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"Notre histoire se termine ce matin, à 8h46 exactement, elle aura duré dix ans..."

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Odile Lasmarrigues est infirmière libérale. Elle tient un blog joliment intitulé "Les petites lettres - Petites histoires de gens ordinaires et extraordinaires". Elle partage avec nous ce texte aussi sensible que doux. Nous vous invitons à le lire ainsi que ses autres "Petites Lettres" toutes aussi précieuses, témoins de sa pratique et de ses riches rencontres...

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"Tu t'affaires dans un silence sacré à placer mes bras, à prendre soin de ce corps qui ne se contrôle plus. Je vois tes lèvres bouger, je sens que ton cœur me parle, tu me souhaites de trouver la paix".

Quelque part autour de toi, je te regarde. Quelque part encore en toi, je te parle. Tu viens de me fermer les yeux pour la dernière fois maintenant que s'ouvre à présent devant moi une abyssale éternité.

Ce corps qui n'est déjà plus le mien gît devant toi, offert à tes mains expertes et douces. Du haut de mon espace insondable, je te regarde faire lentement, respectueusement dans un silence religieux. Je n'entends pas tes murmures, je remarque à peine ton menton tremblant et tes yeux humides.

Notre histoire se termine ce matin, à 8h46 exactement, elle aura duré dix ans.

Combien de fois as-tu passé le pas de ma porte pour me donner un comprimé, me surveiller la tension, m'aider à me raser ? Tu as partagé tellement d'anniversaires, tellement de drames familiaux, de naissances, de mariages, de fêtes des pères... Tu as fait partie de mon quotidien et de celui de mes enfants.

Tu étais là aussi pour préparer ma famille à cette fin inéluctable, pour leur expliquer avec des mots choisis ce qui arrivait, pour leur ouvrir les yeux lorsqu'ils ne voulaient pas comprendre.

Quelle force trouves-tu au fond de toi pour insuffler des mots si doux et si pudiques, pour respecter leur cheminement et ne pas raviver leur peine ?

Tu ne portes pas de blouse, tu n'en as pas besoin quand tu viens voir tes patients dans leur intimité, dans leur cuisine ou dans leur chambre, tu ne te caches pas derrière un matricule, il n'y a pas de barrière, il n'y a pas de limite à part celles que tu mets toi-même.

Maintenant que je m’éloigne, je vois ce corps d'un vieillard qui devient pale. Te rends-tu compte ? 99 ans... jamais je n'aurais cru survivre à mon épouse partie là encore entre tes mains il y a déjà quelques années.

Cette vie qui a été mienne a été riche et belle. Elle a été confortable même si j'ai gardé dans le secret de mon cœur les souvenirs les plus tristes. Combien de bribes de ma vie t'ai-je partagé le temps d'une douche ? Les oublies-tu aussitôt ma porte refermée? Non, je ne pense pas... ils se bousculent dans ta tête et se mélangent à ceux des autres, les autres vies que tu croises tout au long de ta journée.

Tu me remplaceras, je le sais bien, une autre histoire viendra prendre ce créneau maintenant libéré. C'est ainsi, c'est le métier que tu as choisi.

Je te regarde du haut de l’éternité, et je te vois tourner ce corps qui se raidit peu à peu, tenir ma mâchoire jusqu'à ce qu'elle reste fermée, raser les poils de ma moustache une dernière fois. Tu t'affaires dans un silence sacré à placer mes bras, à prendre soin de ce corps qui ne se contrôle plus. Je vois tes lèvres bouger, je sens que ton cœur me parle, tu me souhaites de trouver la paix. Tu m'as tellement serré la main quand j'avais si peur, je sens maintenant en toi un soulagement grandissant. Les derniers jours ont été éprouvants, une attente interminable. Ma souffrance a ravivé tes peurs, mon angoisse a amplifié la tienne, tu as vécu ces instants comme s'ils t'appartenaient.

Une bise sur mon front figé, le drap bien tendu sur mon corps, deux bougies allumées autour d'une photographie d'un moment partagé avec mon épouse adorée, tu t’éclipses, satisfaite de cette page qui se tourne pour toi.

Ne viens pas me voir au cimetière, ce n'est pas là où se trouve mon âme...

Cet article Quelque part a été publié par Odile Lasmarrigues, le 23 Juin 2019, sur son blog Les petites lettres - Petites histoires de gens ordinaires et extraordinaires. Merci de ce partage.

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