HUMOUR

"J'habite au 12 rue de l'espadon..."

Cet article fait partie du dossier :

Humour

    Précédent Suivant

Le Morisot nouveau est arrivé et, en cette rentrée, son imagination féconde et joueuse nous conduit, une fois de plus, aux urgences de nuit ; l'un des terrains préféré de notre infirmier trublion…

girophare véhicule secours

Histoire déjantée aux urgences, un soir de pleine lune… L'infirmier Morisot est dans la place...

Les urgences, 23 h 45, l’heure où les lions vont boire et où les chimpanzés se grattent la peau du ventre. Une fois n’est pas coutume, tous les brancards sont vides, aucun client à l’horizon… joie, bonheur, allégresse : nous sommes dans l’œil du cyclone, comme dirait l’autre.

En attendant de sauver à nouveau l’Humanité souffrante, ou pour le moins de la soulager, je prépare un café (issu du commerce équitable), de ce genre de produit qui te donne l’impression de bâtir un monde pacifique et fraternel. Tandis que les collègues rivalisent de finesse en racontant des histoires irracontables, je vide le sachet sur lequel des paysans en haillons rayonnent de bonheur. Mais vraiment, je vous le demande : que demande le peuple ?

L’heure est donc à la détente, d’autant que les derniers jours ont été un poil rugueux. Outre les accidents « classiques », nous avons en effet eu droit - hier - au bug de la semaine : un gamin de trois ans parti en hélico se faire prélever quelques organes. Avec la réaction des parents en direct-live. Le malheur des uns, n’est-ce pas…  

Pierrot et Karim, les camarades ambulanciers, partent donc un peu en vrille. Mais je ne leur jette pas la pierre, car une pierre c’est lourd et je n’ai pas envie de me faire un claquage. Cela dit, je ne suis pas non plus le dernier à me lâcher. Bref, ça déconne sévère autour du café, et Isabelle (la camarade infirmière-anesthésiste) prend bientôt la migraine et décide d’aller se coucher. Son départ fissure alors définitivement notre vernis éducatif, ce fin rempart culturel qui - par exemple - tempère l’humanoïde mâle lorsqu’il est amoureux, et l’incite à offrir des fleurs à sa belle avant de l’inviter au restaurant. Doucement, garçon ; sinon, elle va prendre peur…      

Pendant quelques minutes nous régressons donc tous les trois vers les sphères primo archaïques de la petite enfance, glissant dans un débriefing aussi informel que sauvage. D’un autre côté, nous sommes un peu obligés de nous débrouiller seuls, car si l’on voit souvent des cellules psychologiques gambader au journal de 20 h (après les crashs d’avions ou les tremblements de terre), il n’y en a pas beaucoup pour les coups de blues du quotidien, bien moins spectaculaires. Dont acte… Au moment où Fabrice termine une histoire (archinulle) relatant la vie sexuelle d’une famille de poissons - non, je ne vous la raconterai pas - j’aperçois les phares d’une voiture ; ça y est, les affaires reprennent…

Si l’on voit souvent des cellules psychologiques gambader au journal de 20 h, il n’y en a pas beaucoup pour les coups de blues du quotidien, bien moins spectaculaires.

Le temps qu’elle se gare, il me reste une petite minute et je prends le temps de hurler de rire avec mes petits camarades. Ensuite, je rejoins la cour des grands. La transition est brutale, mais aidé par un sens aigu du devoir (cinq ans de catéchisme, cinq autres de morale républicaine, vingt ans de mariage…), j’arrive à tenir la secousse. J’accueille donc on ne peut plus sérieusement - et avec bienveillance - la dame qui rentre dans le hall. Entre nous, le motif de sa visite est aussi limpide que celle d’un huissier : elle est enceinte jusqu’aux sourcils, voire la base des cheveux. Cela dit, je ne suis pas très étonné : ce soir c’est la pleine lune, le coup de feu pour les cigognes. Ces nuits-là, elles font un max de livraisons et sont même obligées d’embaucher des intérimaires. Mais si la démographie est florissante, elle n’est pas galopante : la dame avance péniblement, accablée sans doute par la perspective des deux décennies qui vont prolonger cet heureux évènement.

 - « Bonsoir madame ; vous voulez vous asseoir, ou plutôt vous allonger ? » 

- « Non merci, ça ira… mon mari gare la voiture… il arrive… »

- En attendant, je joue à Michel Drucker et je commence l’interview. Tout se passe bien au début, j’assure comme une bête, malgré les ricanements imbéciles que je devine à travers la cloison. Emportés par le fou-rire, mes deux crétins de collègues font en effet de l’auto-allumage. Heureusement, je puise dans mon professionnalisme pour rester de marbre. Mais le marbre le plus dur peut se fissurer, d’autant plus que j’ai toujours en tête la blague pourrie sur les poissons… Le drame se produit lorsque je pose la question de la mort qui tue à mon interlocutrice. 

- « Votre adresse, s’il-vous-plait ? »

- « J’habite au 12, rue de l’espadon… »

Aïe. Cette déclaration anodine fracasse mes bonnes manières et me voilà soudain en proie à des spasmes hilarants incontrôlés. La situation est délicate… bientôt, je me retrouve à pousser des petits cris étouffés que j’essaye de contenir en faisant semblant de tousser. Désespérément, je me raccroche aux branches.

- « …excusez-moi…euh…j’ai avalé de travers… »

Le marbre le plus dur peut se fissurer, d’autant plus que j’ai toujours en tête la blague pourrie sur les poissons…

C’est pitoyable ! La dame me regarde avec des grands yeux tristes. En disant cela, je me sens aussi crédible que le François pris en flag avec la Pauline - derrière une meule de foin - et qui prétend vouloir faire un jeu de société. « C’est ballot, on a oublié le Scrabble… » Je ne suis donc pas crédible, mais j’arrive quand même à finir l’interrogatoire. Je peux enfin m’enfuir pour prévenir le service concerné. Pour ce faire, hélas, je croise mes collègues et leur débilité contagieuse. Je fais bien le numéro de la maternité, mais au moment de dire « allo » j’émets un bruit ressemblant au cri de joie d’un néanderthalien épileptique. 95 décibels. La sage-femme apprécie modérément, elle me fait alors une proposition digne de « Mission impossible », série-culte des années 70 dont elle semble être fan.

- Bonjour monsieur Morisot, votre mission, si vous l’acceptez : devenir moins con en suivant des cours du soir. En cas d’échec, l’hôpital nierait avoir eu connaissance  de vos agissements  et vous vous recyclerez en prenant la gérance d’un commerce de marrons grillés… Attention, ce message s’autodétruira dans les cinq secondes. bip bip bip… psscchhhiiiitttt…  Bref, au bout du fil son agacement est palpable. Je réussis quand même à transmettre l’info et je retourne à l’accueil. Au bout du cordon, le bébé s’impatiente lui aussi. Madame Espadon se tient le ventre en soupirant, ça frétille dans l’aquarium… A ce moment, le futur papa fait son entrée. Il a mis plus de temps que prévu pour amarrer son chalutier. Je l’imagine en train de se battre avec la marée montante et mes convulsions reprennent.

Monsieur Espadon me regarde de travers. En fait, il faut que je me calme sinon je vais me ramasser un coup de nageoire derrière les oreilles… piteusement, je bats alors en retraite afin de passer le témoin à Pierrot, hilare. « Tiens ! Emmène-les donc à la mat, espèce d’abruti. » Mais nous possédons tous un fond de sadisme qui ne demande qu’à remonter à la surface. A l’instant où mon camarade ambulancier redevient professionnel, une vague de cruauté gratuite me submerge… « Au fait, oublie pas ton maillot de bain ; elle risque de perdre les eaux dans l’ascenseur… » Cette remarque, d’une lourdeur affligeante (et dont j’ai toujours honte à l’heure actuelle, pardon, mesdames) atteint mon collègue en plein vol. Il part en vrille et se crashe dans le bac à sable. Malgré les convulsions de Pierrot, j’entends monsieur Espadon se racler la gorge. Cette fois, faut y aller… Pierrot n’a pas le choix : tendu comme un string sur une bite d’amarrage, il salue l’équipage du chalutier et l’emmène vers l’ascenseur, le regard fuyant, concentré sur l’extrémité de ses chaussures. Technique de méditation Zen, décrite dans le célèbre « Traité de la vacuité intérieure », école japonaise du huitième siècle. Bref, tandis qu’il ouvre ses chakras, madame Espadon - boostée par la pleine lune - suit en trottinant…

Madame Espadon se tient le ventre en soupirant, ça frétille dans l’aquarium…

Cinq minutes plus tard, nous avons les détails de ce transfert à hauts risques. En fait, personne n’a eu à mettre son bermuda. Le liquide amniotique a tenu bon. Par contre, notre camarade a été moins stoïque que la poche des eaux : les chakras de Pierrot sont partis brutalement en cacahuète et il a explosé en vol, au deuxième étage. L’évocation d’une fausse route diplomatique ne tenant plus, il s’en est sorti en faisant des excuses aussi plates qu’un protège-slip piétiné par un sumo. Sans toutefois raconter en détail l’histoire à l’origine du bug.    

Sept heures plus tard, je sors du vestiaire : le parking, la brume… le chalutier de monsieur Espadon qui se balance doucement sur le quai… le jour se lève… D’un autre côté, ça fait quatre milliards d’années qu’il fait la même chose, il n’a donc aucune raison de changer ses habitudes. Bref, le soleil commence son boulot, et au moment de sauter dans ma chariote, je croise la sage-femme qui aime tant Mission impossible. Elle me fait un pauvre sourire, tout en remuant la tête et en levant les yeux au ciel. Ce même ciel où le gamin s’est envolé avant-hier pour qu’on lui taxe un rein, un cœur, un foie… Je déteste les hélicoptères.   

Creative Commons License

Infirmier didier.morisot@laposte.fr

Retour au sommaire du dossier Humour

Commentaires (1)

dino

Avatar de l'utilisateur

320 commentaires

#1

Objection, votre honneur !

"...en cette rentrée, son imagination féconde nous conduit..."
Mais je n'imagine rien, les p'tits loups, j'ai vraiment vécu la situation. Et je vous promets que j'étais mal...