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Le Nunavik, vous connaissez ?

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Exercice international

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Le travail d’infirmier en région éloignée, est-ce que vous en avez déjà entendu parler ?
C’est ce que je suis venue découvrir ici, à Puvirnituq, sous le 60ème  parallèle. Puvirnituq est un village inuit, faisant parti du Nunavik, la région située à l’extrême nord du Québec. Elle regroupe environ un tiers du territoire québécois et pourtant elle n’est peuplée que de 11.300 personnes (le Québec est peuplé de 7 millions d’habitants)!

1. Un peu d’histoire et de géographie

Le Nunavik comprend 14 villages répartis le long de deux cotes, celle de la Baie d’Ungava à l’est et celle de la Baie d’Hudson, à l’ouest, celle où se situe Puvi (diminutif de Puvirnituq, très utilisé ici, qui date de l’époque où les communications ne se faisaient que par radio. De plus, la prononciation est « PIOUVI » car longtemps, la seconde langue des inuits a été l’anglais, ce qui est encore le cas, mais avec une concurrence avec le français). Il n’y a aucune route ici pour relier les villages entre eux, ce qui fait de l’avion notre seul moyen de transport. 

Comme une image vaut mille mots, voici une carte pour vous illustrer où se situe le Nunavik au Québec et comment sont répartis les villages.

Les 14 villages du Nunavik

Les 14 villages du Nunavik

Le   Québec et le Nunavik

Le Québec et le Nunavik

1.1. Leurs origines

Les lointains ancêtres des Inuits venus du continent asiatique vers le nouveau monde auraient franchi le détroit de Béring il y a environ 8.000 ans, à un moment où les deux continents étaient reliés par un passage libre de glace. Tout comme les ancêtres des Amérindiens, quelques dizaines de milliers d'années plus tôt, ils suivaient le gibier marin et terrestre dont ils se nourrissaient et se sont répandus d'ouest en est par vagues successives.

Il y a 4 à 6 millénaires, des groupes inuits d'Alaska, se répandent dans tout l'Arctique américain jusqu'au Groenland. Puis, il y a environ 1.000 ans, une importante migration de groupes de chasseurs de baleines du nord de l'Alaska parvient au Groenland en moins de deux siècles.

Actuellement les Inuits se retrouvent au Canada, aux Etats-Unis (Alaska), au Danemark (Groeland) et en Russie (Sibérie).

Les premiers Européens à entrer en contact avec les Inuits ont été les Norrois (les Vikings). Vers 980, Erik le Rouge, venu d'Islande, explore le Groenland. Ce n'est cependant qu'au XVIème siècle, lorsque les baleiniers puis les explorateurs européens à la recherche du passage du Nord-Ouest pénétrèrent dans l'Est de l'Arctique canadien, que l'existence des Inuits fut portée à l'attention des Occidentaux.

En 1670, la compagnie de la Baie d'Hudson ouvre des comptoirs de traite des fourrures chez les Amérindiens et les Inuits. La Couronne britannique lui reconnaît des droits de propriété sur les régions de la baie d'Hudson et de la baie James.

Au cours des XVIIIème et XIXème siècles et jusqu'aux années 1930, des relations suivies et durables avec les habitants du Grand Nord sont établies par les équipages des baleinières et les négociants de fourrure ainsi que par les missionnaires anglicans et catholiques.

Dans les années 1940, les forces de l'armée américaine construisent d'immenses bases aériennes dans l'Arctique canadien visant au transport des avions de chasse vers l'Europe, au ravitaillement en fuel et au rapatriement des blessés vers les Etats-Unis. Après la guerre, le Canada ouvre des stations météorologiques et des stations radar. De nombreux Inuits quittent leur campement et s'installent à proximité de ces constructions pour y trouver un emploi.

A partir des années 1950 s'ouvre une période de grands changements dans le mode de vie inuit avec, notamment, l'implantation des services scolaires et médicaux. Dans les années 1955-1965, la sédentarisation s'organise autour des installations existantes. Les familles inuits sont regroupées dans des villages permanents, appelés "communautés ", équipés de maisons préfabriquées, d'écoles et de dispensaires.

1.2. Le mode de vie ancestral des Inuits

Le mode de vie traditionnel des Inuits était entièrement fondé sur une exploitation mesurée du milieu naturel. La raréfaction du gibier, conséquence d'un changement climatique brusque, pouvait entraîner de grandes famines. Le régime alimentaire était constitué de viande de phoque, de caribou et de poisson, souvent consommée crue, fraîche, séchée ou gelée, mais aussi de baies, de plantes et d'algues. La nourriture était d'abord partagée entre les partenaires de chasse ou de pêche, puis distribuée aux membres de la famille nucléaire et de la famille élargie.

Les Inuits, qui déplaçaient en groupes de quelques familles en fonction des migrations saisonnières du gibier, avaient une connaissance approfondie du milieu naturel. Ils savaient communiquer avec le gibier, placé au centre de leurs préoccupations religieuses. La chasse, unique moyen de subsistance, était aussi le principe organisateur de la société et du monde. Seul le respect d'un code de conduite face aux animaux assurait aux humains l'accès aux ressources fauniques. Celui-ci s'exprimait par l'obligation de poser certains gestes et de respecter de nombreux interdits afin que les animaux offrent leur chair pour nourrir les humains. Le chamane, médiateur entre le monde des humains et le monde des esprits, pouvait être sollicité pour garantir de bonnes chasses.

Aujourd'hui, l'entraide, le partage et la solidarité sont toujours placés au centre des valeurs inuits. De plus, le respect pour les animaux qui partagent leur territoire est encore très présent et des principes de bonne conduite sont toujours en vigueur. La chasse et la pêche ne rythment plus, comme auparavant, la vie sociale, mais elles restent primordiales dans leur dimension économique, sociale et identitaire.

1.3. Un peu de vocabulaire

La langue inuit est l’inuktitut.
Le mot « Nunavik » signifie « l’endroit où vivre »
Le mot « Inuit » signifie « les êtres humains ». Inuu est le singulier et signifie l’être humain, l’individu, la personne
Le terme « Esquimau »  (ou « eskimo ») ne s’emploie plus du tout. Il est très péjoratif pour les Inuits. Il signifie « mangeur de viande crue » que les colons de l’est du Canada leur ont attribué.
« Qualunnat » siginifie « non-inuit» (moi !) en inuktitut

2. Organisation des services de santé au Nunavik

Le Nunavik du point de vue des services de santé est divisé en deux : tous les villages situés sur la côte d’Ungava dépendent de l’hôpital de Kuujjuaq et tous ceux situés sur la côte de l’Hudson dépendent de l’hôpital de Puvirnituq.
Les villages sont distants d’environ 200 à 300 kms entre eux. L’hôpital de Puvi couvre donc un vaste territoire allant de Salluit (le village le plus au nord à Kuujjurrapik, le plus au sud).

L’hôpital de Puvirnituq (je ne parlerais que très peu de celui de Kujjuaaq, car je n’y suis pas allée, et l’organisation est sensiblement la même) dispose d’une unité de soins avec  une salle de réanimation adulte et pédiatrique, un lit d’observation pédiatrique (cas pédiatrique instable), un lit d’observation adulte (avec monitoring), une aile adulte comprenant 8 lits, une aile pédiatrique comprenant  5 lits, une aile de longue durée comprenant 9 lits, ainsi que d’une salle d’isolement.

Il comprend également un dispensaire, effectuant des consultations infirmières, médicales, des tests de toutes sortes (suivi de coagulation de patients sous Coumadin, frottis annuels (appelé ici « Pap-test »),… Il y a également une cafétéria, les services de la comptabilité, de la paye, informatiques, un laboratoire effectuant l’ensemble des analyses courantes sur place, les plus rares étant envoyées à montréal par avion. Nous disposons également d’une salle de radiologie (très utile lors des fractures !), d’une salle de stérilisation et d’une salle d’opération (qui fonctionne lors de la venue de chirurgiens de Montréal).

Les principales pathologies rencontrées sont respiratoires (bronchiolite, bronchospasme de diverses origines, BPCO* décompensées), orthopédiques (fractures diverses : bassins, fémur, tibia, péroné…)  et psychiatriques (idéations suicidaires, tentatives de suicides, violence envers autrui).
Comme cet hôpital est le seul de la côte ouest du Nunavik, il est très fréquent que nous allions chercher des patients dans les différents villages de la côte en avion, lorsque ceux-ci nécessitent un transfert hospitalier.
Chaque village possède  un dispensaire avec des infirmiers, parfois des médecins, parfois non, ouvert 5 jours par semaine. Le week-end, le soir et la nuit, le personnel en place est de garde, en cas d’urgence. Chaque dispensaire dispose d’une salle d’urgence, du nécessaire de réanimation pédiatrique et adulte, et peuvent stabiliser leurs patients avant que l’on vienne les chercher en avion pour les transférer dans notre centre hospitalier.

Il arrive également que les patients soient trop instables ou nécessitent une chirurgie urgente, que l’hôpital de Puvirnituq ne peux réaliser, les patients sont alors transférés en « avion-hôpital », appelé communément « Challenger » (un modèle d’avion fabriqué par Bombardier), qui est affrété de la ville de Québec à 1.600 kms au sud, et qui couvre l’ensemble des régions éloignées du Québec, avec à son bord, un médecin, un infirmier prenant en charge le patient et le transférant dans un hôpital de référence à Montréal.

Or cet avion-hôpital ne peut atterrir dans les petits villages du fait de leurs pistes d’atterrissage trop courtes. Nous sommes donc souvent amenés à aller chercher les patients dans les villages, les rapatrier à Puvirnituq, et les porter directement à l’aéroport de Puvi où nos transférons le patient directement dans l’avion-hôpital.

L’avion dans lequel nous transférons les patients le plus souvent est un Twin-Otter, un petit avion « de brousse », très adapté aux conditions de froid extrême du Nord. Le personnel de l’unité de soins est de garde 1 journée toutes les 2 semaines (24h de garde) sur l’une de nos journées de congé. Cet avion peut voler à très basse altitude quand les conditions climatiques le permettent où que la condition du patient le nécessite (problèmes respiratoires par exemple), car cet avion n’est pas pressurisé.

Pour moi, c’est la partie la plus excitante de mon travail. Lorsque je suis de garde, je ne sais jamais ce qui m’attends, et voler au dessus du Nunavik, observer les bandes de caribous, les loups, ou parfois les ours polaires est un plaisir immense.

Un twin-otter dans lequel nous faisons </br>nos évacuations médicales aériennes

Un twin-otter dans lequel nous faisons nos évacuations médicales aériennes

L’avion-hôpital Challenger

L’avion-hôpital Challenger

3. La vie quotidienne au Nunavik

Le village de Puvi ne compte que 1.500 habitants. Il faut s’imaginer ce que c’est de vivre en hiver 10 mois par an, avec des températures avoisinant les -60 ( !) parfois…
Il n’y a ni restaurant, ni café, ni bar. Les seuls commerces sont 2 épiceries, livrées quotidiennement par avion, et parfois par bateau l’été.
Cela peut-être très difficile de s’adapter à la vie ici, d’autant qu’autour du village, c’est la toundra à perte de vue. Les dangers peuvent surgir à n’importe quel moment : un blizzard, une bande de loups affamés, mais une chance il y a très peu d’ours polaire autour de Puvirnituq.

Il n’y a pas d’arbres à cette latitude. Certains villages plus au sud en ont par contre.
La population rencontrant également beaucoup de problèmes sociaux, l’alcool est interdit dans tous les villages du Nunavik (à l’exception de Kujjuaaq).
Étant donné que le sol est gelé toute l’année, (permafrost) les maisons ne disposent pas de système de tout-l’égout. L’eau courante est puisée dans une rivière avoisinante, puis livrée plusieurs fois par semaine par des camions citernes, et déposée dans les cuves de chaque maison. Idem pour les excréments, mais dans l’autre sens !

Il faut se trouver des activités avec le reste du personnel de l’hôpital, des écoles. Aller skier en groupe dans la toundra, s’organiser des soirées chez les uns et les autres. Les émotions ressenties ici peuvent être très fortes du fait de l’isolement extrême, de la culture si différente, de l’absence de tout ce que l’on a l’habitude d’avoir chez soi. Il faut composer avec cela.

Voilà donc  un petit aperçu de la vie et du travail ici. Une expérience incroyable. Mes collègues m’ont dit que « même lorsque l’on quitte le Nord, le Nord ne nous quitte jamais… » . C’est beau, n’est-ce pas ?

Sources

Association Inuksuk Espace Culturel Inuit
Wikipédia - Le Canada
Services gouvernementaux Québec
Inuulitsivik Health Centre


Infirmière française, diplômée depuis 5 ans
Depuis 4 ans au Québec
Centre de Santé Inuulitsivik/ Inuulitsivik Health Center
Puvirnituq, Nunavik, Québec
juliebenoit@hotmail.com

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Commentaires (5)

mica

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1 commentaires

#5

Brrrrrrrr!!

Ça donne pas envie pour ma part, mais chapeau d'une part pour cette vie insolite pour nous occidentaux et d'autre part pour nous avoir fait partager votre expérience à travers cet article de qualité.

hornfreak5555

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#4

Fascinant !

Bonjour,
Votre expérience dans cette partie du monde m'a donné envie d'en savoir plus !
Pourriez vous me donner un lien me permettant de me renseigner sur les démarches à suivre afin de partir dans cette zone ?

gwenn.iwenn

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5 commentaires

#3

Nunavik et Nunavut

Je tenais juste à faire une petite précision entre Nunavik et Nunavut.
Le Nunavik est la partie nord de la province du Québec, l'une des provinces canadiennes.

Le Nunavut est un territoire du Canada, peuplé lui aussi d'inuits, et situé encore plus au Nord que le Nunavik.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nunavut

voilà!

gwenn.iwenn

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#2

Nunavik

Oui, c'est une vie passionnante, mais le quotidien n'est pas toujours si facile non plus, et parfois les semaines paraissent une éternité avant de retourner dans le "sud", en ville ! La Campagne en France et ici n'ont rien à voir. Trouver de la viande fraiche (hormis celle de chasse) relève de l'exploit, tout comme du fromage.. :) Mais la culture inuit est tellement riche que ces petits inconvénients sont vite oubliés... :)