PSYCHIATRIE

Psychiatrie : "j'imaginais que ce que j'avais connu avait changé... "

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Ces jours derniers, un reportage télévisuel est annoncé à grands bruits dans les médias. Son objectif : faire l’état des lieux des unités de soins psychiatriques en France. Je ne peux pas rater ça ! Il faut dire que j’ai fait mes études dans un institut de formation en soins infirmiers situé au coeur d’un hôpital psychiatrique parisien. J’ai donc passé près de trois ans et demi dans l’oeil du cyclone, mais j’imagine que ce que j’ai connu a bien changé. Forcement, tout doit être très différent, mes études remontent à la toute fin du siècle dernier et depuis, la médecine et la prise en charge holistique des patients a fait des progrès considérables, nous le savons tous.

 "Le spleen n’est plus à la mode, c’est pas compliqué d’être heureux !"

psychiatrie patient

Se souvenir... et constater que rien n'a changé... Du marasme au naufrage, la situation en psychiatrie a même empiré...

Je m’installe confortablement devant la télévision familiale après avoir pris soin d’éloigner les plus jeunes de l’écran car j’éprouve une sorte d’appréhension que je n’arrive pas à chasser. Pendant les quelques minutes d’espaces publicitaires qui précèdent le début du reportage, des souvenirs âgés de plus de vingt ans reviennent progressivement à ma mémoire.

Je me souviens de locaux vétustes et sales aux odeurs mêlées de désinfectants hospitaliers, de transpiration et d’urines.

Je me souviens du tintement des grandes clefs accrochées aux flans des infirmiers qu’ ils utilisaient pour ouvrir et fermer les portes du service mais aussi pour déclencher l’alarme d’agression et prévenir l’ensemble des bras forts des services environnants si besoin.

Je me souviens du bruit des portes qui claquent et des cris de désespoir ou de rage qui s’ensuivaient souvent.

Je me souviens des chambres surpeuplées.

Je me souviens des larmes et des gémissements étouffés .

Je me souviens de la minuscule vitre qui permettait d’observer le malade nu, reclus en chambre d’isolement parfois mains et pieds liés.

Je me souviens de ma terreur lors de de scènes d’une violence extrême durant lesquelles l’équipe soignante mettait au sol un patient jugé non contrôlable et sanglaient le malade sur un lit dans des hurlements fous, en me demandant de verrouiller les contentions.

Je me souviens d’administration d’injections dans les cris et sous la contrainte.

Je me souviens de ce jeune patient, à peine âgé de trente ans, déclaré irresponsable pénalement après avoir commis un double meurtre, qui occupait en permanence la chambre d’isolement depuis cinq ans, enfermé à double tour.

Je me souviens de ce sentiment de peur permanent dû au manque d’expérience, de moyens et de personnel et de certaines de mes mises en danger qui auraient pu tourner au drame .

Je me souviens d’histoires de soignants en invalidité suite à des agressions violentes la nuit, très souvent à cause du sous effectif. Je repense plus particulièrement à cette infirmière qui avait été attaquée par un patient qui l’avait trainée sur plusieurs mètres en la tirant par les cheveux ce qui avait arraché la quasi totalité de son cuir chevelu. Je ne l’ai jamais revu.

Je me souviens des patients persécutés par d’autres patients que nous ne pouvions pas protéger car nous n’étions pas en nombre suffisant .

Je me souviens d’un univers violent, carcéral où l’on administre les médicaments à la chaine, à des patients vêtus pyjama bleu ciel identiques, en chaussons ou pieds nus avant de passer au réfectoire où les fourchettes sont interdites, pour des repas sous haute surveillance.

Je me souviens de ce sentiment de honte éprouvé car j’assistais au naufrage des malades impuissante face à des méthodes non thérapeutiques.

Je me souviens de la maltraitance des soignants par la hiérarchie.

Je me souviens des manifestations du personnel soignant psychiatrique révolté sous la bannière des syndicats scandant des appels à l’aide au gouvernement, hurlant leurs besoins humains et matériels.

Je me souviens de soignants abandonnés par leurs autorités, épuisés, ayant perdu tout espoir concernant leur devenir et celui des patients qu’on leur confiait.

Je me souviens de la maltraitance des patients, victimes du manque de moyens et de professionnels.

Je me souviens de la douleur des familles et des proches qui se doutaient du cauchemar vécu par les leurs, sans jamais tout savoir vraiment, mais qui n’avaient pas d’autres choix que le placement à l’hôpital psychiatrique public.

Je me souviens qu’en première année de formation, à chaque retour de stage en psychiatrie, un ou plusieurs étudiants manquaient à l’appel car ils abandonnaient la formation.

C’était il y a plus de vingt ans, la psychiatrie était l’enfant pauvre du système de soins français. La publicité se termine, je reprends mes esprits et le reportage commence.

Je me souviens d’un univers violent, carcéral où l’on administre les médicaments à la chaine, à des patients vêtus pyjama bleu ciel identiques, en chaussons ou pieds nus avant de passer au réfectoire où les fourchettes sont interdites, pour des repas sous haute surveillance.

J'ai du mal à reprendre mes esprits...

Une heure et demi plus tard c’est terminé.  Le documentaire intitulé "Psychiatrie le grand naufrage" s'achève . J’ai les larmes aux yeux, rien n’a changé. La douleur des familles , des patients, des soignants. Les maltraitances, l’oubli, le mépris des hiérarchies . Le reportage se termine sur un échange très émouvant durant lequel un patient demande à son frère qui lui consacre la majeure partie de son temps libre, son avis sur son interview. J’ai été bien non? Ils ont vu que je ne suis pas un montre ! Bien sur que non, tu n’es pas un montre , tu n’es pas un montre….

Le débat va commencer, les participants semblent très émus par ce qu’ils viennent de voir. Plan sur le visage d'Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé. J’ai du mal à reprendre mes esprits, elle fait face au frère aidant de la fin du documentaire qui lui demande des moyens humains, financiers, administratifs qui permettraient une prise en charge emphatique et professionnelle des malades et allégerait la charge émotionnelle et administrative des familles. Une infirmière témoigne de son quotidien, des difficultés de terrain, du sentiment d’abandon et interpelle là ministre. Un medecin psychiatre évoque son désarroi, celui de ses équipes et l’absence de prise en charge de l’urgence psychiatrique en ville par manque de médecins. Madame la ministre et ses équipes ont bien réfléchi au problème de la psychiatrie. Elle annonce des dotations financières aux services mais soumises aux résultats.... l’arrivée prochaine d’infirmières en pratique avancée sur le terrain... l’inclusion des aidants familiaux dans la formation des personnels médicaux et paramédicaux.... Madame Buzyn affirme qu’elle est tout à fait consciente du chantier qu’elle a devant elle. Pourtant à plusieurs reprises, elle va affirmer qu’il ne manque pas d’infirmiers : des infirmiers, il y en a !

Combien de temps encore les patients, les familles et le personnel soignant des unités psychiatriques vont-ils devoir attendre et survivre au sein d’un tel marasme ? A moins que la chanson dise vrai : Le spleen n’est pas à la mode, c’est pas compliqué d’être heureux !

soignants Melle Peggy

blogueuse "Les petites histoires de Melle Peggy"

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