HUMOUR

Y'a un lézard, non ?

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Humour

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Nouvelle histoire « déjantée » de l'infirmier Morisot… Cela se passe encore - et toujours - aux urgences. On jugera de la qualité de la narration toujours aussi ubuesque et on ne remerciera jamais assez les infirmiers de posséder l'art du décryptage !

Main tenant un stylo

Pour les infirmiers, il est indispensable de disposer de l'art du décryptage.

Je sais, ce n'est pas un scoop, mais je le dis quand même : certains jours on ferait mieux de rester couché. Mais ça, bien sûr, on ne le sait pas à l’avance. Et c’est dommage ! Vous imaginez le machin : vous ouvrez un œil, vous vous grattez la peau du ventre en baillant, et vous recevez un sms dans la foulée : Attention, aujourd’hui piège à cons : faites le mort si vous voulez éviter une livraison d’emmerdes ! Trop pratique. Car avant de débarquer à l’hôpital, on ne connait pas encore les gens qu’on va croiser, surtout ceux dont la vocation est d’éteindre le peu de joie de vivre qu’il nous reste, bousculés que nous sommes par un quotidien cruel : la tartine de confiture qui tombe sur le carrelage (toujours) du côté de la confiture, la prune de 90 € amenée par le facteur, le bulletin scolaire du petit dernier (avec une moyenne largement en dessous des normales de saison)… toutes ces choses qui finissent par nous faire douter de l’existence de Dieu, ou pour le moins de sa bonté légendaire.

Le train-train des urgences...

Tout ça pour dire que, ce matin, j’aurais dû rester sous la couette. Pourtant, la journée avait bien démarré : pour une fois, la tartine était tombée du côté sans confiture. Elle est pas belle, la vie ? Et quand j’ai débarqué à 10 h aux urgences, le service était plutôt calme, ou disons qu’il était gérable, indemne du climat électrique des mauvais jours où le soignant sous pression est débordé par une foule hostile qui organise une insurrection populaire aussi violente que soudaine. Hasta siempre comandante, que viva la revoluçion ! Bref, aujourd’hui aucun tee-shirt de Che Guevara dans la boutique, seulement des gens essayant de garder la tête hors de l’eau : une jeune femme qui fait une fausse couche en salle C, une autre en pleine crise d’asthme dans le couloir et un homme qui essaie de faire un infarctus en salle A. Plus, les bricoles à côté…

Dans ces cas-là, d’ailleurs, pour les bricoles ça ne marche pas comme au supermarché : même si on arrive de bonne heure, on ne passe pas forcément à la caisse en premier. Le monsieur qui débarque avec la tête sous le bras attirera plus notre attention que le jeune se traînant un ongle incarné depuis quinze jours. C’est une question de priorité, comme dirait mon pote le feu rouge. En ce milieu de matinée, je me trouve donc à arpenter les urgences, rempli d’une douce sérénité laborieuse mise au service de mes contemporains. Entre deux perfusions, lorsque je passe d’une salle à l’autre, j’aperçois plusieurs personnes qui attendent sagement de vider leur caddie à la caisse. D’après ce que je vois, il y a quelqu’un avec une plaie de doigt, un autre dont la main ressemble à une pastèque et un troisième qui se tient le coude. Personne en train de sombrer, en tout cas ; dans l’éventualité d’une collision avec un récif, ma camarade aide-soignante serait venue me prévenir du naufrage. Rassuré sur leur sort,  je me consacre donc à mes autres invités.

Pendant que le toubib tire un électrocardiogramme en salle A, je pose un aérosol à la dame du couloir que nous venons de passer en salle B. Vu comme elle respire, ce n’est pas du luxe,  elle fait autant de bruit qu’une 2 CV à la fin du Paris-Dakar. Sitôt branché, je file prélever un bilan à la jeune dame de la salle C. La pauvre a furieusement tendance à laisser filer ses globules rouges. J’en profite pour lui passer un flacon de grosses molécules car, pour le coup, sa tension artérielle est également en-dessous des normales saisonnières… cinq minutes plus tard, Marc - ambulancier notoire - l’emmène à l’échographie.

Bref, aujourd’hui aucun tee-shirt de Che Guevara dans la boutique, seulement des gens essayant de garder la tête hors de l’eau...

Courageusement, s'atteler au décryptage...

De passage en salle B, je constate une réelle amélioration. Le moteur de la 2 CV fait beaucoup moins de bruit. Tant mieux, je peux aller voir en salle de déchoquage. Là, mes doutes se confirment, il s’agit bien d’un infarctus de la cocarde. Le monsieur en question n’est plus un jeune premier, mais il est jugé apte à supporter un traitement de choc. Il a droit à la totale : Héparine, Lénitral, Xylocaïne, Actylise… on va essayer de lui déboucher les coronaires avant de lui offrir un baptême de l’air jusqu’au CHU. Me voilà bloqué dans la salle pour une plombe. En effet, décaper les artères en injectant du Destop, faut pas croire mais ça prend du temps. Si on se précipite, on a vite fait de se planter dans les dosages, et au lieu de nettoyer la tuyauterie, on torpille l’installation, bonjour les fuites ! Ne voulant pas me mettre à dos ma camarade technicienne de surface, je vérifie donc soigneusement tous mes calculs. Trois quarts d’heure plus tard, enfin, avec l’accord des autorités compétentes, je m’octroie une petite récréation et je file m’hydrater l’organisme. J’ai en effet la muqueuse sensible et je fais mon possible pour la maintenir dans un degré d’hygrométrie respectant les normes de Bruxelles.

Après m’être rincé le gosier, je passe donc devant la salle de plâtre ; le patient (très patient) qui avait la main comme une citrouille attend toujours qu’on s’occupe de lui, sagement, la casquette vissée sur la tête (entre nous, ça doit être d’un pratique pour la retirer de son support, chaque soir…). Histoire de causer, je vais m’enquérir de l’origine du sinistre. Pas de peau : « travailleur détaché », il est portugais et maîtrise le français comme moi je parle esquimau. Précision qui a son importance : je ne suis jamais allé au Groenland ! Bref, un médecin libéral - consulté pour l’occasion - s’est heureusement fendu d’un courrier explicatif. La lettre est posée devant lui. Mais j’aurais dû m’en douter, celui qui a écrit cette petite bafouille est atteint, ainsi que beaucoup de ses confrères, de la tremblante du mouton. Le message est aussi limpide qu’une fiche technique expliquant le montage d’un meuble en kit vendu par une entreprise suédoise mondialement connue.

Courageusement, je m’attelle au décryptage. Au détour d’une phrase, quelque chose m’interpelle. Je crois deviner le mot « morsure ». Tiens donc, ce n’est peut-être pas un simple traumatisme. Je regarde notre invité qui me sourit béatement. T’as raison, Siméon, plus on réfléchit, plus on se pourrit la vie. Là où je ne souris plus du tout, personnellement, c’est quand j’arrive à déchiffrer le mot suivant. Non, je ne rêve pas, je suis bien en direct de la salle de plâtre ; après « morsure », il y a « vipère ». Ce qui fait « morsure de vipère ». N’est-ce pas, Jennifer ? Apparemment, y’a un lézard. Ou plutôt un serpent… ne voulant pas y croire, j’examine alors la main en question. En fait, il y a une multitude de types de morsure et, très vite, je me rends à l’évidence : ce n’est pas une morsure de requin, tout le membre aurait été arraché. Ce n’est pas non plus une morsure de belle-mère, la main présenterait des signes d’infection caractéristiques. Non, c’est bien une morsure de vipère. Je vois nettement la trace des crochets sur l’index de mon travailleur détaché, espacés d’un centimètre l’un de l’autre.

A moi la peur !

Là où je ne souris plus du tout, personnellement, c’est quand j’arrive à déchiffrer le mot suivant.

Bref, heureusement que la vipère était fatiguée !

Dieu merci, il n’y a pas de reporter dans le coin. Sinon, on était bon pour passer au journal de 20 h (dans la rubrique judiciaire, pas à la page sportive). Une chose me rassure pourtant : s’il avait dû se produire un coup de grisou, cela serait déjà arrivé. En principe… En attendant, c’est pas le tout mais il faut que je fasse semblant d’être efficace. Comme il est un peu tard pour sonner le tocsin, j’invite notre hôte à me suivre (avec une décontraction 100% artificielle) : installez-vous donc, cher monsieur, mettez-vous à l’aise… tiens ; puisque vous êtes là, je vais vous poser une perfusion. Si, si, j’insiste… On ne sait jamais avec ces bestioles, des fois qu’elle aurait oublié de se laver les dents avant de vous mordre. C’est un coup à se ramasser des microbes… bref, heureusement que la vipère était fatiguée ! Cela dit, j’ai de la chance, mon travailleur détaché vit les choses avec beaucoup de détachement… Tout en noyant le poisson avec  le brave homme, je médite sur la formation du personnel médical. J’espère qu’en Amazonie ou au Bangladesh, les futurs docteurs prennent des leçons d’écriture avant de se lancer dans la profession…

Un conseil, mon ami : si tu veux une voiture performante et silencieuse, prends donc une allemande. Tu ne seras pas déçu. Moi, dans un autre registre, j’ai épousé une française et elle fait beaucoup de bruit. Mais si tu as envie de te faire mordre par un serpent, là, par contre, reste bien en France. Parce que, sérieusement, les crotales et autres cobras sont nettement plus virulents que nos bonnes vieilles vipères hexagonales !

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Infirmierdidier.morisot@laposte.net

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envie de changer de poste

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Commentaires (3)

dino

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#3

Oups...

Oui, je voulais dire I will come back, bien sûr

dino

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#2

I come back !

Merci Augusta, ça s'arrête mais je vais essayer de recommencer. Promis... en attendant, j'en profite pour rectifier une (petite) erreur qui risque de compliquer la vie de la foule de lecteurs désireux de m'envoyer un mail (au moins deux ou trois chaque année) : mon adresse n'est pas didier.morisot@laposte.fr mais didier.morisot@laposte.net.
Oui, j'aime bien recevoir du courrier, ça occupe mes longue soirées d'hiver.
Bonne soirée, les p'tits loups...

augusta

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67 commentaires

#1

Pourquoi ça s'arrête?

Article excellent!!!
En revanche, ce que je trouve désagréable....c'est que ça s'arrête!
J'avais envie de lire encore et encore!