PSYCHIATRIE

De l'impro et un castor, ça donne une thérapie !

Suzie Q. est infirmière en psychiatrie, mais pas que. D'un regard analytique, elle décrypte sur son blog le monde étonnant qui l'entoure : ses expériences, sa profession, ses découvertes et lectures… Dans l'une de ses dernières chroniques, elle narre un moment chargé d'émotion vécu lors d'une situation imprévue. Récit.

Un dimanche maussade...

De l'impro et un castor

@ Rafael Edwards - Improviser un soin et se laisser surprendre par les patients, cela a parfois du bon...

C'est un dimanche comme il en est tant. Pluvieux et tristouille. Ça sent l'automne, sauf qu'on est en plein mois d'août... Le pavillon s'est vidé hier matin, quand six des vingt patients sont partis en permission pour le week-end. Ils reviendront ce soir, vers 18h00. En avance sur l'horaire pour ceux dont le retour à la réalité est encore une épreuve douloureuse. En retard pour ceux dont l'hospitalisation devient difficile à supporter.

Le dimanche c'est aussi le jour des visites. Non pas qu'elles soient interdites le reste de la semaine, simplement que le dimanche est propice aux retrouvailles familiales. Quel que soit le lien de parenté, ces retrouvailles sont souvent douloureuses. Il y a beaucoup de larmes chez les visiteurs et en retour bien peu d'affects chez nos patients. Du moins d'affects exprimés.

Et puis il y a les abandonnés, ceux qui n'ont personne. On espère que leurs proches ne sont pas rentrés de vacances mais on se trompe. Lorsqu'on interroge ces patients, ils nous répondent que la notion même de « proche » a perdu son sens. Avec la psychose, les proches s'éloignent. Avec la dépression, plus personne ne vous comprend, alors les proches prennent leurs distances. Et avec les addictions, les proches se résument à quelques piliers de bars. Et un pilier ça quitte pas son bar pour rendre une visite à l'hôpital psychiatrique, sinon le bar, ben il s'écroule...

Lorsqu'on interroge les patients, ils nous répondent que la notion même de « proche » a perdu son sens.

Petite séance « ciné » improvisée

Il est 16h, le temps s'étire lentement et au dessus de nos têtes les nuages semblent à jamais figés. Franck, avec qui je travaille ce jour là, me sollicite pour un ciné-débat.

- « J'ai toujours une clé USB dans ma caisse et j'ai sûrement quelques bons films dessus... ça te dit qu'on fasse ça ?

- Oui, ça peut être sympa... as-tu une idée du film ?

- Non mais on verra bien !

- Si tu le dis...

- Tu n'as pas l'air convaincue...

- .... Euh non, ce n'est pas ça, c'est que j'aime bien savoir vers où on va. Là, nous n'avons aucune idée du film et encore moins des sujets qui seront abordés après. C'est la totale impro...

- Et c'est ce qui est cool ! Il faut que tu lâches cette envie de maîtriser à tout va. Laisse l'activité et le groupe de patients te surprendre !

- Bon... je te suis sur ce coup là !

- Au pire, le film sera mauvais, les patients nous le diront et on en discutera brièvement. Mais, dans le meilleur des cas, le film les touchera et on aura un échange intéressant. De toute façon, on aura passé un moment tous ensemble et il y aura forcément des interactions... Et puis, quand tu choisis ton film avec trop d'attention, en y apposant des thèmes de débat, tu prends le risque d'être déçue alors qu'à l'inverse avec un film inconnu tu prends juste le risque d'être surprise ! Allez viens, on va proposer ça pendant que les patients sont encore au goûter ».

Nous sommes confortablement installés sur les fauteuils de la salle TV. Cinq patients ont acceptés de participer à cette séance ciné suivie d'un échange. Le film démarre, je ne le connais pas. "Le complexe du castor". Un film réalisé par Jodie Foster avec Mel Gibson dans le premier rôle. Il fera l'objet d'un prochain post sur ce blog dans la rubrique "critiques ciné".

Dans les activités groupales, l'infirmier se doit d'être attentif. Il ne s'agit pas tant de suivre l'histoire du film que d'observer les patients. Observer leur attention, leurs capacités de concentration ou encore leur place dans le groupe. Se met-il en retrait ? ou au contraire a-t-il un rôle de leader ? Observer c'est poser un regard clinique sur le patient. Les symptômes observés depuis l'admission sont-ils au premier plan pendant l'activité ou, au contraire, parvient-il à les mettre à distance ? Observer c'est regarder avec bienveillance le malade dans toutes ses dimensions : cognitive, corporelle, motrice, relationnelle, affective… D'ailleurs l'un d'entre eux quittera la salle après 20 minutes de visionnage. C'était peut-être précipité de l'inclure dans le groupe. Son admission est si récente, il est encore trop dispersé. Un autre peine à garder les yeux ouverts. Son corps est imbibé de neuroleptiques sédatifs. L'effort qui nous lui demandons ce jour est difficile. Mais cela devrait rapidement aller mieux car la sédation est en passe d'être levée. Il était tellement persécuté et menaçant à son arrivée qu'il avait besoin d'être apaisé. Et à présent qu'il va mieux, qu'il commence à percevoir l'aspect délirant de cette persécution, le psychiatre a décidé de diminuer progressivement la quantité de neuroleptiques administrée. Mais cet après-midi, il se bat pour suivre le film. Il lutte pour garder ses yeux ouverts et à intervalle régulier sursaute et revient parmi nous...

Dans les activités groupales, l'infirmier se doit d'être attentif. Il ne s'agit pas tant de suivre l'histoire du film que d'observer les patients. Observer leur attention, leurs capacités de concentration ou encore leur place dans le groupe.

Place aux échanges !

Le film est terminé. Les ficelles sont si grosses, j'imagine déjà les participants à l'activité nous dirent : Un film sur la dépression c'est un peu téléphoné non ? S'ils savaient que nous sommes en "totale impro" et que ni Franck ni moi ne connaissions le thème du film...

Je souhaite faire une phrase d'introduction afin de lancer la conversation, un petit laïus pour mettre en confiance et faciliter les échanges, mais il y a Jean-Michel qui ne m'en laisse pas le temps. Recroquevillé sur lui-même, il peine à dissimuler ses larmes. Sa souffrance, il la cache comme il peut mais, dans la salle TV, personne ne peut l'ignorer. Franck y va avec tact, comme toujours.

- « C'est dur Jean-Michel... »

Jean-Michel ne répond pas, tout juste remue-t-il la tête.

- « Prenez votre temps Jean-Michel... »

Franck se lève et remplit un verre d'eau qu'il vient porter à Jean Michel. Lorsqu'il le lui donne, il pose une main délicate sur son épaule en signe de soutien. Puis Jean-Michel prend la parole. C'est laborieux mais tellement rare pour ce patient. Oui c'est dur mais il y va, comme il peut, avec ses mots, peu habitué à les manier...

- « Putain c'est dur, c'est ce film... ça m'a tout retourné...

- Je vois ça...

- Par moment, j'ai l'impression de me reconnaître...

- Vous pouvez nous en dire plus ?

- Ce mec qui se fout en l'air en étant complètement bourré, c'est trop moi ça. Pas fichu de parler mais toujours prêt pour en finir... »

Franck acquiesce sans rien dire.

- « Enfin lui, au moins, il a sa famille.

- C'est à dire ? relance Franck.

- Moi j'suis tout seul... Lui, c'est galère au début avec son gosse, mais après ils viennent tous le voir à l'hôpital.

- Et vous, vous êtes seul Jean-Michel ?

- Et c'est peu de le dire. Mes gosses y'en a pas un qui s'intéresse à moi. Jamais un coup de fil, jamais une visite et les rares contacts c'est pour me dire que j'suis une merde... J'en ai marre de cette vie entre cuites et hôpital.

- C'est courageux de votre part d'en parler, comme ça, ici, en groupe...

- Tu parles, ça changera rien...

- Je ne suis pas d'accord avec vous Jean-Michel. C'est très rare de vous entendre vous confier, vous êtes plutôt du genre à maugréer dans votre barbe, n'est-ce pas ? »
Jean-Michel esquisse un sourire.

- « C'est pour ça que je souligne l'importance de votre prise de parole. Aujourd'hui est peut-être le début de quelque chose de nouveau pour vous.

- Ouais, de belles paroles ça...

- Non, ce n'est pas juste ça. Ce que vous commencez à confier c'est une mise en parole de votre mal-être, ce que nous nous appellerons une verbalisation de votre souffrance. On se la pète non ? »

Nouveau sourire de Jean-Michel.

- « Vous croyez vraiment que je peux m'en sortir ?

- Je crois que prendre conscience de votre état est une première étape.

- Qui me mènera où ? En cure, puis rechute à peine dehors ?

- Jean-Michel, écoutez je vous propose la chose suivante. Si ça vous dit de poursuivre cette conversation, venez me voir demain. Je serai là et disponible pour que nous nous entretenions.

- A quelle heure?

- Non, je ne vous fixe pas d'horaire. Je vous laisse réfléchir à ma proposition. Si demain vous ne voyez pas l'intérêt de poursuivre ce début de prise de conscience alors ne venez pas me voir. Je ne vous en tiendrai aucunement rigueur. Mais si vous voulez qu'on aille plus loin alors venez, on prendra le temps.

Observer c'est regarder avec bienveillance le malade dans toutes ses dimensions : cognitive, corporelle motrice, relationnelle, affective…

Finalement...

Les échanges se poursuivent pendant environ 30 minutes. Puis alors que la salle se vide, Jean-Michel vient vers nous.

- « J'suis désolé d'avoir pleuré, c'est que... c'était plus fort que moi.

- Ce n'est pas grave, au contraire. C'est important d'exprimer vos émotions.

- Et donc vous pensez que je peux m'en sortir ?

- Bien sûr. Je ne serai pas là sinon. Mais comme je vous l'ai dit, on en reparle demain si vous voulez... »

Jean-Michel sollicitera-t-il les deux soignants pour un entretien infirmier ? Suzie nous le dira dans une prochaine chronique…

suzieqisinthehouse@gmail.com Facebook Suzie Q is in the House Of Madness @SuzieQinHOM

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