Témoignage soignant : Atika en oncologie pédiatrique

J’ai choisi…

J’ai choisi dans ma petite tête de te raconter un moment de soins de « quand j’étais étudiante infirmière ». J’étais en 2ème année.
En résumé, je suis dans un IFSI où on avait des choix pour certains stages. On était une promotion de 40 ou 50. Et, en fait, on avait des stages qui étaient déterminés et obligatoires et il y avait à « chaque fois » 10 élèves qui avaient la possibilité de choisir leur terrain de stage.
Et moi « même pas peur », je décide d’aller en oncologie pédiatrique… Je constitue un dossier… J’écris un petit courrier du niveau d’une élève infirmière de 2ème année… Et je dis que je veux aller voir la cancérologie pédiatrique… que je veux voir, toucher du doigt, sentir l’ambiance de la cancérologie en tout cas chez les enfants.
Je suis jeune. Je suis en 2ème année. On est en 95, j’ai 23 – 24 ans et ma candidature est retenue. Je vais donc faire un stage d’un mois en unité d’oncologie pédiatrique au dernier étage du bâtiment.

J’arrive. Je suis accueillie par une équipe soignante. Là, j’ai un vague souvenir. Il y a un couloir comme en pédiatrie, coloré  - Peut-être que l’émotion va venir, ça fait très longtemps que je n’ai pas parlé de cette histoire – un long couloir, donc, et des enfants, pâles, chauves, tranquilles avec des faciès particuliers… Le faciès d’un enfant qui a un cancer, qui a une chimio, qui n’a plus de cheveux… Des enfants qui déambulent dans le couloir avec un copain qui s’appelle toujours le pousse seringue sur une perfusion à roulette.

Et là, je me sens mal. Je me sens mal à l’aise. J’ai les mains moites. Je ne me sens vraiment pas bien et je me dis mais pourquoi est-ce que j’ai choisi ce stage, mais ça ne va pas la tête. Mais tu es folle, rentre chez toi, demande à changer de service… C’est l’ambiance ! Un truc physique. Un poids sur les épaules. Je me sentais lourde. J’ai enlevé mon manteau, j’ai enlevé mon écharpe. Je ne me sentais pas bien, mais vraiment pas bien. Et c’était vraiment lié à la vision de la maladie chez l’enfant. C’était visuel. C’est vrai, on voit immédiatement que l’on est dans un service où les enfants sont atteints de cancers.

Là, il y a une équipe qui me prend en charge et je me souviens très bien qu’il y avait quelqu’un qui se prénommait D. Je ne sais pas si elle est toujours là. Mais elle s’appelait D. ; elle était auxiliaire de puériculture et elle me dit : Alors voilà, je vais te prendre en charge parce que la première semaine, les élèves infirmières sont avec nous les auxiliaires et on va te montrer comment on fait avec les enfants pour jouer, pour manger, pour s’habiller et tu ne verras les soins qu’au bout de la deuxième semaine ou la troisième semaine voire la quatrième. Je vais te prendre en charge, tu vas rester avec moi et tu vas faire le bain, le repas… Je me sens un peu soulagée. Je me dis ouf, je ne vais pas voir la maladie tout de suite. Je me sens un peu mieux. Elle m’explique que tout est fait à deux. Les infirmières et les auxiliaires font tout ensemble, le bain, les pansements, le pansement de KT…

Bon. Je me sens un peu plus rassurée, mais toujours avec cette ambiance un petit peu difficile quand même. C’est le premier jour de stage… Je suis arrivée à 8 heures. Il est 11 heures - c’était en 1995, on est en 2008 et je m’en souviens encore comme quoi cela m’a marquée – Elle me dit écoute : on va faire le pansement de KT d’un enfant, le petit Adrien – Ca m’a marquée quand même – tu vas venir avec moi car comme je tiens l’enfant sur mes genoux… Tu vas venir. Tu vas juste voir. Tu ne seras pas dans le « faire », mais tu vas regarder.

Et nous voilà arrivées ; on me présente l’enfant. Il sait très bien ce qui va se passer. Il est très au clair avec la maladie, avec le geste (technique) – C’est un enfant hyper à l’aise, un petit garçon avec la « pêche », son pied à perfusion, toujours, et pas de cheveux, pas de cils, blanc – et on va dans le poste de soin et là on me dit « c’est un changement de KT, il faut s’habiller ». Et me voilà en train de m’habiller, la sur blouse, la charlotte, le masque et puis de nouveau la chaleur qui revient, j’ai chaud, je ne sais pas très bien ce qu’on va lui faire… Je suis en 2ème année. Je n’y connais rien. Je n’ai pas fait le module « cancéro ». Je ne sais pas ce qui va se passer et  - bon - on déshabille l’enfant. Je vois maintenant qu’il a un pansement avec une aiguille plantée. Il y a une perfusion et on commence à défaire le pansement et je tombe dans les pommes.

Je perds connaissance vraiment, c'est-à-dire que je sens que je vais tomber dans les pommes mais je n’ose pas le dire. Cet enfant est courageux et moi, je ne dois pas flancher. Et je sens que je vais tomber dans les pommes. Je sens que j’ai chaud. Je sens que j’ai des petits points devant les yeux, et je me dis : non ! Lui, il est malade. Lui, il a 4 ans. Et toi, tu es grande. Tu es bientôt professionnelle de santé. Tu n’as pas le droit. Et je lutte et je lutte. Et « classiquement », je tombe dans les pommes.

J’ouvre les yeux. Je me réveille. On me tapote… Et je vois juste le petit garçon du brancard, penché sur moi, qui me regarde, pas inquiet, pas moqueur. Son regard me demande pourquoi je suis par terre. Et là, je me sens hyper mal, très mal, remplie de culpabilité. Et je me dis mais comment, mais ce n’est pas possible, mais je n’ai pas le droit de faire ça. Hyper mal à l’aise, premier jour de stage – je ne sais pas si tu te souviens mais je viens d’arriver. Je suis arrivée à 8 heures. J’ai un peu « visité ». J’ai pris le petit café de 10h30 et il est 11 heures – Ça fait 3 heures que je suis dans la « maison ». Et là, horrible ! Horrible ! Horrible ! Je vois un cadre qui m’appelle. Je me déshabille. « On » me sort du poste de soins. Je laisse les soignants faire le soin au petit garçon et je sors avec la cadre.

Et je vois ce cadre qui me prend… qui me fait un entretien. Elle s’appelle F. Elle me voit comme je suis. Et moi, je me confonds en excuse. Je suis désolée, Madame… Je ne le referai plus et si vous sentez que je suis incapable, je peux partir… Alors, elle me pose une question. Elle me dit « Est-ce que vous avez choisi ce stage ? » Je lui réponds que non seulement je l’ai choisi, mais que je l’ai demandé. Alors, elle me dit « Et bien, on va vous garder ». Elle me dit « Vous avez fait la démarche. Vous avez choisi et moi je vois trop d’élèves à qui l’on impose ce stage ». Elle m’a dit que j’étais jeune. Elle m’a parlé d’humilité, de modestie. Elle m’a dit que c’était normal que je sois choquée par « ça ». Elle m’a dit qu’on n’était pas là pour être des cow-boys. Elle a utilisé des mots dont je me souviens très bien. Elle m’a dit « C’est normal. C’est normal que cela vous choque ». J’ai eu un long entretien avec elle et j’ai pleuré, pleuré, pleuré, et pleuré, et pleuré… et je me suis excusée, excusée, excusée… Et elle m’a dit qu’elle allait me confier de nouveau à D. (L’auxiliaire) et D. est revenue. Et elle aussi m’a dit « Atika, c’est normal… ». Et elle m’a proposée d’aller voir Adrien – Non, non, pas Adrien ! –

Alors, je suis retournée voir le petit garçon et il m’a dit « Mais tu sais, je n’ai pas mal quand on me fait mon pansement de KT ». – Je sais que tu n’as pas mal, mais c’est moi qui aie mal -.  Et puis la semaine s’est passée, et je me suis faite charriée par tout le monde, les docteurs, les infirmières… Ils ont dédramatisé… Ils ont dit qu’ils n’avaient encore jamais vu quelqu’un tomber dans les pommes au bout de 3 heures de stage. Dans les 2 à 3 jours, ils ont complètement dédramatisé. Même dès la première journée. Et ça, c’était mon introduction dans le monde difficile de l’oncologie pédiatrique.
Dans ce service, je suis passée entre les « mains » des infirmières et il me fallait faire pendant ce stage la fameuse MSP (Mise en Situation Professionnelle). Et faire comme c’est dit dans le dit le texte : Prendre en charge 2 enfants.

Alors, j’ai pris en charge 2 enfants avec une infirmière qui s’appelait N.
J’ai pris en charge un bébé de moins d’un an, de huit mois, je crois, et une petite pré adolescente de 11 ans.
Et là, j’ai vécu deux moments très forts avec ces deux enfants.
Ce n’est pas un souvenir de soins, mais ce sont deux moments…
Le premier est l’approche de cette enfant de 8 mois atteinte d’un neuroblastome. C’est un moment de vie et de mort autour de cette enfant. Là maintenant, je me souviens juste du jour où l’enfant est décédée…

Atika.

Extrait de "Quand les soignants témoignent", Philippe Gaurier

L'auteur nous propose des "histoires de soins", recueillies auprès de professionnels (infirmiers, sages-femmes, ergothérapeutes, secrétaires médicales...) qui, comme lui, ont vécu des moments forts et ont souhaité confier, souvent pour la première fois, certains de leurs souvenirs les plus marquants. Moments d'indicible peine ou de joie extrême, toujours chargés de beaucoup d'émotion.


Un ouvrage à découvrir !

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Commentaires (7)

Gioia

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#7

Incroyable!

Bonsoir Atika, j'ai été extrêmement émue par ce témoignage et je vous remercie de l'avoir partagé. Je suis moi-même étudiante infirmière en 2ème année, et je cherche à effectuer mon prochain stage en pédiatrie oncologique. En réalité, je souhaiterai pouvoir travailler dans ce secteur une fois que je serai diplômée. Cela me tient particulièrement à coeur. Votre expérience m'a beaucoup soulagée, car malgré que ce soit un rêve j'ai tout de même quelques appréhensions. Grâce à vos paroles, je peux que me réjouir de mon choix!
Merci infiniment!

Adrideo

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#6

Merci

Merci d'avoir partagé cette expérience. A l'époque de la publication de cet article je venais de perdre mon frère jumeau dans un service semblable, et je me suis toujours demandé ce que ressentaient les infirmières. Pour nous, qui pendant ces moments de maladie vivons dans une bulle, nous ne nous rendions pas compte de la difficulté que vous pouviez éprouver. Je tiens une fois de plus à vous remercier, pour votre humanité.

Junna

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#5

Merci

Merci d'avoir partager votre expérience. Je commence ma prépa pour le concour en septembre et j'ai été touché par le récit de votre stage. J'en avait les larmes aux yeux de voir que ce petit garçon de quatre ans puisse être aussi fort. J'ai vraiment envie de devenir infirmière. Merci encore!

sargane

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#4

Bravo

J'ai été très émue par ce témoignage, qui montre vraiment que infirmière, ce n'est pas un métier fait par hasard mais bien par choix.
Je suis vraiment touchée, non seulement par la réaction de l'enfant, mais aussi des autres personnels soignants; tout le monde a bien réagi dans une situation et un environnement pourtant difficile.
Bravo encore

Barbouze

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#3

témoignage

Ce témoignage est très émouvant et intéressant. Depuis longtemps je veux travailler auprès des enfants, et par votre témoignage, j'ai appris pas mal de choses et ça me donne envie de me battre pour l'avoir ce concours!!! vraiment, faire ce métier et en plus dans ce service, ça me plairait beaucoup même si je sais que ça ne doit pas être "rose" tous les jours...

Ichtel

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#2

Merci

Merci beaucoup de faire part de votre expérience,je ne suis pas encore en école d'infirmiere, mais je sais que je veux être dans le secteur de l'oncologie pédiatrique. Vôtre témoignage me donne encore plus l'envie de me battre pour avoir mon concours d'infirmiere et faire ce métier (j'ai déja passé 3 fois le concours).Estelle

aqrv

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94 commentaires

#1

GREVE

Tous en greve,1 heure au moins mardi 26 janvier pour temoigner de nos inquietudes contre un ordre infirmier incompetent !