HUMOUR

Amour, gloire et bétadine - Du vol de sardines à l’hélico...

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Vous adorez ses abécédaires « caustiques » et ses chroniques « déglinguées… L'infirmier Didier Morisot s'invite sur nos pages et, sans nul doute, nous sommes nombreux à partager le menu... Bon appétit avec aujourd'hui une chronique toujours aussi décapante intitulée « Du vol de sardines à l’hélico... ». Attention, ça vole haut !

poissons bisous sardinesA l’aurore de ma vie professionnelle, quand j’étais jeune, beau et frétillant, je rêvais d’aventure et de sable chaud. La nostalgie du bac à sable sans doute… pas question, donc, de me laisser enfermer dans les 39 h d’un hôpital aseptisé ! Oui, 39 car, à l’époque, le rythme de travail ressemblait en effet à celui d’un goulag sibérien. bbrrr… Bref, quitte à bosser autant voir du pays. Celui que je m’apprêtais à découvrir allait d’ailleurs combler mes espérances les plus folles… le Sahara et ses millions de kilomètres-carré de sable chaud. Je me revois débarquer dans cet univers immense : une nature sauvage, le souffle du désert sur ma nuque, le soleil qui embrase l’horizon. Pendant un instant, je me suis même pris pour Indiana Jones… C’était juste avant de me prendre une grosse claque dans la tronche à cause de la chaleur, mais bon, on ne peut pas tout avoir.

Je me revois débarquer, donc, la valise à la main et le pucelage professionnel sous le bras. Indiana Jones, la claque dans la figure, l’installation dans le mobile-home climatisé... une semaine après, j’avais bien sûr défait la valise, mais le pucelage était encore quasi intact car huit jours de bobologie ne suffisent pas en effet à vous transformer en professionnel aguerri… Mais ça allait venir.

« Ah le Sahara et ses millions de kilomètres-carré de sable chaud... »

Après le vol de sardines, un ange passe...

ça y est, nous y sommes, le dimanche 21 juin, précisément. Comme toutes les journées-catastrophe, celle-ci avait pourtant commencé tranquillement : exilé à 2.000 km de ma maison à moi, je donne les premiers soins - démangeaisons, conjonctivites, diarrhées, tout ça tout ça - à des ouvriers qui, pour leur part, sont à 2.500 km de chez eux. Beaucoup viennent en effet du Nord-Pas-de-Calais, une région située juste en dessous du cercle polaire arctique…

Bref, la journée est calme et le souffle de l’aventure dépasse bientôt les 40 °C. Mes compatriotes, habitués aux embruns de la mer du Nord, y laissent d’ailleurs quelques plumes. En quelques jours, je suis passé maître dans l’art de soigner les débuts d’insolation.

Question temps libre, il faut toutefois un peu d’imagination pour occuper les longues soirées d’été… Certes, nous avons un espace loisirs conséquent car le terrain de pétanque (15 fois la France…) permet en effet de lancer les boules sans avoir à retenir son geste. Mais avant de jeter le cochonnet, il faut faire attention aux vipères à cornes qui ont la détestable habitude de fréquenter l’endroit en ayant absolument rien à faire de la partie en cours… Pour résumer le machin, le pays est d’une gaieté folle.

Dans ce contexte culturel particulier, le cuisinier a donc une responsabilité écrasante, car la gastronomie est une aide précieuse pour soutenir le moral des classes laborieuses. Mais hélas, aujourd’hui, cet antidote aux soulèvements populaires a du plomb dans l’aile. Le frigo de la cuisine (tout neuf) vient en effet d’imploser après deux semaines de bons et loyaux services. Le surmenage, sans doute : faire du froid à l’intérieur d’un four naturel, je te raconte pas le boulot…

Dans une ambiance un peu morose, Bocuse et son marmiton remplissent comme ils peuvent les plateaux des gars affamés. L’un d’entre eux, sensible de la truffe, renifle les sardines qui ont manifestement pris un coup de chaud. En coma dépassé, elles finissent leur carrière en se répandant sur des assiettes de carottes râpées. Pris d’un doute, il joue à la ménagère de moins de 50 ans et se renseigne sur la fraîcheur des produits...

«…elles sentent le renard, tes sardines ; elles ont passé la nuit dans ton slip, ou quoi ?
…écoute, je suis pas responsable du matériel… c’est pas de ma faute si le frigo a grillé… »

Cet argument irrite notre ami. N’ayant pas les coordonnées de « 60 millions de consommateurs », il renvoie alors la marchandise afin de manifester son désaccord et balance l’assiette à la figure du cuistot. Pour le coup, les sardines atterrissent sur le carrelage, un peu moins chaud que l’air ambiant. Ce contact rafraîchissant semble leur donner une seconde jeunesse… par contre, ce n’est pas le cas du cuisinier ; malgré l’application de carottes râpées sur son épiderme, il devient tout blanc. Un ange passe…

Le lanceur d’assiette sort en claquant la porte. Bocuse, fort contrarié, délègue au commis le soin de distribuer les sardines restantes et se réfugie dans l’arrière boutique. On entendrait une mouche voler. En fait, je dis une connerie car les mouches sont tellement nombreuses qu’on les entend en permanence…

« Malgré l’application de carottes râpées sur l’épiderme du cuistot, il devient tout blanc... »

« Mayday, Mayday... »

Bref, après deux trois minutes de flottement, la vie reprend son cours. Au moment où j’attaque mon baba au rhum (dans un état de liquéfaction avancé), Ahmed, le marmiton, vient me tirer par la manche.

- « Viens voir, s’il te plaît, le chef est pas très en forme… »
Doux euphémisme car, effectivement, notre ami cuisinier, allongé près de son défunt frigo, grimace bizarrement. Je m’enquiers du problème :
- « Eh bien, Gérard, t’es contrarié à ce point-là ? »
Le pauvre homme se tient la poitrine, manifestement angoissé.
- « J’ai mal au cœur…ça me tire dans le bras… »

Brusquement, je prends conscience que l’on peut souffrir d’autre chose que d’insolation et mes cours de cardiologie me sautent à la figure comme la petite vérole sur des marins en permission.
- «-Dis-moi, t’as déjà eu des problèmes cardiaques ?
- Un début d’infarctus, il y a cinq ans… »

Bingo. Le premier toubib est à cent kilomètres d’ici… Afin de prévenir d’éventuels troubles respiratoires, j’évacue Gérard dans la salle de jeux, la seule pièce équipée d’un ventilateur. Grâce à cette assistance ventilatoire (l’unique dont je dispose), il ne fait que 34 °C. Mais pas de quoi sortir les moufles…

Très vite, je prends la mesure du problème : notre ami risque d’avoir le même destin que son frigo… Après l’avoir installé du mieux possible, je file téléphoner à l’assistance médicale . Le temps d’avoir la bonne personne, je fais la navette entre la standardiste (charmante) et Gérard (fatigué). Au quatrième voyage, je sens bien qu’il faut faire quelque chose. Discrètement, je passe donc en revue ma pharmacie : aspirine, paracétamol, clamoxyl…plus les tubes de pommade. C’est tout ! En fait, dans ce désert médical, avec mon diplôme sous cellophane et mon matériel de boy-scout, je suis équipé comme un gros naze…

Cachée sous une compresse, je déniche quand même une boite de Valium qui faisait de la résistance, je l’emporte avec l’aspirine. Gérard transpire à grosses gouttes et les cinq six personnes autour m’interrogent du regard. A la guerre comme à la guerre . Je soigne donc cet infarctus en administrant de l’aspirine et du Valium… puis je retourne au téléphone. Je tombe sur un docteur.

Finalement, j’ai de la chance dans mon malheur. J’apprends qu’une équipe médicale est à seulement 200 Km d’ici. Un compatriote a eu l’idée saugrenue de piquer un roupillon sur le terrain de pétanque et a croisé une vipère - à cornes -qui partait faire ses courses. Le temps que l’hélico arrive, la sieste était devenue définitive…
J’annonce la bonne nouvelle à l’assemblée, ce qui allège un peu l’atmosphère. Pendant que, dans ma tête, je fais brûler un cierge à la mémoire de ce dormeur si
inspiré, Gérard pique du nez. J’ai peut-être un peu forcé sur le Valium…

« Gérard transpire à grosses gouttes et les cinq six personnes autour m’interrogent du regard. »

Effectivement, y’a un schmoll...

Son état reste cependant stable et après deux heures d’attente, l’hélicoptère arrive, enfin. La température est descendue à 33 °C et j’ai vieilli de dix ans. Comme fait exprès, tout le chantier est au spectacle. C’est dimanche et les gars sont ravis d’avoir une attraction un jour de repos. Ils en ont pour leur argent, d’ailleurs, car si le médecin provoque une indifférence polie, l’infirmière qui descend de l’hélico attire immédiatement la sympathie collective. Malgré la poussière, elle semble en effet sortir de chez le toiletteur, ce qui met sa plastique particulièrement en valeur. Ses 85-70-90 (made in France) déclenchent une vague de patriotisme dans le public. La nostalgie de la mère patrie est palpable.
Ceci dit, je ne trouve pas très malin d’avoir envoyé Miss monde dans un endroit aussi chargé en testostérone. Vu l’engouement général, je crains d’autres accidents cardiaques… Pendant que les gars, en transe, roulent des yeux de loup à la Tex Avery, j’accueille les secours en dépliant le tapis rouge. Le toubib tire de suite un électro et le commente, un peu à l’écart :

- « effectivement, y’a un schmoll ; heureusement qu’on était pas très loin… »

Afin de travailler à l’aise, ils déballent leurs caisses à outils. En voyant ma pharmacie de misère, je réalise que nous n’avons pas le même fournisseur... puis les événements se précipitent : perfusions, seringue électrique, oxygène… une demi-heure plus tard, ils sont déjà prêts à repartir. Gérard s’envole avec Miss univers et le calme revient brutalement. Pschitt…

« Je ne trouve pas très malin d’avoir envoyé Miss monde dans un endroit aussi chargé en testostérone. »

Quand je serai grand, je ferai infirmier !

Je me sens tout bête (encore plus que d’habitude). Je range les médicaments donnés par le toubib compatissant et je vais m’aérer. Le souffle de l’aventure, avec ses 38 °C, me tombe sur les épaules. Il me semble avoir déjà ressenti la même impression : j’avais dix ans, j’étais assis au volant de la voiture paternelle et trop vexé de ne pouvoir la conduire. Y’a des jours, comme ça…

Quelques heures plus tard, le passage de Miss monde est toujours perceptible au niveau de l’humeur général : une sorte de flottement, une nostalgie sourde et tenace… Afin de lutter contre la sinistrose, tout le monde se retrouve au bar avant d’aller dormir. Bientôt, la soirée pyjama bât son plein. Le fil conducteur gravite ainsi autour des modifications de l’état de conscience induites par la production de houblon. En fait, les gars se déchirent la tête à la Kronenbourg. Émus par le sort du cuisinier, mais plus encore par l’apparition de la bimbo, ils pillent allègrement le stock de bière disponible…

Je quitte cet endroit qui me rappelle un peu trop les soirées à thème de mon service militaire. Dehors, l’ambiance est contrastée, pas forcément plus subtile… je reconnais le lanceur d’assiettes en plein dialogue avec un palmier dattier, il marque son territoire en évacuant le trop plein de sa vessie. Un de ses camarades vient torpiller son titre de propriété en vomissant sur ses baskets. Le clair de lune souligne l’intensité de l’action. La scène, baroque et grandiose, est empreinte d’une poésie farouche. La voie lactée embrase le crépuscule…

Le lendemain, j’ai la gueule de bois et je réfléchis à mon avenir... Finalement, ça doit être cool de bosser dans un hôpital avec des docteurs, des collègues et des placards tout plein remplis de vrai matériel. Sans parler du souffle de l’aventure qui plafonne à 22 °C… Allez, c’est décidé... quand je serai grand, je ferai infirmier !

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Infirmier en Saône-et-Loire
didier.morisot@laposte.net

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Commentaires (1)

dino

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320 commentaires

#1

...cela va sans dire...

Juste un mot pour dire que je n'ai rien inventé ; comme dirait un urologue, la réalité dépasse souvent la miction...
...bon, j'avoue, c'est le jeu de mot le plus foireux depuis au moins six mois. Je vous promets de faire un effort pour les suivants. Bonne semaine, les p'tits loups...