IDEL

Quand toi, IDEL, tu m'accompagnes jour après jour...

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Compétences infirmières

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Odile, infirmière libérale, a partagé, sur le forum d'Infirmiers.com, un texte très personnel, où elle se met dans la peau de l'une de ses patientes. Un témoignage émouvant, dont vous comprendrez certainement l'issue, et qui fera sans aucun doute écho à votre pratique et à votre expérience.

doigt sonnette

Le vécu d'une patiente raconté, au jour le jour, par une infirmière libérale.

Je regarde la pendule... 9 heures... Je ne suis pas sereine. Bientôt, je vais te rencontrer et je sais que doucement tu deviendras importante pour moi. Tu viendras chez moi, de temps en temps, puis de plus en plus jusqu'à t'immiscer dans mon intimité.

Tu es en retard. Je sais que le temps n'a pas la même importance pour nous deux. Je sais que ta vie est pleine de rires et de forces, de convictions, de combats, et cela me plaît de penser que, peut-être, je pourrais vivre cela à travers toi. Je t'entends. J'entends tes pas dans l'escalier. Bientôt, je reconnaîtrai ta façon de sonner et de me saluer. Ce sera toi. Tu es blonde, brune, petite, menue, grande... Tu es celle qui viendra égayer mes moments de ténèbres, tu es mon infirmière.

" Bonjour, je viens pour vous faire le pansement. Que vous est-il arrivé ? "

Pourquoi le demandes-tu alors que tu as vu sous ma clavicule déjà amaigrie la petite bosse qui trahi mon état ? Mais tu as raison. Pour le moment, nous allons faire semblant. Semblant que tout va bien, que mon sein est encore la. Que cette plaie béante que tu soignes ne représente rien pour moi.
Je suis digne. Je suis propre. Je te raccompagne à la porte.

Tu viendras chez moi, de temps en temps, puis de plus en plus jusqu'à t'immiscer dans mon intimité.

9 heures - Tu reviens encore me voir. Je te regarde. Tu n'es pas très jolie mais ton sourire est vrai. Nous ne nous voyons pas longtemps. Tu es rapide, consciencieuse mais rapide. Cela me va. J'ai beaucoup de choses à faire moi aussi. Mes enfants, mes petits enfants, tout le monde compte sur moi. J'ai ma place à tenir. J'ai toujours été de celles à qui on ne la fait pas. Indépendante, révoltée ; la vie, je l'ai mordue à pleines dents. Je l'ai bue, entourée d'amis, je l'ai fumée, je l'ai gueulée. Toi, tu as l'air si sage...

9 heures - Cela fait des jours déjà que je te vois. Ma plaie se ferme. Je ne veux pas regarder. Je regarde tes mains. Sur combien de corps les as-tu posées ? Elles sont drôles tes mains. Elles sont rêches, à force de te les laver, mais elles sont tellement douces aussi. Nous rions. Nous parlons de la vie. Tu te livres doucement. J'apprends à te connaître. Moi aussi, je te laisse à chaque fois des bribes de moi. Bientôt, tu pourras faire le lien de tous ces détails et tu connaîtras un peu ma vie. J'ai le sentiment d’être importante pour toi. Comment arrives-tu à faire ça ? Fais-tu ça aussi avec les autres ? Combien en vois-tu aujourd'hui ? 30 ? 40 ? Après tout, cela ne m’intéresse pas.

9 heures - Des mois maintenant. Tous les jours. Bien sûr, le pansement, c'est terminé. Je t'ai dit souvent au revoir, et toujours je t’ai rappelée, car mon corps avait besoin de tes soins. Des piqûres, des prises de sang, des perfusions... Toujours, tu es venue. D'hospitalisations en hospitalisations, de chimiothérapies en radiothérapies, mon univers s'est restreint. Il neige. Je me rappelle des vacances au ski, et je me mets à rire. Que c'est bon de rire !! J'ai envie de partager cela avec toi. Tu m'empruntes un CD. Je suis heureuse. Tu me proposes de m'apporter un café. Pourquoi donc ? Je ne suis pas si fatiguée ! Je regarde ma maison. Je suis fière, je n'ai jamais aimé la pagaille. Tous les jours je nettoie, je n'aime pas que ça traîne.

Je t'ai dit souvent au revoir, et toujours je t’ai rappelée, car mon corps avait besoin de tes soins.

9 heures - Avant toi, quelqu'un est passé. Ils appellent ça une « auxiliaire de vie ». Je suis en colère. Je ne voulais pas. Mon fils m'a obligée. Et le docteur aussi. Je ne supporte plus personne. Je ne comprends pas ce qui se passe. Pourquoi mon corps ne me permet plus de m'assumer, de faire mon ménage, de faire mes courses ?

Toi aussi tu m’énerves. Tu es avec eux. Tu as le même discours. Pourtant, tu étais de mon coté, non ? Toi aussi tu pensais que cette saloperie ne m'aurait pas ! Qu'on allait réussir là où les autres ont échoué. Tu m'as portée dans mon espoir, non ?

Ton regard sur moi a changé. Je sens que, quelquefois, tu te forces à être joviale. Tu essaies de me donner un peu de ta jeunesse et de ta gaîté. Je joue le jeu. Je n'ai pas envie de réfléchir.

9 heures - Ta présence me rassure. Je te trouve jolie maintenant. J'ai confiance en toi et je sais que tu vas régler tous mes problèmes. Je te laisse la main. Honneur aux jeunes ! Mon cynisme est toujours là. Bonne nouvelle. Tout passe par toi à présent. Je sais que mes enfants t'appellent. Que tu gères aussi le médecin, l’hôpital, la pharmacie... Comment tu fais toi, avec tout ça ? Comment fais-tu pour ne pas avoir peur de ce que tu vois ? Comment fais-tu pour rentrer chez toi sans voir de fantômes ? Comment te débrouilles-tu pour toujours trouver un mot réconfortant ? Comment fais-tu pour t'occuper des tiens alors que j'ai pris toute ton énergie pour pouvoir continuer un peu mon chemin ?

Je te regarde, je suis heureuse de voir que l'humain peut être bon. Tu n'es pas un ange, je sais, tant mieux même !! Mais tu as des ressources dans lesquelles tout le monde puise. J'ai envie de te remercier, de te faire un cadeau. Je sais bien que c'est ton métier et que tu gagnes de l'argent avec ça ; mais il n'y a pas d'argent qui circule entre nous. Il n'y a qu'une carte verte. Et cela change bien des choses. Je vois en toi une amie qui vient me voir tous les matins. C'est à toi de mettre les limites. Moi j'ai besoin de toi et je prendrai tout ce que tu me donnes.

Toi aussi tu m’énerves. Tu es avec eux. Tu as le même discours. Pourtant, tu étais de mon coté, non ?

9 heures - Le printemps pointe le bout du nez. J'aimerais tellement que mon corps reçoive cette sève nouvelle. Mon sang m’étouffe, je ne peux plus respirer. La pourriture de mon sein a envahi mes poumons. C'est foutu. Tout le monde le sait. J'ai envie de croire en Dieu. Moi ! Ah ah ! Jamais je n'aurais cru dire ça un jour ! Mais c'est vrai. J'ai peur. Je sais que la fin approche. J'aimerais tellement qu'il y ait un paradis, ou une réincarnation, n'importe, je m'en fous, je ne suis pas difficile ! Je te vois plus longtemps maintenant, j'en profite. Tu m'aides à me laver, à m'habiller... Quand j'y pense... Tu pourrais être ma fille !! Ta présence m'enveloppe, tes mains sont chaudes. Tu fais attention à moi et tu connais maintenant toutes mes habitudes. Tu regardes mon corps décharné. Je ne vois aucun sentiment de répulsion dans ton regard. Depuis le temps que tu exerces, tu as appris à contrôler tes émotions. Tu masses mes fesses endolories, tu insistes pour me mettre les crèmes que j'aime tant. Tu me parfumes, je me laisse faire. Je prends de ton temps, tu regardes discrètement ta montre. Il y en a d'autres après moi... mais je te sens heureuse d'aller au bout du soin. Je te fais du bien quelque part moi aussi. Du bien à tes idéaux, du bien à ta conscience.  Mes enfants culpabilisent. Ils ne veulent pas que je reste seule. Ah bien sûr, ils ne me veulent pas non plus chez eux ! Trop anxiogène ! Ils veulent me faire hospitaliser ! Et bien non ! Je n'irai pas au chenil ! Je veux rester chez moi, entourée de mes photos, de mes souvenirs. Je veux finir ma vie au milieu de ce qu'a été ma vie. Je ne veux pas rester dans un lit blanc, dans une chambre blanche avec des soignants en blanc qui me scrutent sous la lumière artificielle d'un néon. Chez moi, mes draps sont roses, la fenêtre est ouverte et je donne à manger aux moineaux. Alors j'accepte. Tout. Que tu viennes aussi le soir pour me border, que tu me donnes les médicaments que mon esprit fatigué ne reconnaît plus. Que tu calmes la douleur avec tes patchs, que tu me prépares l’oxygène. J'accepte de te donner la clé de ma maison pour que tu puisses entrer sans problème. J'accepte que tu me fasses rire malgré tout, j'accepte les courses en chaise roulante pour aller à la douche qui m’épuise. J'accepte que tu en fasses trop comme pour repousser l’inéluctable. À toi aussi je te demande d'accepter. Accepter que tu n'es pas magicienne. Accepter que bientôt tu ne me verras plus. Accepter mes moments de désespoir. Accepter ces tâches que je trouve dégradantes pour toi. Accepter de parler de la mort car j'en ai besoin. Bientôt, je ferai partie moi aussi de tes fantômes, mais je sais que tu n'abandonneras pas et que tu feras du mieux que tu peux.

J'ai confiance en toi et je sais que tu vas régler tous mes problèmes. Je te laisse la main.

20 heures - Tu es venue. Tu as l'air fatiguée. Je sens de l'angoisse en toi. Moi je n'en ai plus. J'ai fait mon chemin... Je ne regrette pas ma vie de bohème. Je suis prête à te dire au revoir. Tu es belle. Tu es essentielle pour moi maintenant. Je sais que je te reverrai, je ne sais pas comment mais je m'en fiche. Je suis trop lasse pour continuer à lutter. J'ai fait le tri dans mon cœur. Je sais désormais que le plus beau des trésors est de prendre soin de l'autre.

Tu m'embrasses. Ta bise est appuyée. Je suis bien. Ferme la porte à double tour...

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Infirmière libérale

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Commentaires (1)

druna11

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5 commentaires

#1

émotion

magnifique….