PSYCHIATRIE

Le secteur de la psychiatrie atteint de "souffrance éthique chronique"

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"Yes, we camp !" pourrait s'exclamer les grévistes de l'hôpital psychiatrique Pinel à Amiens. Et cela fait 4 mois que ça dure ! Les soignants se relaient depuis le 15 juin devant les locaux de l'établissement pour dénoncer les conditions de travail inacceptables, et ce dans l'indifférence des tutelles. Le mouvement prend d'autant plus d'ampleur, qu'ils ne sont pas les seuls dans le secteur de la psychiatrie à réclamer davantage de moyens pour exercer descemment. Le Rouvray, Le Havre, Caen, Niort, Auch, tous se sont mobilisés pour des raisons similaires.

#HôpitalEnSousFrance - Le secteur de la psychiatrie, parent (très) pauvre de la médecine, demande des moyens et exige d'être entendu.

Le compteur a franchi la barre des 107 nuits ! 107 nuits que les professionnels de santé ont débuté leur mouvement de grève, ou 136 jours : La 107ème nuit est encore sous le signe du mépris. On ne veut plus de blabla mais du résultat peut-on lire sur le twitter de Pinel en lutte. La situation s'enlise, près de 4 mois que les membres du personnel de l'hôpital psychiatrique d'Amiens campent à tour de rôle devant le bâtiment sans qu'aucune solution ne soit trouvée. Voici ce que dit une famille d’un patient pris en charge régulièrement à Pinel : c’est terrible ce que ça devient ici. L’évolution des choses. C’est intolérable pour vos patients, intolérable pour vous, intolérable pour nous. Et ceux qui donnent les moyens s’en foutent. Terrible... 

La psy qu'on veut, c'est celle qui soigne ! Trop peu de personnels pour beaucoup trop de patients !

Des professionnels de santé déchainés

Pour se faire entendre, les grèvistes ne manquent pas d'imagination, ni d'images tout court : les shadocks se retrouvent souvent illustrés sur leur blouses, sur des panneaux ou sur les réseaux sociaux. Après l'opération "bouteille à la mer" où les soignants ont déposé pas moins de 3000 bouteilles remplies de messages de soutien, plus récemment, le 10 octobre, certains d'entre eux se sont enchaînés aux grilles de l'agence régionale de santé (ARS). Le 17 octobre, lors d'une action coup de poing ils ont manifesté devant la préfecture. Dernièrement, une délégation s'est rendue au conseil municipal à la recherche de solutions pérennes pour l'accès aux soins. Finalement, le 3 novembre, une nouvelle journée de mobilisation est prévue avec le soutien des blouses noires, le collectif mis en place à l'hôpital du Rouvray, après que le personnel ait entamé une grève de la faim.

Les revendications, elles sont toujours les mêmes : personnels en sous-effectifs chronique, suroccupation des lits, manque de moyens... La création du hastag #HôpitalEnSousFrance est plus qu'éloquent ! On manque de tout, on manque de papier-toilette, de couverture pour les patients, on n'a pas de chauffage, on a des coupures d'électricité. Enfin, ça devient..., raconte une soignante sur une vidéo de Révolution permanente. Une autre évoque les départs successifs : on a des médecins psychiatres qui fuient l"hôpital, le personnel soignant qui commence à partir aussi. On ne peut plus soigner correctement, les soignants ont perdu le sens du travail. En effet, plusieurs praticiens a décidé de quitter l'établissement.

Par conséquent, au quotidien les soins sont effectués par des binômes de deux infirmiers ou d'un infirmier et d'un aide-soignant pour chaque demi-journée : trop peu de personnels pour beaucoup trop de patients ! Notre soin est basé sur la parole, sur la communication. Ce n'est pas possible quand on est en effectifs à flux tendu,argumente Anne Ostrowski, une infirmière citée dans le Figaro. Le recours important à de nombreux CDD parfois de seulement 1 mois est aussi dénoncé. Ces conditions de travail plus que délétères engendrent une souffrance physique et morale, voire même éthique du personnel.

Au vu de la situation, le collectif de l'hôpital Pinel demande donc 60 postes supplémentaires, la réouverture de deux services (c'est-à-dire 40 lits) et la titularisation des membes du personnel actuellement en contrat précaire. Mais les discussions sont ardues. Les grèvistes demande une table-ronde avec la présence de tous les acteurs concernés, notamment la directionde l'établissement et l'ARS. Une rencontre de ce genre a eu lieu le 25 septembre dernier mais n'a pas été concluante. De plus, tout le monde n'a pas été convié à la table des discussions, ce qui a suscité la colère des professionnels de santé : Honte à vous l'ARS, 103 jours de crève et le personnel non syndiqué - médecins, soignants - est refusé autour de cette table qui ne sera donc pas si ronde que ça . Finalement, ce rendez-vous manqué s'est soldé par une profonde déception du personnel hospitalier : la 74 ème nuit est aussi froide que ce rdv à l'ARS et il paraît que la sur-occupation n'existe pas dans notre hôpital, l'enfumage continue de tous les côtés, mais nous soignants, familles, resterons unis pour la dignité de nos patients, nos valeurs nous les défendrons !

Pinel en lutte psychiatrieInterrogé par le Figaro, le directeur de l'établissement Elio Melis, estime que la mobilisation se prolonge à cause du souhait ardent d'une table-ronde avec l'ARS. Il souligne que plusieurs mesures ont été prises en faveur d'une augmentation des effectifs suite aux exigences des grévistes. Dès début juillet, la direction a redéployé 20 postes équivalent temps plein et a engagé le recrutement de 10 personnes. Il admet néanmoins que le secteur subit une crise profonde et insiste sur la nécessité d'une accentuation du virage ambulatoire. Le collectif est loin de trouver cette solution satisfaisante. Il faut être cohérent : les structures extra-hospitalières peuvent fonctionner avec des patients stabilisés. Si on n'est pas à même de soigner en milieu hospitalier, l'ambulatoire est un échec car le patient sera renvoyé à l'hôpital, résume Anne Ostrowski. Une autre infirmière exerçant en extra-hospitalier, interviewé dans la vidéo de révolution permanente se montre plus cinglante : On attend toujours ce virage ambulatoire. Je constate depuis plusieurs années qu'il n'y a pas plus de moyens qui nous sont alloués à l'extérieur de l'établissement.

Les patients sont surprenants. Leurs pensées peuvent entraîner des réponses parfois débordantes. Pour prévenir ces débordements, il faut de l'attention des soignants, des connaissances cliniques et... DU TEMPS !

Du côté du ministère des Solidarités et de la Santé, si Agnès Buzyn a reconnu que la psychiatrie demeurait le parent pauvre de la médecine, au cours des mobilisations, elle a surtout brillé par son absence. Ce que ne manque pas de faire remarquer le collectif Pinel en lutte, notamment via les réseaux sociaux, au point que celle-ci les avait momentanément bloqué sur twitter ! Pour l'heure, les soignants n'entendent pas revoir leurs exigences à la baisse. Au delà des revendications qu'on a pour régler les sous-effectifs, on veut travailler sur un vrai projet de soin en psychiatrie où le patient serait au coeur, affirme une soignante.

Plusieurs autres établissements en attente de changements

Si la grève de l'hôpital d'Amiens est d'importance, elle n'est pas la seule. Au Rouvray, les professionnels de santé avaient été jusqu'à entamer une grève de la faim il y a 4 mois. Le 27 septembre, un nouveau préavis de grève avait été déposé par l'intersyndicale qui craignait que la direction ne tiennent pas ses engagements. A présent, selon France3région, le dialogue a repris et les choses semblent évoluer dans la bonne direction.

On peut citer aussi les "perchés" du Havre, qui ont obtenu gain de cause, selon la directrice tout se poursuit selon le protocole de sortie de crise. A Niort et à Auch, des mouvements de grèves ont également été déclenché. L'établissement public de santé mental (EPSM) de Caen a également annoncé un mouvement fin septembre, jour de l'ouverture du colloque national de psychatrie. Enfin, trois hôpitaux psychiatriques parisiens l’hôpital Maison Blanche, Perray-Vaucluse et Sainte-Anne s'oppose à leur fusion qui donnerait naissance à un groupement hospitalier universitaire (GHU).

Si fin juin, Agnès Buzyn a présenté une feuille de route sur la santé mentale, il serait temps d'accélérer sa mise en oeuvre car des mesures s'imposent. Au vu des faits, les soignants foncent droit vers le burn out, quand aux patients ils risquent bien de rester sur le bord de la route.  La lutte ne se résume pas à un hôpital mais à une vision de notre profession, remarque le collectif des Blouses noires sur twitter.

Au delà des revendications qu'on a pour régler les sous-effectifs, on veut travailler sur un vrai projet de soin en psychiatrie où le patient serait au coeur, affirme une soignante.

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Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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