PUERICULTRICE

30 ans après sa création, le Rire Médecin continue d’égayer patients, parents et soignants

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Psychologue

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En 2021, le Rire Médecin célèbre son trentième anniversaire. L’occasion pour la rédaction de rencontrer sa fondatrice, Caroline Simonds, et une infirmière puéricultrice, qui collabore avec l’association en pédiatrie depuis ses premiers pas à Paris dans les années 90.

Dans leur triangulation, enfants, soignants et artistes forment une chaîne de résilience. C. Simonds et Géraldine Aresteanu

On soigne mieux un enfant heureux. C’est le credo du Rire Médecin, qui fait entrer les clowns, le spectacle et l’amusement au cœur des services de soin, notamment en pédiatrie. Une association fondée par une artiste américaine, qui a développé le concept à Paris en 1991. Depuis lors, les bienfaits apportés aux malades ne sont plus à démontrer ; alors en trois décennies, les choses ont-elles changé ? Focus sur un anniversaire à ne pas manquer.

Tuteurs de résilience

En correspondance avec sa vocation première, Le Rire Médecin focalise son action sur les patients et leurs parents/accompagnants, et ce sans intention mais avec attention, insiste Caroline Simonds. Autrement dit, rien n’est prescriptif dans l’échange instauré. Car ce qui compte avant tout, c’est la relation de confiance et la complicité ; un environnement indispensable pour que la mise en scène des clowns fasse le reste et crée, indirectement, les conditions favorables au rapprochement. Il ne s’agit surtout pas d’imposer à un enfant qui ne le souhaite pas (et qui a le droit de nous mettre dehors !) de participer au spectacle. Et si l’on on intervient, on prend soin de lui laisser un statut de supériorité. Cela lui permet de reprendre le contrôle (alors qu’il ne l’a pas sur sa maladie) en exerçant ses compétences, d’avoir un regard ludique sur sa pathologie et d’exprimer la peur à travers le jeu. Et tout à coup, le voilà sorti de son statut de simple malade, analyse la fondatrice de l’association. De même, il ne s’agit pas de dicter à une mère qui connaît des difficultés d’attachement avec son bébé de le prendre dans ses bras ; mais de préférer plutôt chanter une comptine pour accompagner, sans même le dire, l’évolution de la situation jusqu’à ce que la maman souhaite donner le sein à son nouveau-né. Finalement là où on est le plus efficace, c’est lorsqu’on semble le moins l’être en apparence.

La face émergée de l’iceberg que sont les malades et leur entourage proche cache d’ailleurs une réalité plus complexe

Le dénominateur commun aux situations rencontrées ? L’envie d’aider les patients, enfants ou adultes, à gérer la souffrance et à être résilients. Dans ce processus, la face émergée de l’iceberg que sont les malades et leur entourage proche cache d’ailleurs une réalité plus complexe. Car en effet, soignants et artistes (qui se doivent d’être eux-mêmes résilients pour pouvoir transmettre à leur tour leurs outils) comptent tout autant et forment, avec eux, une chaîne dont chaque maillon est indispensable. "Vous êtes des tuteurs de résilience", m’a dit un jour le pédopsychiatre Stanislaw Tomkiewicz, se remémore régulièrement l’artiste américaine pour qualifier cette collaboration solidaire.

Des infirmiers au cœur du réacteur

Dans ce dispositif, les infirmiers sont justement au cœur du réacteur pour Caroline Simonds. Chaque matin lorsque le Rire Médecin intervient en établissement, un temps entre soignants et artistes (en civil) est dédié aux transmissions sur l’état de santé physique et psychologique des patients. Comment se sent-il ? Est-il douloureux ? Cette petite fille est-elle déprimée que sa maman n’ait pas pu lui rendre visite hier ? Autant d’éléments qui donnent de précieuses indications sur les soignés autant que sur les soignants. Ces informations s’inscrivent sur le disque dur de l’artiste, ce qui lui permet ensuite d’avoir une approche de l’enfant sur-mesure, détaille la fondatrice de l’association, elle-même comédienne. La plupart du temps, je sens par intuition ce dont a besoin un enfant, et mon analyse est en adéquation avec les transmissions des soignants, constate-t-elle d’expérience. A partir de ces informations, qui paraissent parfois anodines comme la panne d’une télévision pour un enfant fan de football, la façon de jouer des comédiens est orientée : pas de geste brusque pour un jeune patient douloureux ou maltraité, etc. J’ai souvenir d’un enfant si douloureux que la simple action de rire lui pesait. Pour répondre à cela, nous lui avons confié un jeu de memory où figuraient les noms et les visages des membres de la troupe pour qu’il puisse prolonger seul et quand bon lui semblait le plaisir qu’il avait eu à nous voir, raconte C. Simonds.

Connexion immédiate

J’ai adhéré tout de suite, témoigne précisément sur le terrain Nadia Marquis, infirmière depuis 30 ans devenue puéricultrice il y a une quinzaine d’années environ. En poste au sein du service d’hématologie de l’hôpital pédiatrique Armand-Trousseau à Paris, où les artistes interviennent deux fois par semaine, elle travaille avec le Rire Médecin depuis ses débuts même si d’autres activités professionnelles l’ont éloignée de l’établissement pendant quelques années. A mon retour en 2013, rien n’avait changé ; la connexion s’est immédiatement rétablie, se souvient-elle. Selon l’IPDE, l’action de l’association est l’un des moyens de retrouver une forme d’harmonie dans un environnement où les occasions de rire sont a priori peu nombreuses en raison d’un contexte psychologique parfois lourd et peu propice, mais aussi d’une activité professionnelle rigoureuse qui ne laisse que peu de place à la fantaisie (protocoles, parcours complexes…).

Grâce à cette collaboration installée dans le temps, j’ai construit et installé mon identité professionnelle

N. Marquis voit l’action de l’association comme un plus, un accompagnement au soin pour tout le monde. Bien sûr et avant tout pour les petits malades, auxquels le spectacle rend leur place d’enfant, et qui peuvent dès lors se détourner des écrans, vivre un véritable moment de liberté et se remettre à faire des choses de leur âge (jouer, faire des bêtises…), mises temporairement de côté par la maladie. Mais aussi un révélateur pour les parents, qui considèrent pour certains que la présence des artistes est partie intégrante du soin. Et qui vont jusqu’à s’effacer pour que leur enfant puisse, en autonomie, vivre "leur" moment. Enfin pour les soignants eux-mêmes, dont la pratique et la perception par les jeunes patients et leur famille évoluent positivement. Grâce à cette collaboration installée dans le temps, dit l’infirmière qui s’estime pourtant réservée, j’ai construit et installé mon identité professionnelle. Comme un caméléon et en m’inspirant des artistes dans ma pratique quotidienne, je me suis adaptée aux enfants et à leurs parents. Car ici, il y a 32 lits et autant d’histoires singulières. Et j’ai pu dévoiler un autre visage du soignant : au-delà du « technicien du soin », il y a l’être humain, tout simplement. En tant que soignante, le Rire Médecin m’a fait du bien à moi aussi ; c’est une rencontre avec de belles personnes qui ont égayé mon chemin et continuent de le faire.

30 ans, et après ?

Caroline Simonds

Caroline Simonds l’assure, en trois décades, elle a appris bien des choses. Musicienne classique et artiste aux bases académiques solides indispensables à la construction créative qu’est l’improvisation, elle concède que son projet a évolué au fil du temps et au gré des rencontres qu’elle a faites auprès des enfants, de leurs parents et parmi les professionnels de santé. A titre d’exemple, que son action est bénéfique aux personnes dans le coma car elles sont réceptives à ce qu’on dit autour d’elles ; comme elle l'est aux soignants, qui en ont eux aussi besoin pour maintenir leur niveau de résilience.

Il faut que ça perdure

Alors qu’entreprendre demain ? Toujours en étant fortement orientée vers la pédiatrie, l’association s’est récemment tournée vers des unités dédiées aux enfants maltraités et vers les services de maternité car le début de la vie est tout aussi important que l’est son prolongement, selon C. Simonds. Elle envisage également de s’ouvrir à d’autres secteurs exclusivement dédiés aux bébés, d’étendre l’ouverture initiée en néphrologie pédiatrique, où les enfants sont particulièrement contraints par les machines, de déployer la présence du Rire Médecin dans des territoires non-couverts dans le respect des associations existantes ; mais aussi de poursuivre l’analyse des pratiques entre artistes, de maintenir à tout prix le niveau d’exigence de la formation des clowns comme un gage de qualité de l’accompagnement des enfants, de se lancer avec le comédien et réalisateur Reda Kateb dans l’adaptation du Journal du Docteur Girafe* ou encore d’accorder davantage d’attention aux travaux de recherche pour mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre en matière de santé psychologique... On l’aura compris, les projets ne manquent pas. Car pour la septuagénaire américaine, qui se nourrit toujours de jouer chaque semaine le projet est désormais assez solide pour vivre après elle grâce aux acteurs qui y sont impliqués. Il faut que ça perdure, affirme-t-elle avec enthousiasme. Nez rouges et grandes chaussures arpenteront donc encore, pour longtemps c’est à espérer, les couloirs de l’hôpital ; et les histoires jouées "pour de faux" continueront à faire du bien "pour de vrai".

*Caroline Simonds (Auteur), Bernie Warren (Auteur), Marie-France Girod (Traduction). Le Rire Médecin : Journal du docteur Girafe. 288 pages, Albin Michel, 2001


Directrice de la rédaction
anne.perette-ficaja@gpsante.fr
@aperette

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