MODES D'EXERCICE

Avec les stagiaires du dispositif MORPHEE, au coeur du service de santé des armées

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Médecin

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En moins de 36 heures, le dispositif MORPHEE du service de santé des armées (SSA), est en mesure de rapatrier un nombre important de blessés vers la métropole depuis n'importe quel théâtre d'opérations, à l'aide d'un avion ravitailleur transformé en clinique volante. Le Quotidien du Médecin a accompagné un groupe de stagiaires le temps d'une simulation au cours de laquelle ils se sont familiarisés avec les contraintes si particulières du transport sanitaires de blessés graves. Merci à nos confrères de partager avec la communauté infirmière ce compte-rendu d'expérience.

avion militaire morphée santé armées

Crédit Photo : CC1 E. Cherel /BCISSA/DCSSA - L'avion médicalisé est capable de parcourir plus de 7000 km.

Un mistral de 50 nœuds souffle sur la « zone de dégivrage », située à l'extrémité de la base aérienne 125 d'Istres-Le Tubé. Il en faut plus pour impressionner les 12 stagiaires venus se former à l'utilisation du dispositif MORPHÉE (Modules de réanimation pour patient à haute élongation d’évacuation).

Sous ce vent à décorner les bœufs, ils vont s'entraîner à l'installation de 12 blessés, dont 4 lourds, dans un Boeing C135*, normalement dédié au ravitaillement en vol, mais entièrement vidé et remodularisé pour l'occasion. MORPHÉE permet l'évacuation médicale stratégique de patients graves nécessitant des soins de réanimation importants, y compris à la suite d'une opération chirurgicale d'urgence, dans des conditions les plus proches possible d'un service de réanimation, résume le médecin chef des services Patrick, manager du projet MORPHÉE. Chaque module occupe un espace de 2,5 m² environ pour 3 m3 de volume. Dans les modules lourds, les patients sont installés, les pieds vers l'arrière de l'appareil, le long d'un « mur » de dispositifs de monitorages, d'une mini-réanimation volante, de pousse-seringues, des ventilateurs, de couvertures chauffantes. On doit pouvoir accès à l'ensemble du patient, affirme le médecin chef des services Patrick. Ce dernier peut souffrir de traumatismes graves, comme une double amputation, qui s'accompagne d'un conditionnement important avec des systèmes de drainages très complexes.

Sauvons les mannequins

Ce matin, les stagiaires sont confrontés à un scénario catastrophe : un incident survenu sur une base militaire à l'étranger a blessé gravement 5 militaires, et plus légèrement une dizaine d'autres. Les 5 patients les plus graves sont incarnés par des mannequins dûment intubés, bandés, perfusés et monitorés, que des ingénieurs achèvent de programmer. Les blessés légers sont interprétés par des membres du SSA, à l'image du caporal chef Élodie, « victime » d'une blessure à l'œil par projection d'éclat. Certains d'entre nous ont reçu une feuille de scénario avec les infos des patients, nous explique-t-elle. Cela permettra, au cours du debrief, de vérifier que les informations qui ont circulé chez les stagiaires étaient les bonnes.

Parmi les stagiaires on trouve 4 infirmiers, 2 infirmiers anesthésistes, 2 anesthésistes réanimateurs, 2 infirmiers convoyeurs de l'air et 2 médecins aéronautiques. Ces derniers, spécialisés dans le suivi des pathologies en altitude et des pathologies aériennes, sont capables de prévoir les complications liées au transport en altitude comme le risque d'apparition de poche de gaz dans un abdomen opéré. La formation est dispensée en anglais, car 2 stagiaires belges, et surtout 2 Allemands, sont présents. Chaque blessé a un nom de code comme « Rastapopoulos » ou « carré d'as », surnommé ainsi à cause d'une plaie au rectum. Pour ce genre de « client », 6 personnes seront nécessaires pour faire passer l'escalier de chargement à la civière. Bien que le patient soit bien sédaté, il faut faire attention où l'on met ses mains lors du passage d'une civière à l'autre : De la tête aux pieds… Vous êtes prêts ? On transfère !. La nature des blessures que l'on retrouve sur un champ de bataille relève des blessures par IED, par balle ou par blast. Des patients peuvent être victimes d'une ou plusieurs amputations, de traumatismes thoraciques ou faciaux. Pour l'exercice du jour, les profils vont du polycriblage des deux jambes au trauma thoracique en passant par les complications psys

Chargement express

Jugé trop instable pour risquer une dizaine d'heures de vol, un des blessés lourds sera renvoyé par les stagiaires au rôle 3, c’est-à-dire l'hôpital mobile de campagne. Pour les autres, on procède à un rapide examen de situation avant d'accompagner jusqu'aux couchettes. Tous les antalgiques sont dans sa poche, on la met en A22 et le psy sera en A12. Les échanges sont brefs, le chargement doit se faire le plus vite possible. Les stagiaires ont, comme le veut le protocole, préparé le plan de l'avion en fonction des dossiers médicaux « transmis » par le directeur médical des opérations présent sur les lieux de l'incident. Les blessés les plus lourds sont chargés en dernier, proche de la porte, car leur temps à bord doit être le plus court possible. L'habitacle est étroit, les civières passent tout juste. Il faut se passer les éléments comme le « Propack » de mains en mains.

Accumulation d'urgences

Environ 2 heures sont nécessaires pour que l'appareil soit prêt à décoller. Rendez-vous le lendemain pour une simulation du vol. Les concepteurs de l'exercice ont prévu quelques surprises : une désaturation d'un des patients intubés après une obstruction par un bouchon muqueux, une pose de drain thoracique en plein vol, un choc septique et quelques points de suture à refaire. Une accumulation d'urgences qui n'est jamais observée lors d'interventions réelles de MORPHÉE. Le but n'est pas d'évaluer les compétences techniques des stagiaires, explique l'infirmier en soins généraux de premier grade Nicolas, mais leurs capacités à communiquer et à gérer la situation.

Des formations comme celle-ci ont lieu régulièrement. Notre but est d'avoir un soutien santé dans l'ensemble des composantes aériennes, qu'il s'agisse des forces aériennes, des forces aéronavales, ou des forces de l'aviation légère de l'armée de terre, conclut le médecin chef des services Patrick.

Mission sur Kaboul : un exemple d’utilisation en vie réelle

Le 20 janvier 2012, un soldat afghan, Abdul Sabor, ouvre le feu sur des formateurs français. Les tirs nourris font 4 morts sur le coup et 15 blessés, dont un décédera de ses blessures dans les semaines qui suivent. Pour le centre permanent de conduite des opérations, c'est un coup de tonnerre qui justifie que, pour la 5e fois de son histoire, le dispositif MORPHEE va être mobilisé.

L'Infirmier en soins généraux de grade 1 (ISG 1G) Nicolas a fait partie du vol. Tout va très vite. On n'a pas eu le temps d'être surpris, se souvient-il. On nous a simplement dit que "Morphée est déclenché", et à partir de là nous avions 6 heures pour rejoindre la base aérienne. Le contrat capacitaire donné à l'équipage (2 infirmiers anesthésistes, 2 médecins des forces aériennes et 3 convoyeurs de l'air) est de 12 heures. C’est-à-dire que le décollage doit intervenir moins de 12 heures après que le centre permanent de conduite des opérations pense qu'un nombre important de blessés va requérir l'armement de l'avion. Les 6 heures pour rassembler l'équipage ne sont pas de trop, vu que la moitié de ses membres est située à Paris, précise le Médecin chef des services Patrick, ancien coordinateur du programme MORPHEE. L'escadrille aérosanitaire est localisée dans la base aérienne 107 de Villacoublay, plusieurs réanimateurs exercent à Paris.

Le temps que les équipes arrivent, l'armée de l'air démonte l'équipement de l'avion et assemble les modules conservés dans des hangars sécurisés. L'équipe n'a plus qu'à se rassembler, attribuer les responsabilités et aménager chaque module pour l'accueil de son patient désigné. Toutes les informations nous provenaient du directeur médical sur place, se souvient l'ISG 1G Nicolas. L'équipage sait alors qu'il aura affaire à 5 blessés lourds et 7 blessés légers. Tous ont été surpris alors qu'ils organisaient un entraînement sportif et ne portaient pas de protections balistiques. Les blessés légers ont été touchés aux membres et dans les parties molles (comme le mollet) et les blessés lourds au thorax ou à l'abdomen. Une majorité de ces derniers sont intubés, ventilés et sous sédation. Ils avaient tous été pris en charge et stabilisés avec une chirurgie d'hémostase, ajoute, l'ISG 1G Nicolas. La nature des blessures n'influence pas la position pendant le transport. Le seul cas de figure ou un patient doit être mis en position assise est le traumatisme crânio-cérébral, ajoute l'ISG 1G Nicolas. Une situation non rencontrée en ce début de 2012.

La fatigue est le principale ennemie. Neuf heures après le déclenchement de MORPHEE, c'est le moment des briefings, d'un dernier repas et éventuellement d'un moment de repos avant que l'avion ne s'envole. La principale difficulté, c'est la fatigue, se souvient l'ISG G1 Nicolas. C'était une mission courte : nous avons été déclenchés un vendredi en milieu de matinée, avons décollé en début de soirée. Arrivés à Kaboul le lendemain, nous sommes revenus à Istre le samedi soir à midi. Dans l'intervalle nous n'avons quasiment pas dormi, même à l'aller car nous devions anticiper certains traitements. L'état d'un des 12 blessés s'aggrave brusquement lors du chargement : il est renvoyé à l'hôpital de campagne de l'armée française. Pour les autres, le retour à la maison se fait sans encombre, en dehors de quelques gestes mineurs comme une perfusion détachée à reposer. Il faut bien comprendre que MORPHEE s'inscrit dans une chaîne de prise en charge des blessés de guerre, précise l'ISG G1 Nicolas. Il n'aurait pas été possible de convoyer ces patients sans une prise en charge rapide et une bonne chirurgie d'amont. Et quelquefois les choses ne sont pas aussi nettes comme lors de cette mission d'évacuation à Pristina, en pleine guerre du Kosovo, un chirurgien a été contraint de faire une décharge en vol d'une plaie qui s'aggravait rapidement au niveau des membres supérieurs, se rappelle le médecin chef des services Patrick.

*D'ici à la fin de l'année, les C135 seront replacés par des Airbus A330 MRTT plus gros.

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Journaliste au Quotidien du Médecin. Nous remercions nos confrères pour le partage de ces deux articles - "Avec les stagiaires du dispositif MORPHEE. Comment le service des armées innove" et "Mission sur Kaboul : un exemple d’utilisation en vie réelle" publiés le jeudi 5 juillet 2018 sur le site du Quotidien du Médecin.

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