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Face à la perte d’attractivité de la profession, « l’infirmier doit porter la voix de sa professionnalisation »

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Exercice international

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Comment renforcer l’attractivité et améliorer le niveau de rétention de la profession infirmière, menacée de « pénurie » au niveau international ? Le SIDIIEF s’est penché sur la question lors de son Forum virtuel 2021 avec, en ligne de mire, la nécessité de déconstruire les idées reçues préjudiciables au métier et valoriser les compétences cliniques qu’il requiert.

Plusieurs pistes existent pour renforcer l'attractivité de la profession infirmière.

Si elle a contribué à remettre un temps la profession infirmière sur le devant de la scène mondiale, la pandémie de Covid-19 a aussi mis en exergue les risques de pénurie des effectifs qui la menacent. Dans un contexte qui a mis au jour les faiblesses des systèmes de santé, il apparait essentiel d’en améliorer l’attractivité, afin d’assurer l’arrivée de nouveaux professionnels, et de maintenir dans l’emploi les infirmiers déjà en exercice. Une réflexion qui se pose à l’échelle internationale et qui a fait l’objet d’un échange entre quatre panellistes lors du Forum Virtuel 2021 du Secrétariat International des Infirmières et Infirmiers de l’Espace Francophone (SIDIIEF), qui s’est tenu du 7 au 11 juin.

Une pénurie aux facteurs multiples

Le problème de la pénurie infirmière n’est pas un phénomène nouveau, rappelle en introduction Annie Oulevey, infirmière et professeure à la Haute Ecole de la Santé La Source (Suisse) et détentrice d’un doctorat ès sciences infirmières. Aspect genré de la profession, essentiellement confiée à des femmes, difficulté à trouver du sens, surcharge de travail qui complique l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, enfermement dans une perception de simple auxiliaire du médecin… les facteurs responsables du déficit croissant de l’attractivité du métier d’infirmier sont multiples. Et auraient un impact certain sur les effectifs. 35 000 à 40 000 postes d’infirmiers seraient vacants en France selon plusieurs organismes, dont Pôle Emploi, déplore ainsi Patrick Chamboredon, président de l’Ordre National des Infirmiers (ONI). Il nous faut conserver l’attractivité du métier, car les nouveaux entrants voient bien que les conditions de travail sont déplorables. Un état de fait que la pandémie de Covid n’a fait qu’aggraver. La question est d’autant plus urgente que s’y ajoutent des difficultés de rétention, nombreux étant les professionnels qui décident ou font part de leur volonté de la quitter. Selon une enquête menée en France par l’ONI en mai 2021 auprès de 30 000 infirmiers, 40 % avouent en effet vouloir changer de métier. Or, souligne Patrick Chamboredon, le vieillissement de la population ne fera qu’augmenter la demande de soin et il nous faudra atteindre 1 million d’infirmiers en 2040 pour y répondre. D’où le besoin de renforcer l’attractivité de la profession et son niveau de rétention.

Il existe une infinité de spécialisations et de gradations dans la profession infirmière

La formation, nerf de la guerre

Développer la formation initiale est l’une des premières pistes envisagées. Prenant l’exemple de son pays, le Maroc, Wafaâ Al Hassani, doyenne de la Faculté des sciences et techniques de la santé de l’Université Mohammed VI des sciences de la santé, constate que le basculement des établissements d’enseignements infirmiers dans la sphère universitaire et l’inscription du cursus de formation dans un parcours de type LMD ont permis de renforcer l’intérêt pour la profession. Il s’agit également de permettre le plus tôt possible aux apprenants d’élaborer de vrais plans de carrière et de choisir des chemins de qualification spécifiques. Lors des stages, il nous faut intégrer les étudiants dans les équipes pour établir un lien vers l’emploi, et faire la promotion de la diversité des pistes qui existent dans le métier : la recherche, la formation, pratique avancée… Il existe une infinité de spécialisations et de gradations, plaide Elizabeth Arpin, directrice nationale des soins et services infirmiers attachée au Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec. Trop souvent, les jeunes diplômés ignorent en effet qu’ils peuvent poursuivre leurs études pour se spécialiser et évoluer. Tout aussi important : instaurer une meilleure adéquation entre la formation actuelle des infirmiers et les requis de soins des patients dans les différents secteurs d’activité est nécessaire, poursuit-elle, ajoutant qu’au Québec, les formations n’ont pas évolué aussi rapidement que les besoins de santé de la population.

De formation, continue cette fois, il est aussi question pour favoriser la rétention au sein de la profession. Wafaâ Al Hassani alerte sur l’importance de ne pas oublier les professionnels déjà en exercice : Chaque fois que l’on pense à développer une spécialité, il faut réfléchir à mettre en place un programme afin d’accompagner ceux qui travaillent déjà. La formation continue doit se constituer parallèlement à la formation initiale. Un avis que partage Elizabeth Arpin, qui insiste sur l’importance de faciliter l’accès à la formation continue pour les infirmiers tout au long de leur carrière, notamment car le milieu de la santé est évolutif, il change rapidement. Patrick Chamboredon, de son côté, souligne également l’intérêt du tutorat pour retenir les infirmiers expérimentés : Il y a un aspect de compagnonnage dans notre métier. La formation universitaire est importante, mais il existe aussi un vrai besoin de transmission. Les infirmiers aimeraient effectivement faire du tutorat, transmettre leur amour du métier et accompagner les apprenants, abonde Joëlle Durbecq, directrice du département infirmier des Cliniques universitaires Saint-Luc (Belgique) . À condition, nuance-t-elle toutefois, qu’ils ne soient pas pénalisés par une surcharge de travail et qu’ils disposent du temps nécessaire pour assurer leur mission de tuteur.

Il nous faut investir plus fortement le champ de la prévention

Valoriser les compétences infirmières

La question de la formation est à mettre directement en corrélation avec celle de la mise en lumière de la réelle professionnalisation du métier. Image de l’infirmier sauveur ou associé à une figure d’ange-gardien, issues d’un imaginaire collectif qui colle à la peau et qui renvoie à des croyances chrétiennes, dénonce Patrick Chamboredon, et limitation à des activités sans valeur ajoutée, soulève Joëlle Durbecq, tendent à occulter l’importance des compétences infirmières, qui divergent en fonction des spécialités. Les infirmiers ne sont pas interchangeables, ils se spécialisent également, s’agace ainsi Elizabeth Arpin, qui estime que seuls 50 % de leur champ d’expérience serait en réalité utilisé. Le métier souffre-t-il d’une pénurie ou bien gaspillons-nous nos ressources en sous-exploitant leurs possibilités ?, s’interroge-t-elle, notant que les infirmiers souhaitent avant tout être reconnus comme de vrais professionnels de la santé. Arrêtons de les voir comme des gens qui sont là par vocation, et considérons-les comme des gens qui se sont professionnalisés.

Patrick Chamboredon ajoute que, dans un contexte où la demande de soins sera toujours supérieure à l’offre, notamment en raison du vieillissement de la population, les infirmiers ont un rôle essentiel à jouer dans le développement de la prévention. Les médecins sont les professionnels de la guérison, souligne-t-il. Il nous faut investir plus fortement le champ de la prévention, qui est le propre de l’infirmier afin de passer d’un modèle curatif à un modèle plus préventif.  Une reconnaissance des compétences propres aux infirmiers qui doit s’incarner dans leur intégration au sein d’équipes pluridisciplinaires, précise Joëlle Durbecq, où ils se chargeraient de la coordination entre les différents professionnels de santé. Le travail en équipe est de plus en plus demandé, parce qu’il s’accompagne d’une émulation, d’une solidarité entre professionnels, note également le président de l’ONI.

Leadership et implication politique

Développement de la formation et valorisation des compétences infirmières ne seront toutefois possibles que si la profession parvient, à l’échelle nationale et internationale, à s’imposer dans les processus de décision. Leadership infirmier, le terme est lâché. L’infirmier doit assumer son leadership, il doit porter la voix de sa professionnalisation, soutient ainsi Elizabeth Arpin. Et Joëlle Durbecq, Wafaâ Al Hassani et Patrick Chamboredon d’encourager d’une même voix la profession à occuper l’espace politique afin de mieux faire porter ses messages. Le fait d’être présent sur la scène politique nous permet de nous positionner, insiste Wafaâ Al Hassani. Avoir des infirmiers au niveau gouvernementale aide à faire passer des lois. Le meilleur pour parler de la profession infirmière, c’est l’infirmier lui-même. Et là encore, le nerf de la guerre est la formation, les infirmiers n’étant pas formés à s’adresser aux politiques, selon Joëlle Durbecq. Un constat que partage Wafaâ Al Hassani, qui estime qu’il faut intégrer des modules sur la politique et l’économie de la santé dans les cursus. Le président de l’ONI, lui, appelle la profession dans son ensemble à dépasser ses clivages corporatistes pour parler d’une même voix. Le défi, c’est de parvenir à agréer une parole commune afin que nous puissions peser dans le débat politique, martèle-t-il. Il nous faut nous regrouper pour parler d’une seule voix afin d’être mieux entendus et d’échanger d’égal à égale avec les autres institutions, ce qui permettra aussi de dépassionner les discussions.

Journaliste audrey.parvais@gpsante.fr

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Commentaires (3)

#11

choix politique

Attractivité et fidélisation de métiers comme celui d’infirmier, ne peuvent fonctionner qu’avec un changement profond de politique, fixant des salaires en adéquation avec nos voisins européens, des conditions de travail dignes du siècle, une organisation ad hoc libérée de sa lourdingue bureaucratie, et prenant en compte les 35H une bonne fois pour toute, d’une offre de soins simplifiée , un fonctionnement qui ne raisonne pas en permanence comme n’importe quelle entreprise en terme de comptabilité et de retour à l’équilibre financier, autant de choses qui n’appartiennent pas au domaine de prédilection d’une relation soignant/soigné.

Un Ordre, quelqu’il soit, et quelque soit la manière dont il est perçu, n’a pas vocation à revendiquer en matière de salaire et de conditions de travail, notamment «à la place» des intéressés.

Les différents gouvernement ont toujours su organiser une pénurie de personnels anesthésistes, gynécologues, pour fermer des structures de proximité et des maternité.

Laisser un un statut précaire aux infirmiers (salariat insuffisant et mauvaises conditions de travail) peut présenter des avantages,

un renouvellement constant, moins d’invalidité (pourtant peu coûteuses puisqu’elles se soldent par la mise en retraite anticipée voire l’absence de rente uniquement allouée aux contractuels et aux titulaires seulement si imputables au service).

un effectif fixé en variable d’ajustement, en flux tendu, puisque les professionnels restent en moyenne moins de dix ans, il n’y aura jamais de sureffectif (même dans les pires délires). On adapte mieux et plus rapidement l’effectif par rapport aux objectifs de suppression de lits

former des professionnels sans la moindre intention ni velléité de pérenniser leur carrière au long cours est un phénomène récurrent, soyons lucides, c’est donc UN CHOIX POLITIQUE!

LAG31

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1 commentaires

#6

Ironie

Cela me fait rire de voir qu'on s'alarme vis à vis du manque d'IDE...

Etant diplômé en 2018, j'ai pu exercer dans pas mal de structures (privé/publique), médecine, chir, aux urgences, à l'étranger.
Le peu de recul que j'ai m'a fait ouvrir les yeux sur cette profession à la fois belle mais impossible à exercer sur le long terme.
On a un petit pourcentage de collègues qui sont bien dans leur service (notamment grâce aux équipes). Pour le reste, c'est des conditions de travail déplorables comme vous dites, avec des patients et des professionnel EN DANGER.

Ce n'est que mon avis, mais ce n'est pas une histoire de valorisation des compétences qu'il faut revoir, ni même de formation. C'est le fonctionnement lui même. Je ne vous apprends rien si je vous dis qu'on veut simplement exercer notre métier dans des conditions normales, mais bon pour ça il faudrait éviter d'appliquer des méthodes de management et des restrictions budgétaires digne d'une entreprise automobile.

Et puis on ne va pas se mentir, de nos jours, on aspire tous à un équilibre entre notre travail et notre vie personnelle, mais pour cela il faut principalement 2 choses :
- du temps , simplement du temps libre
- de l'argent
En faisant une généralité, ce n'est pas avec les conditions de travail actuelles qu'on peut trouver cette équilibre.

Pour avoir exercé ce métier dans des conditions excellente, croyez moi ça change tout. Malheureusement, c'est rare.
En espérant voir de nouvelles solutions dans un avenir proche...

binoute1

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637 commentaires

#1

mais enfin

que le machin qui est censé défendre la profession se sorte les doigts du fondement, et se batte et geule car nous sommes payés comme des moins que rien.

sinon "Il existe une infinité de spécialisations et de gradations dans la profession infirmière"
--> officiellement, il n'y a que 4 spé (iade, ibode, CDS et puer)
quant aux gradations c'est quoi ? les grades de la FPH ? pffff, ou les postes de FF ?