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Des émotions, en veux-tu en voilà

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Dans sa dernière chronique, « C'est l'infirmière » décrit l'ascenseur émotionnel, et les marches qu'elle monte et descend chaque jour pour tenter d'atteindre le haut de sa tour des soins...

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« Un sourire plein de reconnaissance pouvait me faire grimper sans effort deux étages alors qu’une porte fermée et un patient absent me faisaient redescendre vers le palier du dessous »

Finger in the nose, j’te dis !. Ouais j’avoue, ce n’est pas la réflexion la plus classe du monde et le genre de confession sur l’oreiller dont mon conjoint se passerait bien avant de se coucher. Mais j’avais une franche envie de me la péter, pas peu fière de ma journée de travail sans une ombre au tableau... Le sommeil est venu m'alourdir tranquillement le cerveau avec toute la force d’un Vidal pris en pleine tête. Je me suis endormie avec l’impression de culminer fièrement tout en haut d’une tour : ma tour des soins.

Je viens de relancer mon réveil pour la cinquième fois et je maudis cette sonnerie de soi-disant relaxation mais qui me sort de ma torpeur avec toute la douceur d’une caresse au papier de verre. La chambre encore plongée dans la pénombre, je m’étire, je soupire, assise au bord de mon lit. Mon pied chaud touche le sol froid à la recherche du chausson. Mon œil est encore collé par cette nuit aussi réparatrice qu’une soi-disant crème anti-âge. Je passe ma main sur mon visage puis ma nuque douloureuse et je me rappelle que je n’ai toujours pas pris rendez-vous avec mon ostéo’. Je tente d’enfiler mon soutien-gorge avec cette étrange impression d’avoir de tous petits bras mous. Mes cheveux longs sont en friches devant mes yeux et je tente de les écarter en soufflant dessus, ce qui n’a pour seul effet que de me donner cette tête bizarre de Popeye. Un Popeye en grave carence d’épinards. Je les repousse en arrière en me prenant les doigts dans des nœuds. Aïe…

Ce matin, rien ne va. J’ai arrêté de me la jouer. Ce matin, j’ai arrêté d’être fière et je suis redescendue du sommet de ma tour des soins. J’arrêterais bien de me plaindre en sortant fumer une cigarette devant l’entrée de cette tour infernale, mais ça aussi j’ai arrêté… Je me lève.

Un instant de ressource que je savais nécessaire mais que je devais quitter car je savais d’expérience que les petits retards accumulés font les grosses emmerdes en fin de tournée

Après avoir écourté ma préparation personnelle qui nécessiterait pourtant toute l’assiduité d’un protocole de soins intensifs, je me retrouvais derrière mon volant avec une bonne dizaine de minutes d’avance. Pas mal ! Je reprends confiance en moi et je grimpe au deuxième étage de ma tour mentale d’un pas soutenu et sans prendre l’ascenseur s’il vous plaît ! Je montais encore un étage pour me rendre chez ce premier patient hyper sympa et puis il y a eu ce « Biiiiiiiip !! ». Ça, c’est le chantage sonore infligé par ma voiture à chacun de ses démarrages si je ne lui donne pas à boire. Trop pressée de rentrer chez moi la veille, j’avais oublié de faire le plein. Et ce matin, elle avait soif. Trop soif. Direction pas prévue vers la station service pour faire le plein de mon bureau roulant : la pompe 24h/24. Ou comment agresser tous tes sens en même temps : ça pue, c’est moche et une musique insupportable vient tacler tes tympans te donnant presque envie de casser la gueule à l’éléphant bleu voisin qui garde son sourire-néon à toute épreuve. Il est encore tôt, il fait frais, il y a cette petite brume matinale de fin d’hiver et la caissière de la station n’a pas encore pris son poste. Je me gare devant la pompe à essence. « Carte refusée ». Je remonte dans ma voiture, redémarre, recule, change de pompe. « Carte refusée ». Obstinée, je remonte à nouveau dans mon véhicule, re-redémarre, re-recule et m’avance vers une troisième pompe : « Carte muette ». L’éléphant bleu me sourit toujours et clignote même du néon. Je ne suis pas ma carte et je ne suis pas muette. Je lâche un « P*tain de b*rdel de m*rde !! » qui ne remplit pas mon réservoir mais qui vide un peu celui de ma colère. Debout dans la station, je resserre ma queue de cheval et j’échafaude un plan B, uniquement basé sur le restant de gasoil dans mon réservoir. J’allais devoir commencer ma tournée pour ne pas retarder les soins urgents, revenir dans ce patelin pour faire le plein une fois la caisse ouverte pour payer par chèque et reprendre au plus vite ma tournée en prétextant, auprès de mes naïfs patients, une petite urgence contre laquelle ils n’oseront pas trop poser de question. C’est nickel, je suis la championne de l’improvisation et de la mauvaise foi, dans ta face l’éléphant bleu !

Je cherchais du regard les horaires d’ouverture de la station et mes yeux se sont posés sur cette affichette scotchée sur la vitre de la cabine : En raison des vacances scolaires, votre station est exceptionnellement fermée aujourd’hui, on se retrouve demain ! « Mais p*tain c’est pas possible, c’est quoi le p*tain problème ce matin ? ». Oui, quand je suis énervée / fatiguée / émue / seule / bourrée (rayer les mentions inutiles) je suis vulgaire. Je me voyais redescendre en traînant de la patte vers le rez-de-chaussée imaginaire qui puaient le gasoil. Au milieu des senteurs d’essence, j’ai poussé mon cri de Rahan :  « Raaaaah !! ». En mode sauvageonne, j’étais à deux doigts de faire comme le personnage de dessin animé qui faisait tourner son couteau-silex au sol à la recherche de nouvelles aventures. Mais avec uniquement mon lecteur de carte vitale à balancer par terre, j’étais pas prête de trouver la station service la plus proche...

22 kilomètres plus tard et un réservoir ENFIN plein, j’entrais chez ma toute première patiente avec plus trente minutes de retard :

- Tiens c’est pour toi, enfin pour tes puces… Je suis contente de te revoir et de voir que tu vas bien...

Cette adorable dame n’était autre que la femme de mon chouchou. Celui qui m’aura pris dans ses bras à l’annonce de ma grossesse, celui qui m’appelait son « petit cœur », celui qui repose maintenant tout sourire dans un cadre posé sur une étagère de la bibliothèque. Je serrais contre moi les cadeaux pour mes deux petites puces… Le temps d’une prise de sang et d’une discussion sur le pas de sa porte, je quittais mon rez-de-chaussée puant et je remontais toute guillerette trois étages plus haut dans ma tour des soins, vers ce palier qui sentait bon la fleur d’oranger et la cire pour meubles. Un instant de ressource que je savais nécessaire mais que je devais quitter car je savais d’expérience que les petits retards accumulés font les grosses emmerdes en fin de tournée.

Je tirais le frein à main de ma voiture garée devant cette maison à la façade décrépie. Dedans, y vivait une toute petite vieille dame avec qui il fallait négocier sec du gant de toilette. Une fois de plus, j’allais devoir relever le défi de l’hygiène et braver les tempêtes. Car cette patiente avait la fâcheuse manie de lâcher des « vents ». Ce matin, comme pour ne pas échapper à la tradition, elle gratifiait mes oreilles d’un feu d’artifice sonore et offrait à mon nez des parfums dignes d’une marée descendante… La dame sourde et probablement déficiente des narines n’en semblait pas incommodée, mais je me sentais gentiment redescendre vers le rez-de-chaussée de ma bienveillance…

Nous avons monté quelques marches en parlant de son ancien travail et je lui ai dit combien j’aimais mon indépendance et ma liberté de soignante. J'ai franchi cette porte qui nous séparait d’en bas en parlant des petites joies, des simples bonheurs et des crocus de sa pelouse qui étaient en fleurs

La matinée s’est enchaînée ainsi. Un sourire plein de reconnaissance pouvait me faire grimper sans effort deux étages alors qu’une porte fermée et un patient absent me faisaient redescendre vers le palier du dessous. Un « Merci pour votre gentillesse ! » me ramenait vers le sommet de la tour alors qu’un « C’est à c’t’heure là qu’t’arrive ! » me faisait quitter à regret les étages supérieurs qui sentaient si bon le thé chaud et les madeleines maison… Je ne faisais que grimper et redescendre de cette tour de soins et qui avait tout de la tour infernale : une pause jus d’orange au troisième, mon quart d’heure ronchon au second, une crise de rires au cinquième et une blague misogyne au quatrième.

Et puis il y a eu cette fois de trop. L’agressivité de celui que je venais soigner et le silence pesant de toute une maison qui ne semblait respirer qu’au rythme de celui qui se servait les verres de vin. Le malaise d’une ambiance que je connaissais trop bien. Il y a eu ce regard de presque folie rougie par l’alcool qui s’est tourné vers moi et cette main qui s’est levée en ma direction mais qui ne s’est pas abattue. Comme pour prévenir. Comme pour ne punir qu'à moitié. Je suis partie et je ne suis jamais retournée le soigner…

C’est ainsi que je me suis retrouvée dans ce sous-sol, au plus profond de ma tour des soins. On se dit alors qu’on ne repartira jamais de ce coin sombre qui pue le rance et dans lequel on se sent bien seul et loin de l’idée qu’on se faisait du soin… Et puis j'ai fini par la croiser, au même niveau que moi… Cette patiente que je connais bien. Celle chez qui je m’attarde, mais pas trop, parce que la plupart du temps je me sens de trop. Celle pour qui on ne peut pas grand-chose, parce qu’affronter la mort de l'autre ce n’est pas rien. Celle qui détient la meilleure excuse pour celui qui lui dira que « tout ira bien, tu verras ! ». Celle qui traîne souvent au sous-sol de sa tour et qui m’a souvent mise en échec dans mes tentatives de lui faire remonter quelques étages… En discutant du dehors, de l’hiver, du froid et de la brume qui camoufle les pattes des vaches, nous avons quitté notre sous-sol et je lui ai raconté mon plaisir d’arpenter les routes de campagne dans ma voiture. Nous avons monté quelques marches en parlant de son ancien travail et je lui ai dit combien j’aimais mon indépendance et ma liberté de soignante. J'ai franchi cette porte qui nous séparait d’en bas en parlant des petites joies, des simples bonheurs et des crocus de sa pelouse qui étaient en fleurs.

Sans m’en rendre compte, cette patiente m’avait raccompagné au rez-de-chaussée de ma tour des soins alors que je pensais finir ma journée bloquée au fond du sous-sol. Elle, a souhaité resté dans l’ouverture de la porte, se laissant le choix d’en rester là ou de redescendre un peu plus bas. Je voudrais la persuader que sa place est plus haut même si tout s’évertue à la tirer vers le bas et qu'un jour elle grimpera jusqu'à cet étage qui sent si bon le parfum au jasmin, le cake aux raisins et dans lequel résonnent Brassens, l'opéra et les rires des enfants dans le jardin. Mais il faut laisser le temps au temps et accepter de laisser les patients décider du nombre de marches à monter...

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Cet article a été publié le 24 février 2016 par « C'est l'infirmière » que nous remercions de cet échange.

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