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« Moi, Madame, je suis une fille du désert »

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Il est une relation qui lie un médecin et son patient. Une confiance qui dure dans le temps. C'est ce que nous témoigne Anaïs Tasie, médecin généraliste, qui, plongée dans ses souvenirs, nous rappelle qu'un médecin, un soignant, peut aussi être un ami,  un frère, une sœur dans le cœur de son patient. Récit.

femme desert

Avant que leurs chemins ne se séparent, Selma a offert à Anaïs, son médecin, une balade à vélo dans le désert.

Anaïs Tasie redevient sérieuse, elle se souvient de Selma, disparue l’an dernier, avec qui elle s’amusait bien, à la maison de retraite...

Zut, il pleut aujourd’hui et je suis à vélo dis-je en regardant par la fenêtre de la chambre de Selma O., une vieille dame que je visite à la maison de retraite. Le regard pétillant, elle rebondit : Moi Madame, je faisais six kilomètres à vélo tous les matins dans le désert, après je revenais faire le café à ma petite mère. Car je suis une fille du désert. D’ailleurs, elle le répète à qui veut l’entendre, quand on fait sa toilette : J’ai froid, moi je suis une saharienne !, ou quand je lui demande si elle n’a pas froid aux jambes sans chaussettes : J’ai chaud, moi je suis une fille du désert. On m’a dit qu’elle était « démente », je ne suis pas convaincue. Elle sait calculer son âge, compter dans combien de jours je lui dis que je vais revenir : Et la prochaine fois, vous mangez avec moi, n’est-ce pas ?. Après m’avoir demandé d’appeler son médecin, celui qui venait la voir chez elle quand elle habitait en ville, elle se souvient que c’est moi : Et vous avez combien de patients ici ?. On me dit qu’elle est agitée, qu’elle agresse ses voisins au restaurant : Appelez la police ! et on veut que je la calme. L’infirmière me soutient quand je refuse de lui donner des gouttes, mais je sais que ce n’est pas facile.

Une fois par semaine ce n’est pas assez, vous savez que je vous aime !

Ensemble, on cause, elle raconte le désert, le couscous de ses voisins, mais aussi son quartier de Paris, avec le boucher qui lui réserve de la bonne viande, le marchand de légumes à qui elle parle en arabe car il est tunisien, le désert n’est pas loin. Je m’assied à côté d’elle, on part dans son pays et ses souvenirs, je commente avec la réalité d’aujourd’hui : Vous savez, vos pierres qui donneraient du pétrole sur votre terrain là-bas et qui vous rendraient riche, c’est du gaz de schiste, ça pollue beaucoup. Elle entend, réfléchit, m’en reparlera la prochaine fois. On dira que tout cela n’est qu’un jeu, qu’elle a perdu le sens du réel au jour le jour, qu’on ne peut rien faire pour la calmer. Mais quand on a bien parlé, évoqué, discuté, rêvé, elle veut bien que je prenne sa tension, bien que pas toujours : Vous avez les mains froides ! Et ça me serre le bras…. Elle veut bien avaler ses médicaments. « On va faire tous les jours venir votre docteur » dit Belinda, l’infirmière adorable. Parfois même elle accepte les aérosols. Et vous revenez quand ? Elle compte sur ses doigts. une fois par semaine ce n’est pas assez, vous savez que je vous aime !. Moi aussi, Madame O. Le jeu a marché, pour elle et pour moi, j’ai été le docteur, mais aussi la sœur ou l’amie. On a fait du vélo côte à côte sous la pluie et dans le désert, puis on est revenues ensemble et elle a accepté de jouer à la patiente, malgré l’impatience claironnante de son caractère. Et moi j’ai pris plaisir à cette envolée dans le voyage pour moi, dans les souvenirs pour elle. Après la pluie, un rayon de soleil m’accompagne sur mon vélo.

On a fait du vélo côte à côte sous la pluie et dans le désert, puis on est revenues ensemble et elle a accepté de jouer à la patiente...

Cet article a été publié le 11 juillet 2015 par Outils du soin que nous remercions pour cet échange.

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