SAPEURS POMPIERS

Attentats : la blessure invisible du sauveteur...

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Ils sont allés vers l’enfer pour sauver des vies, et ils en sont revenus… Indemnes ? Comment revient-on de ce qui pour l’esprit n’a pas de sens, pour ce qui déborde nos ressources technique matérielle, organisationnelle ou psychique ? Sylvain Goujard, psychologue sapeur-pompier à l'unité de secours psychologique (USP)de la Loire, apporte un début de réponse à ces questions complexes. Merci à Secouriste Magazine pour le partage de cet article au sujet peu abordé jusqu'ici.

crédit photo ANISP

Crédit – Anisp - Pour 1 000 intervenants de l’urgence exposés au trouble de stress post-traumatique, les statistiques affichent ainsi un risque touchant entre 250 et 350 pompiers, infirmiers, ambulanciers, secouristes, policiers...

Ils ont traversé des scènes de guerre et de massacre, et leur mémoire en ressort marquée à jamais. Cette trace en mémoire peut, quand les conditions sont réunies, provoquer des troubles majeurs au niveau psychologique, notamment le Trouble de stress post-traumatique (TSPT). Ils ont pris soin des autres mais qui va prendre soins d’eux et comment ?

Pour une action précoce

Dans un souci de réponse aux besoins en matière de psychologie d’urgence et de santé au travail en situation d’attentats, et de risque d’attentats, l’Association européenne de psychologie sapeurs-pompiers (AEPSP) a formulée dès le 14 novembre 2015 les recommandations suivantes aux ministères concernés et aux services d’incendie et de secours européens. L’action des services en matière de soutien psychologique doit impérativement débuter précocement et être prolongée sur le long terme. Pour Pascale Brillon (2015), spécialiste canadienne du psycho traumatisme, le facteur de gravité principal dans les psycho-traumatismes reste la malveillance humaine ou la responsabilité humaine dans les événements critiques. Bien que toutes les personnes exposées ne souffrent pas de TSPT suite à leur expérience d’évènement traumatique, le TSPT touche en général entre 25 % et 35 % des victimes. Pour 1 000 intervenants de l’urgence exposés, les statistiques affichent ainsi un risque touchant entre 250 et 350 pompiers, ambulanciers, secouristes, policiers… Il est urgent de répondre de façon adéquate à ce risque pour éviter l’émergence des symptômes du TSPT.

Traitement progressif

Face ou en prévision des risques d’attentats, tous les services d’urgence peuvent se doter d’une Unité de secours psychologique (USP), ou renforcer l’action de ces structures, afin de favoriser la protection psychologique, l’identification des symptômes traumatogènes, dépressogènes et d’épuisement, ainsi que la prise en charge de ceux-ci.

Agir vite

Dans le cadre d' attentats, dans les 72 heures suivant les interventions des sapeurs-pompiers, il est notamment recommandé de :

  • réaliser un examen de l’urgence psychologique pour chaque sauveteur exposé. Personne ne devrait passer au travers de ce filet sanitaire, car plus les risques de traumatisme sont dépistés tôt, plus facile en est le traitement. Hélas, en moyenne, ces sauveteurs victimes de blessures psychiques invisibles, souffrent durant cinq années avant de se retrouver face aux services de soins adéquats ;
  • proposer des techniques individuelles ou de groupe de soutien pour événement traumatogène et/ou dépressogène ;  
  • puis une phase de suivi et de rencontres doit permettre de réaliser des groupes de psychopédagogie, de désamorçage, de gestion de l’anxiété et de rappel sur le TSPT ;

Ces actions donnent de la matière aux sauveteurs. Elles permettent de comprendre et de réagir de manière adaptée sans exacerber les émotions douloureuses qui sont souvent présentes, comme la colère, la peur, la culpabilité.

Evaluer la persistance des signes cliniques

Dans les sept jours qui suivent, il est recommandé :

  • pour toute détection de Trouble de stress aigu (TSA), la mise en place d’une prise en charge par Thérapie cognitive et comportementale centrée sur le trauma (TCC-CT) comme le recommande l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la Haute Autorité de Santé (HAS). En phase post- immédiate, l’usage de l’hypnose peut être également recommandée si elle est dispensée par un psychologue ou un  psychiatre spécialisé en psychotraumatologie ;
  • de maintenir des groupes de soutien et/ ou des entretiens  individuels, afin d’évaluer la persistance des signes cliniques.

Quelques semaines plus tard, la mémoire des attentats nous rattrape et nous frappe...

Poursuivre le suivi dans le temps

A partir de 15 jours, il est recommandé de mesurer la puissance des troubles. De nombreux tests en psychologie sont parfaitement adaptés comme par exemple l’IES-R qui est une échelle de mesure d’impact des événements stressant. Enfin, un suivi global des professionnels devrait être réalisé, avec prise de mesures quantitatives répétées, afin de suivre les personnels dans le temps. En effet, les troubles peuvent être sournois et survenir de manière décalée. Il est possible de ne pas présenter de symptômes durant les premiers jours, de ne pas les identifier ou de les masquer. Puis, quelques semaines plus tard, la mémoire des attentats nous rattrape et nous frappe. Le traumatisme se déploie alors tel un retour permanent dans le chaos, il nous replonge dans l’horreur et phagocyte notre présent. Au rendez-vous, irritabilité, peur, état de qui vive ou dissociation mentale.

Une attention toute particulière devra être faite sur les symptômes du TSA et du TSPT, dans un premier temps, et aux deuils complexes, dans l’année qui suit la confrontation critique. Le très récent Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), pointe particulièrement la vulnérabilité situationnelle des intervenants de l’urgence dans les événements avec de nombreuses victimes blessées ou décédées.

Des risques psychiques prononcés

Les équipes de secours sont, en situation d’attentat, soumis à plusieurs risques psychologiques :

  • celui du traumatisme, de la dépression et de nombreuses autres affections psychologiques ;
  • celui que l’institution de rattachement des intervenants ne cherche pas à dépister le problème des traumatismes, et donc qu’une urgence psychologique à court, moyen et long terme ne se développe ;
  • les taux statistiques variant entre 25 % et 35 % chez les impliqués primaires, secondaires ou tertiaires, nous risquons très rapidement de déborder les ressources interne ;
  • la persistance du risque d’attentat, des expositions post attentats comme les opérations policières ou militaires, vont continuer à faire augmenter le contingent de sauveurs qui reviendrons de l’enfer, avec en eux cette part des abysses.

secouriste magazineSylvain GOUJARD    Psychologue sapeur-pompier à l’Unité de Secours Psychologique de la Loire  Sapeur-pompier volontaire  Titulaire d’un master en psychologie normale et pathologique des acquisitions et du développement  Prédsident de l'Association européenne des psychologues sapeurs-pompiers (AEPSP)  En collaboration avec le major Erik de Soir, il a participé à la formalisation des contenus de psychologie d’urgence en milieu sapeur-pompier

Cet article est paru dans le numéro 30 de Secours magazine (Janvier/Février 2016) dont la thématique principale était « Les attentats de Paris 2015 ». Merci de ce partage.

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