AS

"J'ai demandé pardon..."

Malika, ancienne aide-soignante, a vécu des situations difficiles auxquelles elle a parfois contribué. Elle fait le bilan, et demande pardon... Un texte touchant de vérité et de courage.

personne âgée tient la main

Malika le crie : j'ai pleuré toutes mes larmes face à ces situations inhumaines, à cette maltraitance ; c'est le mot que je décide d'employer.

J'ai malmené des corps fragilisés, j'ai demandé pardon pour ces gestes forcés, pour l'usage de ma force pour enfiler un pull, une chaussette, un pantalon, pour retourner seule un corps de 100 kg, pour avoir cogner la tête d'une autre dame.

J'ai demandé pardon de ne pas avoir la force de porter ce corps avec grâce.

J'ai demandé pardon de ne pas avoir compris la parole de l'ancien qui bafouillait, parfois dans une langue étrangère.

J'ai demandé pardon car je ne pouvais répondre à leur demande.

J'ai demandé pardon car je leur servais cette nourriture toxique, et je les ai parfois forcés lors de l'administration d'un médicament.

J'ai demandé pardon de les voir dans leur fauteuil, abandonnés à leur triste sort sans activité, sans compagnie, sans compassion, abandonnés à leur triste sort de vieillir seul.

J'ai demandé pardon pour le manque de disponibilité.

J'ai demandé pardon d'avoir perdu patience.

J'ai demandé pardon pour le temps que je n'ai pu prendre à écouter car le temps me pressait pour passer à l'autre résident.

J'ai demandé pardon de ne pas avoir eu le temps de faire un soin de bouche, ou tout autre soin qui semblait nécessaire.

J'ai demandé pardon de ne pas pouvoir soulager leur souffrance tant morale, physique qu'émotionnelle.

J'ai pleuré toutes mes larmes face à ces situations inhumaines, à cette maltraitance ; c'est le mot que je décide d'employer.

J'ai demandé pardon pour ces larmes qui coulaient pendant le soin, car j'étais démunie, alors que j'assistais cette personne qui avait tant besoin de moi et de "ma force".

Je ne pardonne pas aux pouvoirs publics, aux directions, aux travailleurs de la santé cette hypocrisie constante. Cette complicité.

Beaucoup font tout leur possible pour changer ça, j'en suis bien consciente.

Je ne jette pas la pierre à toi, qui te bats chaque jour pour améliorer ces conditions, qui donne tant d'amour à ces êtres, un simple sourire, une parole douce, toute ton écoute. A toi qui ne comptes plus tes heures. Mais nous savons bien que c'est insuffisant.

Comment aider nos personnes âgées si le temps nous est imparti ? Le personnel jamais remplacé ? En vingt minutes je devrais laver, retourner, laver complètement, écouter, ressentir, comprendre, accueillir les douleurs morales physiques et émotionnelles. On me demande un « abattage », telle une industrie de nettoyage d'êtres humains qui doit faire son chiffre. Et ce sans prendre en considération toute l'entièreté que constitue cet être. Sans offrir de prestations supérieures. Je suis dans le fast-food du soin. Le client, le résident, j'ai cru qu'il aurait droit à des prestations différentes, mais le seul but est de faire du chiffre en réduisant les coups comme toute bonne entreprise qui cherche à gagner plus. Il s'agit d'êtres humains et de leur santé.

Comment puis-je garder mon intégrité dans ces conditions ? Alors je suis lâche et j'ai le courage d'abandonner cet emploi qui ne correspond pas à mes valeurs profondes. Je culpabilise de cet abandon. Abandonner ces êtres.

Et je me demande pardon.

Ancienne aide-soignante

Publicité

Commentaires (19)

jibeji

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#19

Vous êtes pardonnée...

Tout ce que vous décrivez, j'ai vu mon père en être l'objet (ou la victime), lors de son hospitalisation pour une tumeur au cerveau.
Alors, merci !
Merci de me confirmer ce que je pensais : Que vous faites le maximum, que c'est insuffisant, et que vous en souffrez. Je ne pouvais pas croire que des gens pouvaient être aussi insensibles.
Je n'ai pas le pouvoir de vous pardonner pour les patients, ni pour mon père, mais sachez qu'en tant que proche d'un patient, vous êtes pardonnée.
Merci de ce témoignage de l'humanité qui vous habite.
A la lecture des commentaires de vos consœurs et confreres, je vois avec crainte que les gens qualifiés quittent ces postes petit à petit.
Sachez que tout les efforts que vous faites portent leurs fruits : Ils ne font pas changer les choses à long terme, mais ils évitent réellement des souffrances aux patients, et cela, c'est un bénéfice immédiat pour eux. J'ai vu la différence dans le cas de mon père.
Chaque attention que vous avez eues (ou aurez) pour eux a été ( et sera) aussi apaisante qu'un soin.

Ne vous découragez pas en pensant que vous ne faites rien de bien : Chaque petit sourire, chaque mot gentil, chaque attention est un soin en soi. Et souvent bien plus puissant que des traitements. Vos gestes, vos paroles et vos sourires sont des traitements bien plus immédiats que l'allopathie. Leur effet est immédiat et pregnant.
Non, vous n'êtes pas des « auxilliaires » : Votre intervention dans l'intimité du patient est l'essentiel de son rapport à sa « maladie » (ou ce pour quoi il est là). C'est la seule chose qu'il voit réellement. C'est le « traitement » qui est auxilliaire dans l'esprit du patient.
Vous ne le guérissez peut-être pas, mais vous êtes le(la) seul(e) qui le fait vivre.
Ne pensez pas que vous ne ferez rien changer : Chaque geste que vous faites change réellement la vie du patient.

Si vous, les aide-soignant(e)s qualifié(e)s, vous quittez ces services, qui va soigner ces patients ?
Courage et merci à vous tous et tout

lilumultipass

Avatar de l'utilisateur

4 commentaires

#18

la suite et fin

Encore une solution de ma prof super humaine qui avait bossé en Réa :
prendre le temps de prendre la main de la personne, juste 1 ou 2 minutes avant le soin (qd personne grabataire, agitée...) et lui expliquer le soin ou juste parler doucement à fait ses preuves ;
je crois que c'est les travaux des établissements en humanitude qui ont montré qu'une personne âgé en instution n'est regardé dans les yeux moins de 2 minutes par jours (voire moins je crois)
donc la personne perd tout reperd et donc le fait de recréer ce lien, cette confiance envers le contact d'un étranger permet de faciliter les toilettes suivantes ; donc au final, aller vite entrainera encore plus de difficulté et d'AT puisque difficulté à mobiliser !
et surtout ne pas hésiter à travailler à2 pour les patients lourds, demander les DRAPS DE GLISSE 5(30e sur le net)car souvent méconnu des cadres et des personnels alors que ca économise vraiment (pour remonter les patients, mobiliser...) au final sur le personnel !
ou sinon faite comme moi; changez de voie pour ceux qui le peuvent, pensez à votre santé, des fois s'occuper d'un jardin demandera plus d'effort mais au moins ca entrainera moins de stress et vous pourrez adapter votre façon de travailler, en vivant avec moins d'argent mais au moins avec la santé (pour ceux qui disent mais et la retraite? Bon soyons honnête pour les jeunes de ma génération, je ne me vois pas faire un boulot de m**de jusqu'à 70 ans surtout si les caisses de retraites sont déficitaires ! Malgré tout ce métier reste mon métier de coeur et je suis fière de pouvoir faire des remplacements,soulager une équipe à la limite du burn out, apporter un sourire au patient et de l'écoute; pour celà j'ai choisi de faire des nuits, dans une clinique où il y a 40 chambres... no coment ! J'adresse mon plus beau message de soutien à vous tous qui faites votre métier comme vous le pouvez avec humanité, mais sachez vous préservez !

lilumultipass

Avatar de l'utilisateur

4 commentaires

#17

merci

Bonjour Malika et soignant de tout bord!
J'étais aide soignante pendant 2 ans à peine, tout d'abord en remplacement en Hoiptal où je n'ai pas tenu le rythme des toilettes, les collègues qui te speedent car je voulais rester à l'écoute, utiliser les draps de glisse (trop peu connu alors que présent dans le service) bref j'ai fini à domicile et là je m'éclatais, je prenais le temps sans avoir la pression de mes collègues qui voulaient aller vite pour pouvoir se poser et décompresser entre elles (je ne les juge car je comprend qu'à domicile on a besoin de se retrouver en équipe)
Bref on avait en plus l'avantage d'avoir des IDE dans le service (CCAS) donc on pouvait compter sur elle quand on avait un problème pour les TTT,
J'aurai qu'une chose à dire en tant que jeune diplome, une prof très humaine nous avait fait passer un texte justement sur les violences institutionnelles du genre "le tunel de lavage obligatoire chaque jours", or le deal c'est que donc en 20 minutes il est impossible de faire bien son travail (c'est à dire manutention, levé, prendre le temps de respecter les choix du patient) donc pour mon premier poste en cantou: 15 toilettes à faire, plus ptit dej à distribuer avec médoc à préparer (déjà mis dans des compartiments nominatifs par l'ide) donc comme je navais jamais le temps de laver tout ces gentilles personnes qui ne voulaient pas être forcées à être lavées tout les jours: on alterne on fait la toilette intime, les recoins et les pieds un jour sur 2 (par exemple) en plus le vice c'est le lavage rincage en une seule fois avec le gant; séchage à l'arrache alors qu'il reste du savon = mycose (et vas y que je talc) NON ca suffit un peu de bon sens, mais le problème c'est davoir des collègues assez ouverte là dessus et de s'arranger ! à domicile dans mon asso c'est ce qu'on faisait on notait toilette intime, complète partielle... et comme on travaillait sur 3 jours on pouvait faire notre travail bien, c'est à dire dans le respect de l'autonomie

cokey

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#16

Et ouï.......

Et oui pour retrouver le plaisir de aider les autres il M à fallu quitter le chu après 11 ans de bons et loyaux services...après plusieurs essais en privé il M à bien fallu admettre que même la meilleure volonté du monde ni peu rien argents santé ne feront à mais bon ménage. ..alors avec 1 amie nous nous sommes lancé dans la prise en charge à domicile en chêne emploi service et bien sûr en tant qu auxiliaire de vie...Malgré mon diplôme. .. j ai 12h pour faire 2 changes tenir compagnie ’préparer de bons repas.....enfin la paix à 43 ans
tout est si bien dit dans ce texte a nous de devenir des bons soignants et pas des brebis car un jour nous serons vieux

melanou9406

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#15

Plus que plausible... Réaliste...

Je travaille depuis 2 ans en EHPAD et j'ai du rapidement me préserver pour ne pas craquer, c'est tellement malheureux... Je me demande toujours, et si tu était à sa place... Nous faisons toutes le maximum, et nous méritons toutes et tous une énorme médaille d'honneur! La richesse, pourquoi pas... On a le droit de rêver!

Sansblague

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#14

C'est mathématique

La population vieillissante devient de plus en plus grande.

La population payant les impôts et les assurances (et fournissant les soins) devient de plus en plus petite.

Ce n'est pas possible d'éviter ces maths.

Donc planifiez votre carrière là où le marché à des moyens pour éviter ces burn-outs.
Et planifier votre propre vieillesse en connaissance de cause aussi.

Solférino

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#13

Merci

Je suis provisoirement dans un établissement pour personnes âgées, étant trop affaibli pour revenir chez moi. J'ai été hospitalisé plusieurs fois et je crois bien connaître les difficultés rencontrées par les aide-soignantes.
En echo à ce qu'a écrit Malika et les autres intervenantes, je ne peux dire que MERCI !

Merci à vous, qui avez su vous occuper avec respect de mon corps déglingué.
Merci de votre simplicité, merci d'avoir su sauvegarder ma dignité dans des moments où elle aurait pu être malmenée.
Merci de votre gentillesse, de votre patience.
Merci de votre écoute, du temps que vous avez accepté de me consacrer lorsque mon moral était au plus bas, lorsque je pleurais de douleur ou d'épuisement, pour me rebooster et parfois me faire sourire et même rire.

Votre métier est un des plus nobles du monde.
Je comprends votre désespoir de ne pas pouvoir l'exercer dans de meilleures conditions, mais sachez que vos patients vous aiment.

gumby83

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#12

j'ai moi aussi jeté l'éponge!

bravo pour ces mots puissants et déculpabilisants...
après 20 ans de "bons et loyaux services" , impuissante dans mon petit coin, isolée, j'ai moi aussi choisi de quitter la profession. pour ne plus être obligée de travailler dans des conditions inhumaines, où respect et dignité sont oubliés.
nous ne sommes en rien responsables de ces actes qui nous sont dictés par ces dirigeants qui ne pensent que rentabilité.
Bravo et merci d'avoir su trouver les mots qui décrivent si bien toutes ces situations de maltraitance.

youpivali

Avatar de l'utilisateur

2 commentaires

#11

Combien d'autres suivront..........

Vous devez abandonner le mot "qualité" dans votre travail, nous a t on dit récemment. Désormais c'est du "chiffre"............
Comme toi, Malika, je jette l'éponge..... Moi, je suis infirmière depuis 1989, réa., anesthésie, cardio, pédiatrie...... Et...... seulement 4 ans en ussr gériatrique, pour réussir à me tuer...................

moutarde

Avatar de l'utilisateur

493 commentaires

#10

"Et maintenant•••

••• que vais-je faire ? "

truong

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#9

Malika

Tout à fais d'accord

rachou54

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#8

MERCI

Merci Malika d'avoir réussit a mettre des mots sur ce que je vis au quotidien !
Le problème dans ce milieu c'est que ce ne sont pas les bonnes personnes qui culpabilise .... par ce que malgré tout , lorsque encore hier , une résidente m'a prise dans ses bras en me disant "merci d'être la" je me suis rendu compte que les résidents savent que nous faisons tout ce que nous pouvons pour eux .

somelcla

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#7

très émue.

Bravo pour ce mea culpa que nous sommes nombreuses à vivre.Savoir partir, c'est sauver sa peau et celle des patients ,mais pas toujours simple.
J'ai quitter l'hôpital après 18ans en oncologie car la situation se dégradant mais j'ai eu la chance de travailler de 1978à1998 en prenant le temps de parler avec les patients et avnt l'arrivée de l'informatique.
Je suis en scolaire en IUT très différent mais pas trop de temps non plus ,courir toujours courir tel est notre destin....
Joelle,58ans...

rico92b

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#6

j'ai demandé pardon

C'est un poignant témoignage.......mais combien de familles (y compris la mienne) ont été choquées par tant de maltraitance dans ces établissements que d'aucuns appellent des "mouroirs"et qui pourtant coutent souvent très chers aux familles ( de 2000 à 3000€/mois voir plus !)
Ce qui est surtout incompréhensible c'est que rien n'est fait en terme de politique de santé alors que depuis une vingtaine d'années on sait que les progrès de la médecine aidant , il y aura de plus en plus de personnes âgées à gérer et que "l'avenir c'est donc la Gérontologie " mais la gestion s'arrête hélas au business , "accueillir un maximum en dépensant le strict minimum" mais avec l'idée de faire un max de bénéfices sur des "dépouilles bientôt fumantes !!!! C'est un vrai scandale de société qui visiblement n’intéresse personne !!! (^^^)

mtagustin

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#5

merci

merci pour ce texte très émouvant, je travaille en gériatrie et vais bientôt prendre un poste de cadre en maison de retraite, je vais faire passer votre lettre pour qu'elle soit un moment de réflexion et d'échanges.

Mélaine1

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#4

J'ai demandé pardon

Combien je vous comprends !
J'ai accompagné mon mari dans une dégénérescence neurologique. C'est difficile et chez soi on n'est pas plus aidé. Impossible de tout faire même si on a droit à une aide dans la journée. Et on devient maltraitant. La fatigue physique et morale, mine. S'apercevoir que l'on ne peut rien contre l'inéluctable, ronge. Les gestes deviennent brusques lorsqu'il est malaisé d'habiller ou de changer ou mettre au lit une personne qui a besoin de vous pour tous les gestes de la vie.
Même si je lui ai demandé pardon, un an après son départ je ne me suis pas pardonnée de n'avoir pas su être à la hauteur, de ne plus avoir la force parfois de me lever la nuit quand c'était nécessaire, de n'avoir pu lui donner une fin de vie digne comme il l'avait souhaité.
Surtout ne vous culpabilisez pas, vous avez essayé de faire du mieux possible dans votre métier, avec les moyens qui vous étaient donnés. Même moi, je n'ai pu faire mieux pour celui que j'aimais.

dino

Avatar de l'utilisateur

319 commentaires

#3

Triste époque...

Un texte courageux qui illustre la perversité des choses ; les moyens ne suivent pas et ce n'est pas l'Institution qui culpabilise, mais les personnes de bonne volonté qui essayent de faire de leur mieux, malgré tout. ppfff...

Fabied9

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#2

j'ai demandé pardon

Vibrant, émouvant et si vrai.

fanfan4

Avatar de l'utilisateur

1 commentaires

#1

j'ai demandé pardon

cette lettre me va droit au coeur , je suis ASH et je vis à peux près les mêmes choses ,rentabilité rentabilité c'est tout ce que nous répondent les dirigeants c'est une honte . Malika bravo d'avoir fait cette lettre.