PSYCHIATRIE

« Faut-il se taire, s’exprimer ou s’en foutre ? »

Cet article fait partie du dossier :

Ethique et soin

Accepter de reconsidérer la complexité des soins en psychiatrie nécessite d’accepter que l’activité soignante, comme toute activité, n’est pas simplement productive mais qu’elle est aussi constructive. C’est-à-dire que soigner ce n’est pas simplement faire des actes mais que c’est aussi les revisiter seul et en équipe pour mieux en interroger la pertinence et tenter de passer de l’expérience à l’expertise.

se taire ou s'exprimer

Se taire ce n’est pas sans risque car vous êtes quelqu’un de bien et à un moment ou un autre vous allez souffrir d’un conflit de valeurs.

Deux ans déjà, que cela passe vite deux ans… Comme l’écrivait si joliment Aragon « Ah comme j'y ai cru comme j'y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux. Le temps des jeunes gens leur est une mèche toujours retombant dans les yeux ». Nous devons accepter l’évidence, l’homme a une propension à ne pas être raisonnable pour le meilleur mais aussi trop souvent pour le pire. En 2016, je publiais ici même un article qui malheureusement reste d’actualité « Suis-je un salaud ou un soignant ? » J’étais alors persuadé que nos tutelles allaient nous contraindre à revenir à la base des soins en psychiatrie. Et pourtant j’ai pu lire dans les recommandations en urgence de la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, relatives au centre hospitalier universitaire de Saint-Etienne parues au Journal officiel le 1er mars 2018, cette phrase : Ce dysfonctionnement majeur a conduit les soignants à accepter l’instauration de pratiques contraires au droit comme d’ailleurs à leur volonté première.

Une fois encore à l’insu de leur plein gré des équipes entières, comme d’autres ailleurs, semblent continuer à maltraiter avec professionnalisme. En effet, il est important de réaliser que ces dérives sont connues et que, depuis deux ans, trop peu nombreux sont les établissements qui, comme le centre psychothérapique de l'Ain (CPA), ont fait le choix de revoir drastiquement le fonctionnement des unités de soins avec l’implication conjointe de la Commission médicale d'Etablissement (CME) et de la direction des soins.

Le problème c’est que l’objectif d’une direction est d’obtenir la sacro-sainte accréditation mais que visiblement, pour répondre à cet impératif, elle peut allègrement passer à côté de l’essentiel. En effet, la HAS a certifié en octobre dernier la bonne prise en charge des patients au CHU comme elle avait certifié le CPA quelques mois avant le scandale de 2016. C’est-à-dire que sur le papier les indicateurs n’étaient pas au rouge, voire étaient plutôt bons. J’imagine qu’à l’époque la direction a, avec la plus noble des sincérités, félicité les équipes et l’encadrement pour l’accréditation obtenue.

Mais ce paradoxe relevé par Adeline Hazan où l’on peut dire bravo pour votre professionnalisme un jour et vos pratiques sont inhumaines le lendemain, doit peut-être nous inciter à remettre en question nos fonctionnements institutionnels en profondeur. En commençant peut être par valoriser ceux qui injectent de la clinique dans nos pratiques. Chaque acteur pourrait surtout essayer de renouer avec le réel de l’activité car, malheureusement, il est trop souvent évoqué d’un point de vue purement quantitatif. Bien entendu, il n’est pas question de remettre en cause la démarche qualité de nos institutions, mais est-ce que la consommation de solution hydro-alcoolique doit vraiment être le premier souci d’un cadre de santé dans une unité de soins psychiatriques ? 

C’est une question difficile car accepter de reconsidérer la complexité des soins en psychiatrie nécessite d’accepter que l’activité soignante, comme toute activité, n’est pas simplement productive mais qu’elle est aussi constructive. C’est-à-dire que soigner ce n’est pas simplement faire des actes mais que c’est aussi les revisiter seul et en équipe pour mieux en interroger la pertinence et tenter de passer de l’expérience à l’expertise.

Sans ce travail d’analyse jugé « inexistant » par Adeline Hazan au CHU, le risque est non seulement de voir apparaître des traitements indignes systématisés mais aussi de rencontrer des professionnels qui bien que volontaires et profondément humains sont incapables d’activer les fonctions soignantes de base en dépit parfois de plusieurs années d’expériences en psychiatrie. Ces professionnels semblent condamnés à reproduire des actes maltraitants parce qu’ils ne sont pas suffisamment sécures pour les dénoncer. En sachant qu’il est difficile de proposer et d’accompagner de nouvelles pratiques quand le turnover est important aussi bien chez les soignants que chez les cadres.

Le problème de la formation est à nouveau pointé - comme régulièrement depuis plus d’un quart de siècle - et je ne vais pas ici parler de la question des moyens car, d’expérience, je sais qu’il ne suffit pas d’ajouter un soignant dans une équipe pour qu’elle soit plus contenante.

Ma crainte c’est que face à ce nouveau scandale on soit tenté d’accentuer les mauvaises décisions prises ces dernières années. Et j’espère que la réponse ne sera pas une nouvelle formation réglementaire mais des formations basées sur l’essentiel à savoir la qualité de présence. Mais en bon fonctionnaire faut-il s’exprimer, se taire ou s’en foutre ?.

Se taire ce n’est pas sans risque car vous êtes quelqu’un de bien et à un moment ou un autre vous allez souffrir d’un conflit de valeurs.

Non seulement le devoir de réserve, de loyauté, d’obéissance nous expose à la sanction si l’expression est maladroite et donc répréhensible. Mais surtout nous devons aussi être vigilants à rendre nos établissements attractifs et donc à ne surtout pas les critiquer.

D’autant plus que comme les soignants, ceux qui les encadrent sont rarement des salauds. Et tous peuvent facilement se convaincre qu’ils font le maximum dans un contexte objectivement défavorable. En effet, ils doivent répondre à énormément d’injonctions souvent paradoxales et beaucoup ne comptent pas leurs heures et sont authentiquement affectés en découvrant dans un rapport qu’ils sont directement ou indirectement responsables de maltraitance.

Objectivement les équipes de direction sont souvent très réactives pour mettre des rustines sur les différentes fuites qui peuvent être signalées. Chiffre à l’appui elles peuvent même vous prouver qu’elles ont mis en place des actions correctrices qui garantissent que leur établissement ne connaîtra pas le même sort que le CPA ou le CHU. Mais souvent, le traitement est plus symptomatique que curatif et du fait du turnover soignant et du peu de temps de pensée clinique partagé, les effets positifs d’une énième formation ne dure pas très longtemps. Ainsi, les acteurs s’épuisent, souvent consciencieusement et scrupuleusement, en bon fonctionnaire, à remplir le tonneau des danaïdes. Mais doit-on pour autant oser dire qu’il serait peut-être pertinent de prendre d’autres chemins pour éviter de crever encore et encore ?

A priori se taire semble adapté surtout si vous tenez vraiment à votre boulot ou à une future promotion. En temps de crise, garder son emploi c’est souvent une priorité, car sinon comment payer le loyer, la PlayStation ou la sciure pour les chats ? Mais se taire ce n’est pas sans risque car vous êtes quelqu’un de bien et à un moment ou un autre vous allez souffrir d’un conflit de valeurs. Et peut-être même « burnouter » même si la reconnaissance de la souffrance au travail est encore aujourd’hui un sujet tabou. En effet, si vous avez le malheur de vous isoler, vous risquez de vous attarder de plus en plus sur votre souffrance et finir par vous convaincre que vous la méritez pour vous être rendu complice ou parfois acteur de la maltraitance institutionnelle. Dans les cas les plus dramatiques, vous conviendrez que souffrir de votre travail est un juste prix à payer même si c’est celui de votre vie.

S’en foutre c’est pas très gentil donc je vais partir du principe que ça ne vous a pas effleuré l’esprit car vous devez savoir combien l’équilibre de nos existences est fragile et que les maladies, les handicaps et les deuils sont souvent des opportunités pour nous permettre de nous détourner de nos nombrils.

S’exprimer alors ? Oui bien entendu mais reste à savoir comment… En effet, le système dans sa magnifique ambivalence aura parfois tendance à vous faire taire si vos idées imposent trop de changement. C’est facile à comprendre, en tant que chef je suis disposé à prendre en compte les bonnes idées de mes subalternes tant qu’elles me profitent. C’est ce qui explique l'inertie d’un grand nombre d’établissements très hiérarchisés qui vont limiter l’innovation qui pourrait devenir disruption et rendre obsolète une compétence ou remettre en cause une position sociale durement acquise.

Mais peut-être que vous serez nombreux à dire "plus jamais ça" et à envisager que les personnes sensibles qu’il nous est donné de prendre en charge sont le plus souvent des poètes égarés

Bref, même si vous êtes suffisamment malin pour ne pas vous exposer seul en veillant à vous exprimer à l’intérieur d’un collectif syndical ou associatif, sachez qu’il est malheureusement fort probable que dans deux ans vous puissiez à nouveau lire un de mes articles sur ce même sujet. Le titre pourrait être “Quelle serait la valeur de la vie sans contrainte ?” qui parlerait moins de la créativité du poète bornée par la rime que de celle de l’usager confronté à la banalité du mal. Car veuillez m’en croire, il faut être sacrément créatif pour sublimer le fait, lors d’une hospitalisation libre, d’être contenu pieds et poings liés pendant plusieurs heures sur un brancard sans pouvoir ni pisser ni boire...

Mais peut-être que vous serez nombreux à dire “plus jamais ça” et à envisager que les personnes sensibles qu’il nous est donné de prendre en charge sont le plus souvent des poètes égarés et que la parole de celui qui a retrouvé son chemin est précieuse.

Ah comme j’ai envie d’y croire, comme j’ai envie d’y croire qu’on peut encore s’épanouir en psychiatrie en redonnant aux soins du sens et de la vie en y mettant de la poésie.

Creative Commons License

Jérome CORNIERCadre infirmier en psychiatrie jerome.cornierifcs@gmail.com

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Commentaires (2)

augusta

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67 commentaires

#2

Surprise

Agréablement surprise qu'un tel discours puisse être le discours d'un cadre de santé.

jeremiec

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1 commentaires

#1

Merci

Merci pour ce bel article, en espérant qu'il touche autant la hiérarchie qu'il me touche en tant qu'infirmier. Vive la créativité des soignants en psychiatrie. C'est ce qui sauve les patients autant que les soignants. Ne nous laissons pas endormir.