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Infirmières – Yvon Berland défend le rapport Hénart

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Coopérations interprofessionnelles

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Quels seront les métiers de la santé de demain ? Comment s’articuleront les cursus de formation ? Quelle place auront les infirmières ?

© "Université de la Méditerranée Aix-Marseille II"La communauté infirmière est très attentive à ce que pourraient être les évolutions de carrières des personnels soignants. Le passage par un master pour accéder à des missions médicales ne fait notamment pas l’unanimité. Le professeur Yvon BERLAND a reçu « Infirmiers.com » dans son bureau de président de l’Université de la Méditerranée, pour une interview à bâtons rompus sur le sujet.

« Professeur BERLAND, vous êtes co-rédacteur, avec le député Laurent HENART et Danièle CADET, du récent rapport relatif aux métiers en santé de niveau intermédiaire. Pouvez-vous nous en tracer les grandes lignes ?

Professeur Yvon BERLAND : Ce texte fait suite aux différents rapports que j’ai réalisés depuis 2002, l’idée étant de mieux répartir les tâches entre les différents acteurs de santé. Il se dégageait la nécessité, en France, d’aller vers la délégation de tâches, les transferts de compétences et la coopération entre les différents acteurs de santé.

Des expérimentations ont été menées dans ce sens …

Y.B : Les expérimentations, au nombre de 5 en 2006, puis 10 en 2008 ont été menées en donnant des missions médicales à des personnels paramédicaux. Elles ont été décrites dans des rapports qui ont témoigné de l’intérêt des professionnels pour ces initiatives. S’en sont suivies des recommandations émanant de l’HAS et de l’Observatoire de la démographie des professions de santé qui ont fait l’objet, en 2009, de l’article 51 de la loi Hôpital, Santé et Territoire (HPST) portant sur les coopérations entre professionnels de santé.

« Il est important de s’appuyer sur les métiers existants… »

Pourquoi avoir rédigé un nouveau rapport ?

Y.B : J’ai considéré que si l’article 51 était intéressant pour les équipes soignantes en termes d’organisation collaborative, avec l’aval des ARS et de l’HAS. Mais j’entendais aussi les craintes des usagers concernant des prises en charge trop différenciées pour une même pathologie. J’avais ainsi alerté notre ministre d’alors, Mme Roselyne BACHELOT, de la nécessité de réfléchir à la création de nouveaux métiers qui pourraient donner plus de clarté à la coopération entre soignants, vis-à-vis des patients. Elle a donc réuni Laurent HENART, Danièle CADET et moi-même pour collaborer sur cette réflexion.
Nous avons d’emblée décidé de nous appuyer sur les métiers existants…

… que vous avez appelés « métiers socles »…

Y.B :… Effectivement. Nous voulons les renforcer et bien définir, pour chacun d’eux, les niveaux de compétences et de formation indispensables, afin de partir sur des bases solides. Ensuite, nous avons exploré les champs de la santé pouvant nécessiter des métiers intermédiaires. Nous avons réuni les professionnels autour d’une table et, ensemble, avons défini les missions, les compétences et les formations nécessaires pour ces nouveaux métiers intermédiaires. Une fois qu’ils seront opérationnels, nous nous donnerons 3 à 4 ans pour les évaluer. Ils seront transformés en professions médicales à compétences limitées, du style sage-femme, et nous pourrons dès lors les inscrire dans le code de la santé publique.

« La nécessité de passer par un master… »

Vous parlez, dans le rapport, de promouvoir la démarche métier. Pouvez-vous développer cette idée ?

Y.B : On a l’habitude de partir d’une formation qui donne des compétences, un diplôme et enfin aboutit à un métier. La démarche métier consiste à déceler les besoins des population, et à définir des champs sanitaires nécessitant des métiers, des compétences. Viennent ensuite les formations et les diplômes correspondants.

Les premières expérimentations réalisées en 2006, paraissaient moins ambitieuses et concernaient des missions très protocolisées. Elles ne nécessitaient pas, en tout cas, le suivi d’un master pour des personnels  expérimentés…

Y.B : …Pas tout à fait ! On s’est rendu compte que ces tâches nécessitaient tout de même un certain niveau de compétences, notamment pour réaliser des prescriptions de façon autonome sans solliciter le médecin toutes les 5 minutes. Pour atteindre ce niveau, il faut nécessairement suivre un tronc commun, afin d’acquérir les connaissances médicales de base . D’où la nécessité de passer par le master. Autres exemples : lors de nos expérimentations, nous avons mis en évidence les difficultés des infirmières sur la connaissance de certains médicaments en centre d’hémodialyse, ou quelques lacunes en anatomie chez les manipulateurs dosimétristes. Les maîtres mots seront connaissances accrues et autonomie. J’ai par ailleurs remarqué un communiqué, très favorable à notre dernier rapport, de l’ordre des infirmiers, qui est souvent très critique à mon égard !

« Il aura fallut 10 ans pour faire évoluer les mentalités, y compris la mienne ! »

Vous venez de créer, à l’Université de la Méditerranée, le master de pratiques avancées en soins infirmiers. La formation aux métiers intermédiaires s’inspirera-t-elle de ce master ?

Y.B :
Tout à fait, c’est le niveau de formation que l’on attend.

Comment sera évalué ce master ?

Y.B : Les étudiants, tout d’abord, nous feront un retour régulier sur leur formation. Ensuite, l’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES) en donnera une évaluation plus formelle.

Avez-vous une idée sur les missions qui seront confiées à ces nouveaux soignants au sortir des 2 ans d’études supplémentaires ?

Y.B : En cancérologie, par exemple, les missions porteront sur la reconduction et le suivi de chimiothérapie, la participation à l’annonce, etc.

Votre rapport fondateur de 2003 sur les transferts de compétences aura bientôt 10 ans. N’aimeriez-vous pas aujourd’hui accélérer le processus ?
IC : Je trouve déjà que je suis allé vite ! J’avais à l’époque fait 10 recommandations dans ce rapport de 2003, et 9 sont aujourd’hui opérationnelles. 10 ans, c’est long et court à la fois, car il faut faire évoluer les mentalités, y compris la mienne ! Il faut du temps pour asseoir des transformations aussi radicales. Pensez qu’en 2003, j’avais présenté mon rapport à l’ordre des médecins et j’ai été très mal reçu ! Aujourd’hui, le consensus se fait, et je suis sûr qu’en 2014-2015 nous verrons apparaître de nouvelles professions.

« Les résistances ne sont pas que médicales… »

Vous faites état, dans ce nouveau texte de certaines résistances à ces changements. Elles émanent, je suppose, de la communauté médicale ?

Y.B : Pas seulement ! Les médecins nous disent : « attention à ne pas nous enlever nos prérogatives ! », d’un côté. De l’autre, on entend des paramédicaux qui craignent de devoir assumer des responsabilités supplémentaires, avec les assurances professionnelles en toile de fond. Il y a aussi la question de la rémunération. Nous n’avons, d’ailleurs, délibérément pas abordé ce thème dans le rapport, car ce n’est pas notre rôle. Enfin, il y a ceux qui ne sont pas intéressés par cette évolution. Je dois ajouter ici qu’un petit pourcentage de soignants seulement accèdera à ces nouveaux métiers.

Parallèlement à votre rapport est sorti celui d’Elisabeth HUBERT qui s’intéresse, entre autres, à la réforme des études médicales. Elle préconise 4 ans pour le deuxième cycle d’études pour la médecine générale.

Y.B : Je suis tout à fait d’accord avec Elisabeth HUBER. C’est une idée que je soutiens depuis longtemps et qui commence à germer dans l’esprit des étudiants. Ceux qui apprennent la médecine générale aujourd’hui pratiquent le plus souvent la gériatrie ou les urgences. Il faut créer un vrai DES de médecine générale, qui ne donne le droit que de dispenser la médecine de famille, et qui doit durer 4 ans.

« La question des numerus clausus … »

La courbe démographique médicale remontera à son niveau actuel vers 2020…
Y.B. : …Oui, mais si on considère la densité médicale par habitant, il faudra attendre 2025 !…

…N’y aura-t-il pas, alors, les nouveaux métiers en plus, pléthore de professions médicales ?

Y.B. : C’est une vraie question, qui en appelle une autre : que doit-on faire du numerus clausus ? Il faudra, à un moment donné, réduire le nombre d’étudiants. Mais, la encore, il faudra mener une réflexion globale. Les besoins de santé seront toujours croissants mais certaines spécialités deviendront plus prégnantes, je pense notamment aux maladies neurologiques dégénératives ou aux affections rhumatologiques. Nous devrons toujours être vigilants sur les besoins de la population pour obtenir une gestion des personnels soignants cohérente…

Creative Commons License
Rédacteur Infirmiers.com
bruno.benque@gmail.com

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Commentaires (3)

waffi

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10 commentaires

#3

du flan

Il faudrait peut-être déjà officialiser ce qui se fait déjà tous les jours dans nos structures.
Accorder un droit de prescription limité, reconnaitre la place des IADE ainsi que leurs compétences, qu'en est-il des TIIH, des SMUR paramédicalisés, le pouvoir politique n'aurait-il pas cédé au lobby médical?

christian_troy

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25 commentaires

#2

pas trop rassurant

Mettre en garde cette personne sur le fait qu'il est hors de question que la formation des infirmiers retourne dans le giron des facultés de médecine, nous nous sommes battus pour être, un peu indépendant ce n'est pas pour a nouveau dépendre des facultés de médecine.

jjland83

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262 commentaires

#1

Toujours rassurant...

Il est toujours rassurant d'avoir une explication de texte d'un auteur de rapport. Cet excellent article reprécise clairement les motivations de ce rapport et les perspectives envisagées.
On est loin des extrapolations catastrophistes lues ci et là et souvent dues à une lecture un peu rapide de commentaires tout aussi rapides.
Notons qu'il n'est pas fréquent qu'un rapport touchant de très près la profession infirmière, soit co-rédigé par un médecin, un parlementaire et une infirmière, bonne pioche pour parler de coopération.