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A lire - La nuit est tombée...

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Livres de la rédaction

Dans son récit intitulé "La nuit est tombée", en format court, sur le site communautaire Raconter la vie, Cécile Karsenty, une aide-soignante, nous raconte avec délicatesse et humanité son quotidien en maison de retraite médicalisée. "Pour rendre hommage aux Anciens, aux collègues, à un métier passionnant mais difficile : celui d’aide-soignante dans une maison de retraite." Extraits.

Les textes publiés sur le site Raconter la vie, site communautaire de ceux qui s'intéressent à la vie des autres - témoignages de patients, de leurs proches, de soignants... vont régulièrement être présentés sur nos pages ; une très belle source éditoriale que nous avons choisi de partager entre nos deux sites.

« Ah tu es là, toi ! »

soignante soin personne agée

Nous sommes comme des funambules, car notre place n’est que celle de l’aide-soignant ; qui « aide la personne à faire ce qu’elle pourrait faire complètement seule si elle était en pleine santé ».

Ce matin, il fait encore nuit à 6h45 ; mon cœur est lourd, plein de nuit. J’ai si mal dormi encore. Bzzz, le son de la porte pour entrer dans la maison de retraite « Les Rosiers » où je suis aide-soignante, je vais vers le fameux vestiaire où il faut laisser ses problèmes en arrivant.

Voir la grande façade de la « maison » éclairée dans la nuit m’apporte un réconfort surprenant. Merci de me recevoir, de me donner un emploi, une place utile, une existence, à moi, qui peine à exister ! Madame Puy déambule déjà, depuis 5 heures du matin… Elle a dû en faire, des kilomètres dans les couloirs. Elle me regarde avec ses grands yeux bleus, au travers des lunettes dorées qu’elle n’aime pas enlever même pour dormir et s’exclame : Ah tu es là, toi ! avec un grand sourire, qui ne s’adresse pas à moi mais au souvenir de quelqu’un d’autre, d’un autrefois...

« Comme on devient ! »

Maman ! Maman ! Des cris déchirants viennent de la chambre de Madame Montbonnet. Elle est allongée, si menue, et disparaît presque sous ses draps, dans son lit entre les 2 barrières. Son regard est voilé, affolé, me voit à peine. En lui caressant la main, j’essaie de la rassurer mais je dois partir. À peine sortie de sa chambre, je l’entends encore : Maman ! Maman !. Comme on devient ! Ils disent souvent cela : On devient comme des bébés ! Mais non, des bébés n’ont pas vécu tout ce que vous avez vécu. (...) Souvent, je ne me sens pas loin de la maltraitance à cause du manque de temps. À la conférence l’autre soir, l’animatrice répond à notre question : En 5 minutes, vous pouvez être présents, attentionnés et humains. Ce n’est pas une question de temps ! J’ai envie de lui demander si elle a reçu une enveloppe du patron pour dire ça, même si elle a sans doute raison...

Comme un marathon...

Je suis en retard, il reste toutes ces personnes à aider à se lever, à faire la toilette, à s’habiller, à garder la sonnette à côté, à approcher le téléphone, le verre d’eau, le foulard, le gilet. À accompagner aux toilettes, à changer de protection, à accompagner à table, à installer devant l’assiette, à aider à couper les aliments, à manger parfois, à boire un café. À raccompagner aux toilettes, à la sieste, au goûter, au souper, dans leurs chambres, à aider à se changer, se coucher.

C’est comme un marathon, pas celui de New York, ni le Paris-Versailles...

Comme des funambules...

Nous sommes comme des funambules, car notre place n’est que celle de l’aide-soignant ; qui aide la personne à faire ce qu’elle pourrait faire complètement seule si elle était en pleine santé comme le dit la définition ; nous devons aussi rester à notre place. Nous ne sommes pas leur famille. Et cette dame n’est ni notre grand-mère ni celle que nous aurions aimé avoir. On nous a dit ça aussi... Et pourtant ! Simplement rester humbles devant la vie, leurs vies d’anciens qui en ont tant vu.

"Bonjour jeunes et élégants bipèdes !"

Monsieur Falzet, toujours souriant, se souvient de tous nos prénoms et invariablement, lorsque l’une d’entre nous entre : Alors toujours jeune et élégante ! Vous savez, l’instituteur de mon enfance nous saluait toujours ainsi, en nous disant : "Bonjour jeunes et élégants bipèdes !" C’est pour cela que je vous salue toutes ainsi ! (...) Parfois, ils perdent les mots peu à peu, mais il reste un échange inestimable. Comme avec Monsieur Finierol ; il ne parle plus beaucoup mais a de grands éclats de rire, il brandit son poing fermé par jeu et fait mine de menacer avec sa canne : Ah te voilà, toi ! Attention !

La nuit est tombée...

La nuit est tombée, Madame Rieutord est dans sa chambre toute seule, en fin de vie. Doucement changer la protection, masser le dos, les talons, recoiffer... Nous venons régulièrement, mais si peu de temps à la fois. Son fils est fâché avec elle depuis de longues années. Il apporte à l’accueil des savons et des shampoings très onéreux, mais ne va jamais la voir. Cette fois, il a été prévenu de « la fin de vie », mais ne vient toujours pas... Elle nous regarde, serre nos mains encore très fort. C’est très difficile de la laisser ainsi toute seule dans la nuit, avec juste la petite lueur de la lampe de chevet, dans l’attente solitaire de la mort.La nuit est tombée.

Raconter la vie : la communauté de ceux qui s’intéressent à la vie des autres

raconter la viePar les voies du livre et d’internet, Raconter la vie a l’ambition de créer l’équivalent d’un Parlement des invisibles pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays. Il veut répondre au besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées, les aspirations quotidiennes prises en compte. Pour « raconter la vie » dans toute la diversité des expériences, la collection accueille des écritures et des approches multiples - celles du témoignage, de l’analyse sociologique, de l’enquête journalistique et ethnographique, de la littérature. Toutes les hiérarchies de « genres » ou de « styles » y sont abolies ; les paroles brutes y sont considérées comme aussi légitimes que les écritures des professionnels de l’écrit. Raconter la vie est la communauté de ceux qui s’intéressent à la vie des autres.

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Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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Commentaires (1)

Gilette

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1 commentaires

#1

vieillir dans la dignité

Tout ce que dit Cécile est tellement vrai.
Nous sommes des professionnels aimant notre métier, nos dirigeants nous parlent d'humanitude est- ce pour se donner bonne conscience? Est-ce pour eux une façon de se dedouaner, qu'il n'y a pas de maltraitance conventionnelle.
Combien de témoignages d'AS qui dénoncent leurs mauvaises conditions de travail,toujours faire les soins,les toilettes avec un oeil sur la montre et l'autre sur le résident.
Je suis aide soignane depuis 30 ans, j'aime toujours autant mon métier, mais ça me fait mal de devoir faire de la maltraitance malgré moi et ne pas prendre le temps d'écouter tout ce que nos anciens ont à nous raconter, à nous apprendre.
Est ce utopique que de vouloir que les personnes vieillissent dans la dignité et de les respecter dans nos soins en tant qu'humains.
Gilette