PSYCHIATRIE

Tous les délires solaires ne sont pas schrébériens

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Au delà de la luminothérapie en vogue, quel impact le soleil a-t’il sur notre esprit et sur celui des patients psychotiques lorsqu'ils délirent ?

L'astre solaire est un des premiers objets dessinés par l'enfant.

 

Un des cas analysés par Freud dans son livre « Cinq leçons sur la psychanalyse », le président Schreber était un magistrat atteint de psychose paranoïaque. Il était persuadé d’être persécuté par Dieu jaloux de sa puissance devant laquelle même le soleil palissait …

Aux urgences psychiatriques, je me souviens de ce patient arrivé parce qu'il était resté des heures durant à regarder fixement le soleil, droit dans les yeux. Ce point fixe dans les confins du cosmos semblait limiter son angoisse psychotique.
«  Le Soleil est avant tout le grand Luminaire du Monde.   (...) La lumière est en haut le principe de la centralité. Elle est une si grande valeur dans la hiérarchie des images ! Le monde, pour l'imagination, gravite autour d'une valeur. » 1 Bachelard continue en précisant que comme toute valeur, elle peut être touchée par une ambivalence : le soleil peut aussi revêtir une dimension persécutive.

«  La lampe d'un autre dérange le repos pris près de sa propre lampe. Il y a ainsi une rivalité de solitudes. (...) Le cogito d'un rêveur crée son propre cosmos, un cosmos singulier, un cosmos bien à lui. Sa rêverie est dérangée, son cosmos est troublé si le rêveur a la certitude que la rêverie d'un autre oppose un monde à son propre monde. (...) Cette lampe lointaine n'est sans doute pas repliée sur elle-même. C'est une lampe qui attend. Elle veille si continûment qu'elle surveille. »2 Et si le soleil pouvait acquérir la capacité de cette lampe lointaine qui m'épie, me menace ? Etre sous la lumière, c'est être visible à la persécution. Combien de patients psychotiques gardent leurs lunettes de soleil jour et nuit afin d'éviter que les rayons solaires ne pénètrent jusqu'au fond de leur crâne, les volets de la chambre à tout jamais baissés pour ne pas être vus.

« L’Œil accomplit le prodige d’ouvrir à l’âme ce qui n’est pas âme, le bienheureux domaine des choses, et leur dieu, le soleil (l’œil comme la fenêtre de l’âme enfermée dans l’obscure prison qu’est le corps ) » .3
La clarté, la lumière seule, qu'elle soit naturelle ou artificielle, peut être ressentie comme persécutive, comme ce jeune patient africain qui hurle parce que la lumière lui brûle la peau, glissement métonymique du sentiment qu'il a d'être victime de racisme à cause de la couleur de sa peau que le soleil a brûlé ; les rayons solaires entrent par ses yeux qu'il voudrait retirer, arracher, le regard le gêne : il raconte à plusieurs reprises être menacé par le regard d'un chat qui le fixe en traversant la rue.

Le cosmos singulier dont parle Bachelard, c’est aussi le concept d’Héraclite qui cinq cents ans avant Jésus-Christ, opposait déjà le retrait autistique au mouvement d’ouverture au monde commun, l’idios kosmos opposé au koinos kosmos ( l’univers du songe contre les éléments intersubjectifs ).3

Ce rapport aux éléments cosmiques peut s’insérer dans le concept des organisateurs symboliques originaires en lien avec les fonctions paternelles, parer à la « forclusion du nom du père », comme disent les lacaniens. « Dans le symbolisme des fantasmes masturbatoires vaginaux, il n’est plus question de voleurs, de doigts coupés, mais de bague au doigt, une bague avec un diamant lançant mille feux comme le soleil ( symbolisme paternel ) et c’est un prince qui la lui donne, parce qu’il lui trouve toutes les qualités d’une princesse, c'est-à-dire d’une « femme » susceptible de devenir reine. » 4
Dans la cour de promenade d'un service fermé, un autre patient me surprend, moi aussi, à regarder le soleil durant la pause et il me dit : « Il n'y en a qu'un ! » : le grand UN alors ! celui qui serait comme le moteur de ma singularité face au grand-englobant. J'ai bien essayé de lui parler de poésie, du registre du symbolique et de la métaphore, mais il semblait préoccupé par autre chose. Je lui ai quand même parlé de Shubert et du poème « Les Soleils » évoquant trois soleils sur l'horizon 5:

J'ai vu trois soleils briller au ciel,
je les ai longuement contemplés,
et eux se tenaient là obstinément,
comme s'ils ne voulaient pas me quitter.

Lever, coucher, la répétition du cycle astral

Le soleil qui chaque soir lorsqu'il disparaît tient, à tout jamais, à réapparaître le lendemain, interrogeant donc la répétition des choses (répétitivité comme lieu de la psyche) 6(NB 1). Cette promesse du retour de la lumière de l'aurore permet de comprendre la différence entre le réel et la réalité : le réel ne donne jamais de promesse ni de sentiment alors que cette promesse phénoménologique tient de la réalité ( le réel passé au crible de l'esprit ), le cycle nycthéméral comme élément de la réalité. A ce cycle rapide, nous devons opposer le rythme plus lent des saisons qui ne sont pas sans lien avec l'astre solaire :

« L'arbre est l'être du grand rythme, le véritable être du rythme annuel. La végétation ne connait pas de contradiction. Il vient des nuages pour contredire le soleil du solstice. Aucune tempête n'empèche l'arbre, à son heure, de devenir vert. ( ... ) il a dû sembler à l'Aryen primitif que le soleil était périodiquement rajeuni par l'action de la vie ... Au lieu que la vie soit tirée du soleil, c'est l'émanation de la vie même, je veux dire de toutes les plantes et créatures vivantes qui nourrit le soleil. (D.H. Lawrence) »7(NB 2). Seule l'association de ces deux cycles permet à l'Homme d'avoir accès à la notion du temps qui passe comme temporalité : « Le temps, c'est le cycle de la lumière » disait le théologien Dietrich Bonhoeffer.

La question freudienne de la vexation de l’Homme par la science parce qu'il découvre que la terre n’est pas au centre de l’univers ouvre le débat du rapport de la science et de l’esprit humain. La vexation infligée par la révolution copernicienne n’est que toute relative. D’un point de vue phénoménologique, le sujet ontologique demeure toujours au centre du Monde et Husserl ajoute même que la Terre ne se meut pas et que ce sol originaire est ce qui me permet de garder les pieds sur terre et de donner une spatialité à mon corps8.

Paul Ricoeur va même plus loin lorsqu’il parle du corps qui ne sera jamais mien, mais qui dès l’origine est le lieu de mon premier exil, lieu qui fixe ma spatialité, l’unité de mon corps et l’intelligibilité de la notion de temporalité. «  La Terre est ici plus et autre chose qu'une planète, c'est le nom mythique de notre ancrage corporel dans le monde. »9

De plus, la science et le positivisme ne pourront jamais parler du ressenti, du sentiment psychologique que j’éprouve auprès du soleil, comme rien de la neurologie ne peut expliquer pourquoi soixante minutes semblent passer trop vite et que les mêmes autres peuvent sembler une éternité.

Dans le même rai de lumière, Spinoza nous dit que le soleil semblera toujours proche de moi puisque j’en ressens les effets sur ma peau, le soleil affecte mon corps ( affectus – un affect ).

Les enfants dessinent des soleils

Changeant complètement d'univers, je vais aborder le dessin d'enfant. Après le marasme des griboullis, la première forme dessinée est celle du disque solaire, la maîtrise du rond et l'oeil qui commence à guider la main. A trois ans, le tracé du rond est généralement acquis, il faut attendre encore quelques mois pour que le dessin du bonhomme comme figure-têtard soit complet.
« Les observateurs du dessin d'enfant ont remarqué une figure d'apparition précoce, rayonnante comme un soleil, mais qui ne sera désignée comme telle par l'enfant que beaucoup plus tard. »10 L'achèvement de la figure-têtard se fait par la somme de trois motifs graphiques ( graphèmes ) :

  • le rond et l'ensemble des figures contenantes ( l'âge du « je » et du « mime de l'offrande » )
  • le soleil et l'ensemble des figures rayonnantes
  • les yeux.

Enfin, pourquoi le soleil est-il dessiné avec deux grands yeux ? De même, le dessin de la maison suit le modèle anthropomorphique du visage. Lorsque je fixe le soleil droit dans les yeux, de quels yeux je parle ?

NB 1 : « La théorie  montrant les premiers hommes, stupéfaits et désespérés de la disparition du soleil à son coucher, se mettant à sa recherche dans les ténèbres, en poussant des cris de deuil. » Est-ce en souvenir de cette croyance de la nuit des temps qui pourrait encore expliquer l’angoisse vespérale toujours présente chez les hommes aujourd’hui ? Notes de bas de page de LUCRECE De la nature Ed. Les Belles Lettres, annotations d' Alfred Ernout et Elisabeth de Fontenay ; page 429.

NB 2 : L'idée d'émanation renvoie au textes d'Empédocle ( philosophe grec de l'Antiquité ) :
« La vision est produite par la rencontre entre l'effluve qui vient de la lumière extérieure et le rayon igné qui émane du feu contenu dans l'oeil. » De là, la flamme qui persiste dans le regard de chacun ! Emile BREHIER. Histoire de la philosophie. Quadrige. PUF. page 62.

Notes

1 Gaston BACHELARD La poétique de l'espace 1957 Ed. PUF Col. Quadrige page 158
2 Gaston BACHELARD La flamme d'une chandelle 1961 Ed. PUF Col. Quadrige page 102
3 Maurice MERLEAU-PONTY L’Œil et l’Esprit  1964  Ed. Gallimard
4 Françoise DOLTO Psychanalyse et pédiatrie Ed. du Seuil  Col. POINTS chapitre le complexe d’Œdipe  pp. 73-124 page 107
5 Le voyage d'hiver Winterreise D.911 Paroles de Wilhelm Müller 1827 ; traduction de Arlette de Grouchy.
6 Jacques DERRIDA Apories  1996 Ed. Galilée 141 pages
Sur la topographie de la psyche, voir aussi :
- Didier ANZIEU Le Moi-peau 1995 Ed. Dunod Col. Psychismes
Perfectionnements du schéma topographique de l'appareil psychique chez Freud
- Renaud BARBARAS Le conscient et l'inconscient 1995 in Notions de philosophie tome 1 Ed. Gallimard Col. Folio-essais inédit : l'inconscient au sens topique pp. 492-51
7 Gaston BACHELARD L'air et les songes 1944 Ed. José CORTI page 255 L'arbre aérien
8 Edmund HUSSERL  La terre ne se meut pas 1934 Ed. Les éditions de minuits Col. Philosophie
« Renversement de la doctrine copernicienne dans l’interprétation de la vision habituelle du monde. L’arche-originaire Terre ne se meut pas. Recherches fondamentales sur l’origine phénoménologiques de la corporéité, de la spatialité de la nature au sens premier des sciences de la nature. » Archives Husserl de Louvain - traduction de Didier Franck
9 Paul RICOEUR  Soi-même comme un autre 1990 Ed. Seuil page 178
10 Philippe GREIG L'enfant et son dessin 2003  Ed. Erès 301 pages

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