PSYCHIATRIE

A lire - « Rien ne s'oppose à la nuit »

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Dans l'une de ses chroniques, Suzie Q. propose une critique aiguisée du roman « Rien ne s'oppose à la nuit ». Écrit par Delphine de Vigan, ce livre nous plonge dans l'histoire de Lucile, une femme bipolaire, mère de famille, en lutte contre sa pathologie. C'est donc avec un regard de soignante que Suzie Q. nous fait découvrir une œuvre remplie d'espoir.

Rien ne s'oppose à la nuit

« Rien ne s'oppose à la nuit » : un roman qui nous plonge dans le chaos des troubles bipolaires... pour mieux les comprendre.

C'est la sortie récente de son nouveau livre "D'après une histoire vraie", roman qui vient d’ailleurs d’être couronné du prix Renaudot, qui m'a donné envie de lire l'un de ses précédents, le best-seller "Rien ne s'oppose à la nuit". Delphine de Vigan y raconte l'histoire de sa mère, Lucile, une femme bipolaire. Si sur la première de couverture il y est mentionné "roman", les ingrédients ne semblent pas réunis pour qu'il en soit vraiment un. En effet, tout y parait authentique et biographique… Alors quid de la part fictionnelle ? Qu'importe après tout car le contenu du "roman" est bon, très bon. Portrait d'une femme bipolaire. Oui, mais pas que. Et c'est justement l'une des forces de ce livre. En effet, avant d'être présentée comme une personne souffrant d'une maladie mentale, Delphine de Vigan raconte sa mère de sa naissance jusqu'à son ultime souffle. Ainsi, la première partie est consacrée à l'enfance de Lucile et de sa nombreuse fratrie. On plonge dans la France d'après la seconde guerre mondiale où l'auteure, dans un travail minutieux d'enquête, tente de reconstituer les petits détails de la vie de sa mère, de ses oncles et tantes et de ses grands-parents. Mais, il n'y a pas que les petits riens d'une vie, il y a aussi les grands traumas et cette famille n'en a pas été épargnée. Et comme souvent, c’est sous le déguisement de la mort que vient se loger le traumatisme originel, alors que Lucile n’est encore qu’une gosse. Désormais la mort [...] ne serait plus qu’une onde souterraine, sismique, qui continuerait d’agir sans aucun bruit. Cette mort sera malheureusement la première d'une cascade de malheur.

J’éprouve encore des sentiments pour mes enfants, mais je ne peux pas l’exprimer. Je n’exprime plus rien (Lucile).

Secrets de famille

Pour réaliser ce gros travail d'investigation, l'auteure a interviewé ceux qui ont côtoyé sa mère et écouté les nombreux enregistrements laissés par son grand-père. Georges, ce patriarche, personnage ambigu aux multiples facettes d'abord présenté comme une personne affectueuse, devient un être inquiétant mais... jamais inquiété. Où l’on découvre alors les secrets cachés de cette famille, secrets oubliés de ceux qu'on descend à la cave et que l'on enferme à double tour. Cette part sombre, connue et digérée de tous, est finalement acceptée afin de ne pas détruire le semblant d'unité familiale.

Au fil des pages, on devine l'aspect extrêmement périlleux de l'exercice auquel se livre l'auteure. Publier un roman qui dévoile à la lecture de tous l'intimité d'une famille, c'est prendre le risque de se couper des siens à jamais. Delphine de Vigan ose. Ce grand déballage m'a dans un premier temps laissée perplexe et notamment à la lecture des 100 premières pages. En effet j'ai eu l'impression désagréable d'être transformée, malgré moi, en voyeur, de lire quelque chose qui ne m'était pas destiné. Et puis après la première partie, et notamment lors de la description de la décompensation maniaque initiale de sa mère, ce sentiment s'est estompé et j'ai lu avec un intérêt grandissant cette vie qui bascule.

Désormais la mort [...] ne serait plus qu’une onde souterraine, sismique, qui continuerait d’agir sans aucun bruit (Lucile).

Chronique d'une maladie mentale

Ici, la maladie n'est pas présentée comme surgie de nulle part. Elle s'inscrit au contraire dans un continuum où les événements passés, douloureux, participent à son apparition. La décompensation maniaque sur un mode très délirant s'inscrit comme une réponse à un quotidien devenu insupportable car trop exigeant.

Quand un délire s’exprime avec une telle force, difficile de ne pas échapper à des mots et expressions d’une violence extrême, mais qui ont le mérite de montrer le degré d’incompréhension dans lequel plonge l’entourage. Fou, cinglé, taré, elle a pété un plomb, un câble, un watt… Ici, avec le recul des années, De Vigan appréhende le délire, non pas comme un événement bizarre mais comme l’expression d’un mal-être ancien, comme si tous les mécanismes de défense qui jusqu’alors maintenaient tant bien que mal cette Lucile à la surface venaient d’un coup d’un seul de rompre. Et plouf, elle plonge ! Débute alors une vie sous neuroleptiques où les symptômes sont contenus mais les affects aussi. Dans son écrit, Lucile laisse ceci : J’éprouve encore des sentiments pour mes enfants, mais je ne peux pas l’exprimer. Je n’exprime plus rien. Je suis devenue laide, je m’en fous, rien ne m’intéresse sinon d’arriver enfin à l’heure de dormir avec les médicaments. Le réveil est horrible. Le moment où je passe de l’inconscient au conscient est un déchirement.

Un avant et un après

S'il y a un avant la maladie, il y a aussi un après. Et c'est je crois le plus intéressant dans ce livre : montrer qu'un rétablissement est possible. Pas une guérison ad vitam eternam bien sûr, mais pas non plus une simple stabilisation clinique. Non, le rétablissement de Lucile, après 10 ans, passe par une reprise des liens sociaux, des études et un retour à l'emploi. Pour les lecteurs qui sont aussi soignants psy ce livre est une source formidable d'espoir. Nous qui dans les murs de nos hôpitaux voyons défiler ces patients bipolaires en pleine décompensation perdons souvent cet espoir. Les hospitalisations itératives, desquelles aucune amélioration ne semble surgir, sont fréquentes. Pourtant, ce livre en est la preuve : un retour à un mieux-être et à une vie épanouissante est possible...

"Mourir vivante". Cette jolie expression qu’utilise Lucile illustre à merveille sa quête de sens. Celle de ne pas être réduite à son rôle de malade, mais d’exister au travers de projets, d’implications et, in fine, apporter sa contribution à la société. C'est donc un excellent livre, courageux et sincère qui, outre le rétablissement d'une femme, montre aussi les dommages collatéraux que provoque la maladie sur l'entourage : pour une personne malade, combien de personnes atteintes ? Combien d'aidants en souffrance, combien de familles désarmées ? Et puis comme souvent, quand un bouquin est bon il ouvre la porte à pleins d'autres livres. Celui-ci, il m'a donné envie de lire « L'intranquille » de Garouste et de découvrir un peu plus l’œuvre de Delphine de Vigan. "Jours sans faim", sur son vécu d'anorexique, devrait rapidement figurer parmi mes lectures. Alors c'est sûr, je recommande ce livre. Bouleversant, sincère et fruit d'un gros travail d'écrivain, ce roman a eu un succès mérité. Mais, il n'est pas réservé qu'au grand public puisque le professionnel de santé y trouvera beaucoup d'informations, que ce soit sur la façon dont les familles vivent l'hospitalisation d'un proche ou sur la possibilité d'un rétablissement. Passionnant !

Le réveil est horrible. Le moment où je passe de l’inconscient au conscient est un déchirement (Lucile).

Rien ne s'oppose à la nuitRien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan, Jean-Claude Lattès, 440 p., août 2011, 20 €

Suzie Q. is in the house of madness   suzieqisinthehouse@gmail.com  Facebook de Suzie Q.  @SuzieQinHOM

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