fin de l'autorité religieuse au profit de soignants professionnels. Ainsi l'hospice devient hôpital.

Prenons un extrait des souvenirs du directeur de l'époque lorsqu'il a pris ses fonction en 1973 et qu'il découvre la nature des soins apportés en gériatrie. « […] Au fur et à mesure que l'état des personnes âgées se dégradait, elles changeaient de lit, et les deux derniers lits, c'était avec un rideau... vous voyez pourquoi, hein, vous avez compris pourquoi ! C'était l'horreur absolue ! Donc j'ai fait enlevé les rideaux. J'ai fait enlever aussi les camisoles de force, parce qu'il y avait des camisoles de force, que j'ai brûlées comme un feu de la Saint-Jean, au vu et au su de tout le monde ! C'était inimaginable ! Les urinaux, pour les hommes, on leur attachait avec des ficelles entre les jambes et les ficelles leur bouffaient la peau ! »

Les descriptions faites de cette période sont extrêmement riches et permettent de se faire une idée assez claire d'un mode de fonctionnement tellement loin de ce qui se fait aujourd'hui et pourtant si proche. Les témoignages recueillis proviennent de soignantes parfois récemment retraitées. Et comme vu précédemment, les poules et les cochons qui circulent dans la cour de l'hospice, c'était encore d'actualité il y a quarante ans !

La seconde période commence par une date symbolique forte : 1982. Elle correspond à deux événements importants. Tout d'abord au départ de l'établissement de la dernière religieuse hospitalière. Cette démission vient parachever, pour la région, un processus de laïcisation du système de santé amorcé dès la fin du XIXème siècle au niveau national. Ensuite, cette même année inaugure la construction du nouvel hôpital, conséquence directe de l'installation dans la région d'un site industriel producteur d'énergie. Ainsi l'hospice fait place à l'hôpital moderne avec de nouveaux locaux, de nouvelles techniques et une nouvelle façon d'appréhender les patients.

La transition témoigne du changement fondamental de la hiérarchie : les sœurs, porteuses d'une position supérieure par voie divine, laissent placent à des infirmières fraîchement diplômées. La contingence des événements mettra en évidence le prima de l'expérience sur le diplôme. Ainsi, moins aguerries que les anciennes, leurs légitimités hiérarchiques n'est que sur le papier. Dans les faits, ce sont les aides-soignantes (AS). Et les agents des services hospitaliers (ASH). Qui mènent l'organisation des soins. Ainsi, le processus de laïcisation a permis aux soignantes non religieuses de s'auto-organiser et ainsi de repenser en profondeur les structures de soin. Globalement il s'agit d'une période d'aisance et de dynamisme qui durera 15 ans mais qui rencontre malgré tout une difficulté nouvelle que l'on rencontre également au niveau national : le vieillissement de la population tant soignante que soignée ; paramètre consécutif de l'amélioration des soins et qui nécessitera de nombreux réaménagements dans la façon même de pratiquer la profession.

Cette période laissera place à la dernière, qui débute dans les années 90, et qui correspond à l'entrée dans l'ère de la rationalisation. La sphère économique devient alors centrale et ses contraintes redéfinissent les bases de l'activité. Ainsi voit-on se multiplier les interventions des « remplaçantes » (terme poliment employé pour désigner les emplois précaires). Ce courant, toujours actuel, s'exprime dans les détails du quotidien : l'outil informatique pour enregistrer chaque acte effectué, des comptabilisations, des moyennes (de durée, de quantité, de dépense, de consommation), la nécessité de se conformer aux normes, de relever des indicateurs de conformités... Tout ceci donne l'impression que la soignante passe plus de temps à vérifier la bonne standardisation de son activité qu'à soigner. Ou pour faire plus simple, la technicisation des soins va de pair avec sa déshumanisation....

Conclusion

Aujourd'hui, les conditions de travail des soignantes en hôpital local se sont détériorées, avec par exemple un taux d'emplois en horaires ''coupés'' trois fois supérieure à la moyenne nationale. Pour autant, les statistiques présentées dans le livre témoignent que le sentiment de faire un travail qui a un sens est plus répandu chez elles que chez les soignantes en général (75 % contre 70%) ce qui souligne l'importance de leur dévouement au regard des difficultés rencontrées.
Lorsque Sophie Divay commence son étude de terrain, elle est perçue comme une aide face à une situation inextricable, comme une façon de faire rentrer un élément extérieur pour regarder, témoigner et aider à comprendre les souffrances rencontrées.

Le travail qu'elle a alors effectué a pris valeur de travail d'équipe et d'une prise de conscience d'un vécu enraciné dans le temps.
Ce livre, pour ce qu'il apporte de concret dans le regard que l'on peut porter à l'histoire infirmière, donne des clés claires et vivantes pour comprendre l'aventure infirmière de l'intérieur. Dans un autre registre on peut se demander si l'auteure n'ouvre pas la porte à ce que l'on pourrait appeler une sociologie humaniste.
Bref, un ouvrage complet et très agréable à lire que nous vous recommandons vivement.

Note

  1. Tous les noms utilisés dans le livre, à commencer par celui de l’hôpital du littoral, sont des noms d’emprunt.
  • « Soignantes dans un hôpital local, des gens de métiers confrontés à la rationalisation et à la précarisation » de Sophie Divay, Ed. Presses de l'EHESP, janvier 2013, 213p., 25€.

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Rédacteur pour Infirmiers.com
cyril.joannes@izeos.com

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