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« Anerick, est-ce que je vais mourir ? »

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Les chroniques sur le blog d’Anerick intitulé « Péripéties d’une infirmière » ont retenu toute notre attention. Elle partage aujourd’hui l’une d’entre elles « Leçon de vie » et le fera dorénavant régulièrement... Merci à elle !

Les chroniques sur le blog d’Anerick intitulé « Péripéties d’une infirmière » L'histoire ne sera pas drôle. Mais il y a des jours où il n'y a vraiment pas de quoi en rire. Je n'y peux rien, c'est comme ça. Je vous aurai prévenu... Journée difficile.
Je rentre un peu cassée de l'intérieur mais soulagée de pouvoir poser ma mallette. « Hop ! Au placard, et qu'on ne se voit plus avant la semaine prochaine ! » J'essaye de faire le vide dans ma tête, mais c'est loin d'être évident.
Depuis quelques temps, madame J ne va pas bien. Je l'ai toujours connu alerte, combative. Mais là, je vois bien qu'elle a baissé les bras. En quelques semaines, elle a penché comme un roseau balayé par le vent.

J'ai quitté son domicile il y a une heure à peine maintenant. Je l'ai quitté sur un lâche « au revoir », une bise sur la joue, la main posée dans son dos. Je sais bien que je ne la reverrai pas. Demain c'est ma collègue qui reprend le flambeau, sept jours durant. Sept jours, c'est court. Mais c'est suffisant pour me laisser penser que le cancer, « cette saleté », comme le dit madame J, qui la ronge depuis plusieurs mois aura rapidement raison de ses dernières forces et de sa volonté qu'elle n'a plus. Tous les cancers sont terribles mais celui-ci l'est particulièrement. Un cancer de la peau. Je lui refais les pansements tous les jours. Des plaies multiples toujours plus béantes, toujours plus odorantes. Chaque jour de nouveaux kystes apparaissent laissant rapidement place à des cratères douloureux.

Il n'y a rien à faire. Je le sais et elle le sait. Elle me l'avoue à demi-mots. Madame J a peur de dire les mots qui font si mal. Et je ne peux les dire à sa place. Je ne sais pas exactement ce que lui a dit le médecin. Je ne sais pas où elle en est dans son cheminement. Je ne veux pas l'effrayer, je cache tant bien que mal mes émotions alors que chaque jour je découvre que le mal l'a encore rongé davantage. Je ne peux pas lui dire que son état s'améliore et pourtant je lui dis, un peu maladroite sans doute que c'est un peu mieux ou du moins que ce n'est pas pire.
Parfois madame J me dit sentir ne plus être là pour longtemps. Ça me glace le sang. Puis change de sujet et se met à rire en me parlant de ses petits enfants. Elle arrive encore à plaisanter. Certains s'enferment dans le silence. Madame J, malgré tout, conserve son humour. Elle rit au nez de ce poison. Mais il y a ce voile d'angoisse qui depuis peu est venu assombrir son regard.

La vérité est aussi cruelle que ça. Je devrais lui dire sans lâcheté et sans détour mais...

Aujourd'hui, droit dans les yeux, elle a finit par me poser la question :
- Anerick, est-ce que je vais mourir ?
Je prends une seconde pour lui répondre, un bref silence qui en dit long.
Question fermée me laissant peu de choix.
Bien sûr je pourrais répondre : « Oui madame J, je ne suis pas médecin, mais à la vitesse où ça avance malheureusement il n'y a plus rien à faire.»
La vérité est aussi cruelle que ça. Je devrais lui dire sans lâcheté et sans détour mais...
Je pourrais aussi faire une tournure de phrase à la politicienne : « Vous savez madame J, avant tout chose, ce qu'il faut savoir... »
Finalement c'est un peu ça que je fais, je lui réponds ni oui, ni non. Mais madame J n'est pas dupe. Elle a comprit que mes « peut-être » voulaient dire « oui ». Elle a compris dans mon regard, car il n'y a pas que les mots pour parler, il y a aussi le langage du corps. Sans doute ma bouche pincée, ma lèvre inférieure que je mordille, ma façon de me passer la main dans la nuque.

C'est vrai, j'ai encore dépassé la ligne, je me suis attachée. C'est la dernière fois...

Madame J n'attend pas vraiment de réponse, elle me dépose son angoisse. Elle a besoin de parler. Alors je lui parle, je la rassure, un peu gauche. J'atténue la vérité, je l'adoucis, sans pour autant la nier. Car nier l'évidence c'est abandonner madame J dans sa solitude et ses tourments. Quel art délicat de dire l'impossible, ce que l'autre refuse d'entendre mais qui pourtant vous le demande.
Madame J décédera dans la nuit avant que je ne reprenne le travail.
Ça m'emmerde. Ça m'emmerde vraiment. Parce que j'aimais beaucoup Madame J. Madame J n'était pas la mamie que je vois de 10h à 10h45 pour un pansement et une aide à la toilette. Madame J c'était bien plus que ça. C'était la dame qui m’accueillait toujours avec le sourire et son café prêt à couler. Avec madame J c'était facile, fluide. Et c'est ça que j'adore dans mon métier, ce lien privilégié que l'on peut parfois partager avec l'autre. Ces rencontres imprévues. C'est vrai, j'ai encore dépassé la ligne, je me suis attachée. C'est la dernière fois...

Mon métier d'infirmière à domicile me vide d'une part de mon insouciance et nourrit certaines de mes angoisses. Il laisse certaines fissures mais m'apporte aussi beaucoup. C'est pour cette raison que je continue.
Les patients savent parfois me montrer leur reconnaissance mais ce qu'ils ne savent pas c'est que, à leur manière, ils me donnent aussi beaucoup. Certains sont si combatifs, les bras m'en tombent. Ça m'aide à voir l'essentiel. Je me moque qu'il pleuve depuis cinq jours, je me moque de certaines futilités de la vie auxquelles on attache bien souvent trop d'importance. On s'en fout de ça. Du moins j'essaie.
Voilà. C'est idiot, malsain, presque indécent sans doute, mais aider l'autre à vivre ou à guérir de ses souffrances semble apaiser les miennes parfois. Le pire atténue mes petits maux comme les plus grands d'ailleurs. Les patients m'apprennent l'humilité, à accepter parfois l'inacceptable. Cela ne fait pas de moi quelqu'un de fataliste pour autant, mais d'un peu plus réfléchi, d'un peu plus posé.
Enfin j'espère...

Péripéties d'une infirmière, histoires d'en rire


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