MODES D'EXERCICE

Devenir infirmière à Madagascar

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Exercice international

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Jérémie nous propose un entretien avec Irène, l'infirmière avec qui il travaille dans le cadre de son projet Mada Mitsabo, dont il nous rend compte chaque semaine.

A seulement 33 ans, Irène, infirmière diplômée et mère de 3 enfants, a la lourde responsabilité de ce petit dispensaire de brousse et des habitants qu’elle reçoit quotidiennement. Non seulement le dispensaire est ouvert 6 jours sur 7, mais habitant la maison juste accolée, Irène doit aussi être disponible pour les urgences la nuit ou le week-end. Un travail à plein temps, dans une région coupée du monde. L’hôpital le plus proche se trouvant à 60 km, elle doit donc faire face à une multitude de situations, parfois complexes.

Je profite d’une fin de journée particulièrement calme, pour réaliser une petite interview. Quand je sors mon dictaphone de mon sac, Irène rigole et m’explique, un peu gênée, qu’elle n’a rien préparé. Ça tombe bien, moi non plus ! Je souhaite juste en savoir un peu plus sur son parcours professionnel.

Jérémie : Irène, peux tu tout d’abord nous raconter d’où tu viens ?

Irène : J’ai grandi dans le sud-est de Madagascar et fait mes études à Manakara. Puis je suis allée à Antananarivo pour passer mon BAC. J’ai ensuite poursuivi mes études d’infirmière dans la capitale. Je suis diplômée depuis septembre 2002, et depuis j’ai toujours travaillé dans des dispensaires, dès la fin de mes études, principalement autour de la ville d’Ambalavo. Et là je travaille depuis décembre 2006 dans le dispensaire du Tsaranoro.

J : Comment se passe la formation pour devenir infirmier/infirmière à Madagascar ?

I : La formation a changée en 1999. Avant c’était l’équivalent d’un BEPC, maintenant c’est un vrai diplôme. Depuis 1999, il faut donc avoir un BAC pour pouvoir se présenter à un concours d’entrée. Moi je l’ai au eu au bout de la deuxième fois ! Si nous sommes admis, nous pouvons suivre la formation qui dure 3 ans. Le concours d’entrée est d’ailleurs commun aux infirmières et aux sages femmes. La grande majorité des cours sont en français ; nous avons des modules communs avec les étudiants en médecine.

J : Il ya beaucoup d’écoles sur l’île ?

I : Oh ! oui, beaucoup ! Surtout dans la capitale, mais aussi dans les autres villes comme à Fianarantsoa. Des écoles de l’Etat, mais aussi beaucoup d’écoles privées, mais elles ont toutes le même fonctionnement et suivent les mêmes programmes.

J : Peux-tu nous expliquer un peu plus en détail comment se déroule la formation ?

I : Nous avons tous les mois des examens écrits avec beaucoup de matières. Par exemple pour la première année, nous étudions 22 matières, de la cardiologie, pneumologie, pédiatrie… Nous sommes en stage dans les services le matin, puis nous allons en cours l’après-midi, mais tous les mois, nous changeons de service, voire même de lieu de stage. Chaque fin de stage, nous recevons une note. Avec tout ca, nous devons aussi faire deux gardes de nuits par mois, et un ou deux week-ends. C’est très fatiguant ! Et si nous sommes absents, par exemple malades, nous devons rattraper sur nos vacances. Ensuite, nous terminons la formation par un examen final, qui dure pendant 15 jours. Nous passons des écrits, des oraux, et des examens pratiques.

La note la plus basse que nous devons obtenir est 12. Nous faisons aussi un petit mémoire, en groupe, pendant un mois. Mois je l’ai fais sur la médecine communautaire en brousse.

J : Et après la formation, il existe des spécialités pour se perfectionner ?

I : Oui il y a moyen : après 3 ans de diplôme, on peut refaire une formation pour faire infirmière anesthésiste ou travailler en bloc opératoire.

J : Et alors finalement, comment as-tu atterri ici, dans cette vallée perdue du Tsaranoro, qui est certes magnifique, mais loin de tout, sans eau courante, sans électricité?

I : J’ai un ami qui travaillait ici ; il m’a parlé de ce poste dans cette vallée, alors que je travaillais à côté d’Ambalavo. Et j’ai choisi de venir ici avec mon mari qui est instituteur, et qui a pu trouver un poste dans l’école du village, juste à côté.

J : Pour en revenir au dispensaire, il semblerait qu’en ce moment la fréquentation est plutôt basse ?

I : Oui, ça dépend de la période de l’année, en ce moment c’est plutôt calme, les habitants sont très occupés à travailler dans les rizières, car c’est la saison des pluies. C’est aussi la période où ils ont le moins d’argent, car ils arrivent au bout de leurs provisions. Mais des fois nous pouvons voir plus de 20-25 patients par jour, c’est beaucoup !

J : Est-ce que c'est difficile pour une infirmière qui travaille comme toi, toute seule, loin des hôpitaux, et sans médecins à ses côtés ?

I : Oui, c’est difficile quelques fois…. Mais j’ai l’habitude de faire du mieux possible. Et si la situation est trop compliquée, j’essaye d’organiser une évacuation sanitaire, qui doit parfois se faire en brancard jusqu’à la route (soit 2h à pied). Il y’a parfois des maladies très graves ici, ou bien des patients qui arrivent dans un état très grave, parce qu’avant d’arriver ici, ils vont voir les sorcières, ou les guérisseurs… alors il y’a des complications graves car ils attendent vraiment le dernier moment. Certains aussi n’acceptent pas l’évacuation sanitaire, car l’hôpital coûte cher, et ils n’ont pas forcément les moyens de payer les soins. Ici les soins sont gratuits et les médicaments à bas prix. Dans les hôpitaux, non.

J : Qu’elles problématiques importantes tu rencontres dans ce dispensaire ?

I : Globalement, le dispensaire est bien équipé, mais le problème majeur, ce sont les 4 batteries branchées aux panneaux solaires qui ne marchent plus. Nous ne pouvons pas brancher de frigo, ce qui pose problème pour stocker les vaccins. Nous devons aussi faire le rapport une fois par mois au médecin du district. Il faut descendre à pied jusqu’à la route puis prendre le taxi-brousse pour se rendre à Ambalavo, cela peut prendre deux jours, voire plus ! C’est difficile pour moi d’y aller, parce que je dois allaiter mon dernier bébé de 6 mois. Mais heureusement que Pascaline est là pour y aller à ma place ! (elle rigole, Pascaline étant dans la pièce à côté)

J : À combien s’élève le salaire moyen d’une infirmière malgache en début de carrière ?

I : Environ 250 000 Ariary (soit environ 92 €) par mois pour une infirmière titularisée qui travaille pour l’Etat, et environ 200 000 Ariary (soit 74 €) pour une infirmière qui travaille dans le privé.

J : Et à quel âge a-t-elle le droit de prendre sa retraite ?

I : A 60ans. Mais madame Suzanne, l’infirmière que je remplace maintenant, est parti à l’âge de 68 ans !

J : Aurais-tu un dernier message à faire passer aux infirmiers et infirmières français ?

I : Oui ! Il faut visiter Madagascar, pour travailler ensemble !

J : Le message sera passé, et j’ai envie de rajouter qu’en plus, on y mange très bien ! Merci beaucoup en tout cas, Irène.

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